Patrick Cohen : A la Une ce matin, sous le costume-cravate, un soutien-gorge... Bruno Duvic : Strip-tease du monde du travail... Le costume-cravate, c'est celui de Jérôme Kerviel à la Une du Financial Times carrément ! En titre : "Le trader-voyou de la Société Générale condamné à cinq ans de prison et 4,9 milliards de dommages et intérêts". Presque 5 milliards. Selon "Rue89", même François Pinault, l'un des plus grands cadors du monde des affaires en France, serait ric-rac pour payer une telle somme : sa fortune est évaluée à 6 milliards d'euros. Jugement inapplicable, justice impayable. Et voilà comment un parfait coupable se transforme en victime. La Société Générale est exonérée de toute responsabilité. Quel symbole ! s'écrit Laurent Joffrin dans Libération. Ainsi, la spéculation effrénée organisée par les maîtres de l'argent n'aurait eu aucun rôle dans l'égarement d'un jeune trader. Et l'on explique sans cesse aux petits qu'ils doivent se serrer la ceinture. Mais qui peut l'admettre ? Alors, Jérôme Kerviel, escroc ou bouc-émissaire ? C'est peut-être Bruno Dive qui trouve la meilleure image ce matin. Kerviel, c'est un peu le juge Burgaud de la banque. Dans l'affaire d'Outreau, le jeune juge portait une responsabilité directe mais sa hiérarchie l'avait laissé faire. Il était le petit qui paie à la place des grands. Burgaud n'a finalement eu droit qu'à une simple réprimande avant d'être promu. Qui sait si Kerviel ne suivra pas un chemin parallèle. Dans ce monde-là aussi, on finit par s'entendre. Réponse pas avant deux ans, le temps du procès en appel et d'une éventuelle cassation. Patrick Cohen : Dans la presse, on peut lire aussi l'histoire racontée autrement... Bruno Duvic : L'histoire racontée par l'ancienne direction de la Société Générale. Pour elle, c'est bien Kerviel le méchant et ses supérieurs les victimes. L'ancien directeur de communication de la banque publie un livre sur l'affaire. Ce proche de Daniel Bouton décrit l'ex-président quasiment comme un Christ en croix en plein coeur de la tourmente. Les bonnes feuilles sont dans Le Monde notamment. Exemple, cette scène alors que la grosse boulette du jeune trader vient d'être révélée : le patron de la Société Générale est dans un hôtel. Il est assis sur son lit, le regard vide, il a ôté ses souliers, enlevé sa cravate, tombée sur la moquette. Son directeur de la communication lui parle au téléphone : - Et vous Daniel, comment allez-vous ? DB : - Dîtes aux journalistes que je suis en pleine forme. - Daniel, vous vous sentez comment ? DB : - Je vais manger mon plateau-repas dans ma chambre, et puis je vais avaler mes petites pilules pour faire un gros dodo. Patrick Cohen : Le trader, victime ou coupable ? Ce débat est déjà dépassé... Bruno Duvic : Car les traders sont en train d'être remplacés par des machines : « Dans les coulisses du trading automatisé », c'est un article des Echos. De plus en plus, dans ce domaine aussi, l'action de l'homme est remplacée par des formules mathématiques entrées dans un ordinateur. En un millième de seconde, la matrice prend toute seule les décisions de vendre et acheter les produits financiers. L'homme n'est là que pour s'assurer qu'il n'y a pas de déraillement, comme le 6 mai dernier à Wall Street, lorsque la matrice devenue folle avait provoqué un mini krach. Cette histoire n'est pas de la science-fiction. Selon Les Echos, le trading automatisé représente aujourd'hui 70% des volumes d'échanges sur les marchés d'actions américains... et 40% en Europe. Patrick Cohen : La machine à la place de l'homme : l’industrie a connu cette évolution, il y a longtemps déjà... Bruno Duvic : Oui, un trader, on voit bien à quoi ça ressemble. Mais un ajusteur-outilleur, ça ressemble à quoi? Jamais, vous ne les voyez à la télévision. Ce soir, pour une fois, la classe ouvrière s'offre le prime time. C'est la Une de L'Humanité ce matin... "Les vivants et les morts", le livre de Gérard Mordillat, devient une série télé. Elle raconte l'histoire d'ouvriers qui se battent contre la liquidation de leur entreprise. Dans les médias, dit Gérard Mordillat, on entend des chiffres, on lit des pourcentages, mais on ne voit aucun visage. Ces gens qui perdent leur emploi n'ont plus d'identité, plus de pensées, de sentiments, de savoir, de sexualité, de convictions. L'usine qu'il montre est ultra moderne, ce n'est pas une vieille fabrique avec de la graisse et des briques, comme dit Mordillat. Et il poursuit : ce qui se joue aujourd'hui, c'est que les fermetures touchent les entreprises qui sont vraiment au top. Et c'est la population la plus active des jeunes de 20-30 ans qui est touchée par ces restructurations. "Les vivants et les morts", c'est à 20h35 sur France-2. Patrick Cohen : Un trader à la Une de la presse, la désindustrialisation à la télévision : bilan ? Bruno Duvic : Bilan : un individu qui se serait endormi en 1980 et se réveillerait aujourd'hui, aurait quelques surprises... Il chercherait probablement du regard les grands ateliers de la société industrielle qui peuplaient, naguère, les abords de sa ville, aujourd'hui recouverts par de vastes zones commerciales et pavillonnaires. Il découvrirait que le chômage, alors considéré comme un mal passager, n'est jamais descendu en-dessous de 7%. Le changement technologique lui sauterait aux yeux, mais aussi les inégalités. Il comprendrait que le compromis keynésien d'après-guerre a vécu, celui-là même qui avait porté les inégalités à un niveau historiquement bas. Ce texte, on le trouve dans le dossier d'Alternatives Economiques ce mois-ci, sur le thème "ce qui a changé en 30 ans". 30 ans, c'est l'âge du magazine qui fête cet anniversaire avec une nouvelle formule. Dans ce dossier, on trouve aussi des photos de Raymond Depardon, comme celle-ci prise en 1982 à Villefranche-sur-Saône : une jeune femme, de dos, regarde un parking couvert de chariots de supermarché. Commentaire de Depardon : "c'est ma nièce qui pose. Avant, ici, c'était les terrains de labours de mon père. On parle d'un nouveau multiplexe qui va s'ouvrir. Tout sera peut-être détruit un jour pour reconstruire encore plus grand". Patrick Cohen : Alors que reste-t-il entre nos mains ? Bruno Duvic : Que reste-t-il d'humain que l'on puisse caresser comme du coton ou de la soie ? "Entre nos mains", c'est le titre d'un documentaire aujourd'hui au cinéma. C'est l'histoire d'une petite entreprise de lingerie vouée à disparaître. Mais ses salariées, essentiellement des femmes, s'accrochent à un espoir : racheter elles-mêmes l'entreprise et en faire une coopérative. A côté du film de Woody Allen, la presse accorde une jolie place à ce documentaire qui parle, encore et toujours, du monde du travail. C'est un petit bijou écrit Serge Kaganski dans les Inrockuptibles, car l'émancipation pour ces ouvrières, ce n'est pas si simple. Pour certaines, leur statut de salarié aussi modeste soit-il, est un cocon. La coopérative, c'est un début de réappropriation, mais aussi de risque. Et l'âpreté des enjeux se déploie au milieu des mannequins et des linéaires de lingerie, malicieux contrepoints humoristiques et féminins.

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