Quand les vivants rendent hommage à leurs morts sur les réseaux sociaux et dans les journaux, cela donne une litanie de noms, de dates et d'histoires. Les journalistes du "Monde" se sont plongés dans les carnets de décès publiés ces dernières semaines, et ils nous racontent cet "océan funèbre".

Enterrement au cimetière de Pergine Valsugana (Italie) , le 30 mars 2020.
Enterrement au cimetière de Pergine Valsugana (Italie) , le 30 mars 2020. © Maxppp / Pierre Teyssot

Vendredi, maman est morte, et je ne garderai en guise de dernière image d’elle qu’une capture d’écran de mon téléphone portable, lorsque son infirmière, admirable de dévouement et d’abnégation, m’eut appelé de sa chambre par FaceTime. 

Ce message a été publié sur Facebook par un homme qui vit en Russie. Il s’appelle Pavel Chinsky, et quand il a été prévenu que sa mère était atteinte par le coronavirus, il était trop tard pour rejoindre la France, tous les vols ayant déjà été supprimés. Elle, elle s’appelait Natacha, elle avait 76 ans, et résidait dans un Ehpad de Suresnes. 

Pavel Chinsky décrit l’ultime image qu’il a de Natacha :

Inconsciente, en respiration artificielle, ses traits délicats rendus à la finesse et la netteté d’avant la maladie, elle n’était déjà plus tout-à-fait là. Son infirmière le comprenait alors mieux que moi, qui m’avait proposé, à l’heure des communications virtuelles, cette dernière entrevue. Madame, soyez-en remerciée. 

C’est à lire dans Le Monde : un beau papier, un grand papier, qui nous raconte les avis de décès qui, depuis deux semaines, envahissent les réseaux sociaux et les journaux. Un "océan funèbre", selon l’expression de L’Alsace, où le carnet quotidien des disparitions occupe ces temps-ci quatre à six pleines pages, contre deux pages d’ordinaire. Même chose dans les Dernières Nouvelles d’Alsace.

Les journalistes du Monde se sont donc plongés dans ces messages, tout à la fois remplis d’amour et de douleur. La presse de l’Est pour commencer, puis plus au Nord, puis plus au Sud : une litanie de noms, de dates et d’histoires à travers lesquelles les vivants rendent hommage à leurs morts, privés de funérailles

Des membres de la Protection civile et des Carabiniers portent un cercueil d'un homme mort du Covid-19 le 4 avril 2020 à Bergame (Italie). Des cercueils sont stockés dans un entrepôt d'usine avant d'être transportés par des militaires au crematorium
Des membres de la Protection civile et des Carabiniers portent un cercueil d'un homme mort du Covid-19 le 4 avril 2020 à Bergame (Italie). Des cercueils sont stockés dans un entrepôt d'usine avant d'être transportés par des militaires au crematorium © AFP / Pier Marco Tacca / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

"La nomination est la sépulture même", disait Claude Lanzmann

Cette enquête est comme l’ébauche d’une sépulture nationale, car le journal lui-même donne donc les dates et les noms, et donne ainsi de la chair aux chiffres égrenés chaque soir par le directeur général de la Santé. 

On croise le sourire de Pierrette pendue au cou de Raoul. Raoul et Pierrette Cros, mariés depuis 71 ans qui, tous deux, résidaient dans un Ehpad en Ardèche, ainsi que l’indique Le Dauphiné Libéré. Le virus a emporté Pierrette en premier, le 24 mars. Elle avait 90 ans. Raoul en avait 94, il l’a suivie le 28 mars. La mort de Maria-Teresa de Bourbon Parme, 86 ans, est survenue pile entre les deux, le 26 mars. Le Berry Républicain précise qu’elle était descendante d’Henri IV, et « la première représentante d’une famille royale victime de la pandémie ». 

Plus à l’Est, on rend hommage à Arturo Donati, dit « Carlo », 85 ans, grand amateur de pétanque et responsable associatif… On salue la mémoire d’Yves Foucrier, 74 ans, psychiatre retraité, de Jacky Hartmann, 53 ans, gérant d’une société de mécanique industrielle… Et puis il y a Jacqueline, Brigitte, Berthe, et Gérard et Armand, et Joseph et Lydie, et Robert et Simone et aussi Marie-Rose et André, 82 et 85 ans. 

Invariablement, les familles annoncent que "la cérémonie religieuse est reportée à une date ultérieure", remerciant par avance les personnes de ne pas se déplacer 

Sur les réseaux sociaux, les soignants sont aussi très souvent remerciés, comme on l’a vu dans le message du fils de Natacha… 

Dans Le Petit Journal du Diois et de la Drôme, Valérie, elle, rappelle le parcours de son père, Jean-Paul Chevrot, dit Popol. Pâtissier, puis forestier, militant CGT, membre de la fanfare, demi de mêlée puis talonneur, il présidait une bonne partie des clubs de sports locaux. Valérie n’a pas eu le droit de voir son père dans son cercueil, mais elle a fait promettre à l’employé des pompes funèbres de glisser dedans une petite radio avec des piles. C’était le souhait de Popol.  

Il voulait pouvoir écouter les matchs de rugby.

Sur le site Reporterre, il est question de la situation des départements d’outremer

(l'article ici)

Notamment de Mayotte, 101e département français, où le virus a fait sa première victime le 30 mars, et où certains craignent que l’épidémie fasse bientôt des ravages. Parce que, là-bas, un tiers des habitants ne dispose pas d’eau courante, et que 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté, entassée parfois à six ou sept dans de petits abris de tôle… A Mayotte, impossible de respecter les gestes-barrières et les règles de distanciation sociale.

Du reste, Mayotte constitue le plus grand désert médical de France : seulement 28 médecins libéraux. Sarah, infirmière libérale, n’en dort plus la nuit. 

Nous partons à la guerre mais sans arme, nous n’avons aucun équipement. Les masques récupérés en pharmacie sont périmés depuis 2007. Les élastiques cassent, et ils sont moisis. 

La question des masques, on la retrouve également en Une du Figaro, qui dénonce "la grande volte-face des autorités"

"Hier, le masque était inutile à ceux qui n’étaient pas malades. Aujourd’hui, il serait donc nécessaire à tous", moque l’édito du journal.  

Enfin, La Croix s'intéresse aux femmes qui accouchent pendant le confinement.

"Donner la vie au temps du coronavirus"

Dans de nombreuses maternités, afin d’éviter la propagation de l’épidémie, les mères doivent accoucher sans la présence des pères et, pour les couples, c’est évidemment compliqué, frustrant, désolant de ne pas partager ensemble cet heureux événement. Le quotidien précise que 130 000 à 140 000 bébés sont attendus en avril et en mai. Une pédopsychiatre nous rassure. 

L’anxiété n’empêche pas d’avoir un bébé tout à fait joyeux ! 

Ce matin, dans la presse, il y a donc à la fois la mort et la vie. 

Réjouissons-nous ensemble des enfants qui naissent, et pensons ensemble à Popol, qui, dans sa tombe, voulait continuer d’écouter des matchs de rugby…

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