Libération et Le Monde sont dignes d'un homme qui fut le plus grand des journalistes, qui croquait dans Elle Sami Frey en enfant caché, qui avait aimé Beauvoir et une infirmière de Corée du Nord, qui racontait la RDA en 1951... Et dont le fils, Félix, mort à 23 quelques mois avant son vieux père, avait le même génie.

La mort de Claude Lanzmann…

Qui est parti hier à 92 ans et qui avait écrit ceci, "je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies je le sais ne me lasseraient pas", 

On lit ces phrases dans Libération et dans le Monde qui sont les deux journaux à la hauteur de cet homme que le New York times décrit justement, il était boundless, "sans limite, aux appétits balzaciens", 

Et Balzac nous a quitté.

Car Lanzmann qui fut l'écrivain de son temps et le plus grand des journalistes si notre métier, consiste simplement à poser des questions aux hommes et à raconter ensuite, au moins inexact possible. 

La plupart des titres ramènent Lanzmann à Shoah, son film fleuve sur l'extermination des juifs d'Europe, "avec lequel il avait fini par se confondre" dit Annette Levy-Willard dans un beau portrait dans Libération.

Mais ce portrait même corrige cette idée, car Lanzmann était plus large encore, drôle, énorme, que ce "monument hypnotique et déchirant". Elle le montre, Lévy-Willard, l'été dernier à Jérusalem, où il avait ses habitudes, nager notamment à 91 ans dans la piscine de son hôtel. Lanzmann était venu présenter son film "napalm", qui était son retour en Corée du Nord, sur les traces de son amour de 1958, une courte idylle avec une infirmière à la poitrine brulée. Car il avait eût cela aussi, Lanzmann l'ami de Sartre et le compagnon de Beauvoir, l'homme qui faisait parler le coiffeur juif de Treblinka, Lanzmann le sioniste qui dans les Temps modernes faisait résonner les voix des arabes et des Israeliens.  

Il avait eu ceci  au pays du grand père de Kim il Sung, "elle m'étreignit avec une violence qui fut aussitôt la mienne, nous reprîmes le baiser fou de la veille, langues à la lutte bouches écrasées souffle coupé, pendant un temps encore plus menacé"...   extrait de son livre « Le lièvre de Patagonie ». Lanzmann avait fait de sa vie un roman, écrit Josyane Savigneau dans le Monde, et qui l'avait écrit en journaliste populaire...

Et on peut lire le journaliste Lanzmann ce matin.

Grace à Libération et au Monde qui se souviennent que Lanzmann fut un portraitiste hors pair, pour le magazine féminin ELLE, il appelait ça du journalisme alimentaire, mais ces articles, fugaces comme la presse, en disaient tellement. 

Libération raconte ceci. En 1962, elle l'envoyait croquer Sami Frey, bel acteur que Brigitte Bardot aimait. Il brossait le portrait d'un enfant juif de la guerre, "il n'a parlé que la langue de ses pères, le yiddish  jusqu'à l'âge de six ans, puis pendant deux ans on lui a ordonné de se taire, sous peine de mort, sa voix l'aurait désigné comme bête à abattre". Shoah était déjà là.

On lit aussi dans Libération ce portrait en mars 1961, d'un homme mince "au visage de poisson, paupières closes concentré douloureux, en proie à lui-même." J'ai cru voir Bonaparte vainqueur après le pont de Lodi". Ainsi Lanzmann décrivait Charles Aznavour.

Lisez donc Libération, et le Monde, achetez "la tombe du divin plongeur", où Lanzmann avait rassemblé quelques-uns de ses reportages retrouvez ce texte sur le curé d'Uruffe qui avait tué sa maitresse et baptisé le foetus qu'elle portait en elle.

Ouvrez aussi les archives du Monde car notre époque numérisée a l'illusion de l'éternité. Nous sommes en décembre 1951, Lanzmann est en reportage dans l'Allemagne communiste qui se construit sous l'emprise de l'union soviétique et le jeune homme raconte deux tourtereaux du Parti: 

"De tous les hommes l'Allemand qui fait sa cour est bien celui qui a le plus d'affinités avec le pigeon. C'est pourquoi je demande s'ils sont vraiment aussi épris l'un de l'autre qu'ils veulent bien le montrer. 

-Oui, me dit-il, et vous ne pouvez pas savoir ce que l'accord politique ajoute à notre amour !

-Si votre femme était réactionnaire, que feriez-vous ?

- Je divorcerais, c'est sûr.

- Moi aussi, s'écrie-t-elle dans un élan du cœur. »

Il dialoguait déjà Lanzmann, et montrait l'embrigadement, et ne se cachait en même temps d'aucune sensualité.

"Je quitterai demain ce pays sévère et garderai longtemps la nostalgie de sa rigueur. Ruth, qui est une vraie militante, me fait ses adieux. Venu de la place Marx-Engels, défilent les phalanges serrées d'une délégation de sportives. Blondes et rudes, elles scandent les paroles de l'admirable lied que le 11e brigade du bataillon Thaelmann chantait pendant la guerre d'Espagne : Nous combattons et nous vaincrons pour toi : liberté. Et en regardant la houle de leurs jeunes épaules je pense que le monde n'est pas simple. »

C'était Lanzmann.

Et il est un autre Lanzmann que l'on peut lire aujourd'hui...

Il s'appelait Felix et a précédé son vieux père de quelques mois. Felix avait 23 ans, il est mort d'un cancer en janvier  2017, "faire des enfants, c'est faire des condamnés à mort" dirait Lanzmann à Paris-Match. Claude avait rendu hommage à Félix dans un numéro des Temps modernes, et nous avions perdu un écrivain si lui perdait son fils. On trouve ces textes sur le site CAIRN.info. Félix, dans sa maladie, écrivait ceci: "Voilà qu'à vingt-deux ans, comme projeté très loin en avant dans mon propre temps, je me retrouvais soudain avec la même espérance de vie que mon père qui en avait quatre-vingt-dix." et il  racontait son voyage dans la nuit de l'hôpital,  "une nuit sans silence où le cliquetis électronique des pompes à chimiothérapie ponctue les entrées et les sorties chahutées des infirmières et le tapage des charriots. Pendant que les damnés appelaient leur mère du fond de leur sommeil lassé de mourant, je bandais." 

Les voilà réunis dans l'impossible de la mort. 

Contrairement aux apparences, il est assez naturel,  parce que le journalisme parle de la vie ; il est naturel après Felix Lanzmann d'écouter dans l'Equipe son contemporain exact Samuel Umtiti, défenseur de l'équipe de France et qui d'un mot résume l'art de la défense qui est une survie. "J'ai appris à salir mes maillots". Dans l'Equipe  encore, deux vieux belges s'aiment et se chamaillent. Eddy Merckx qui fut le plus grand des cyclistes, et Paul van Himst qui fut le plus grand des footballeurs de Belgique sont septuagénaires et amis, quand la Belgique joue le brésil et quand le Tour commence. On invente l'économie de demain dans les rencontres d'Aix en écoutant de l'Opéra, m'invitent le magazine des Echos et la Croix et la Provence.  

Cent vies ne nous suffiraient pas. 

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