Patrick Cohen : Dans la presse ce matin, pour commencer : la justice n'est pas une science exacte et cela se vérifie avec l'affaire Leprince… Yves Decaens : Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà... la métaphore de Montaigne plus que jamais d'actualité dans cette affaire Leprince où les juges de la Cour de révision contredisent leurs collègues de la Commission de révision des condamnations pénales. « Cruelle justice », titre France-Soir en une ! Dany Leprince emprisonné pendant 16 ans pour le quadruple meurtre de Thorigné-sur-Dué dans la Sarthe, en 94, avait été libéré il y a neuf mois. Hier, à la surprise générale, il a été remis en prison et ne sera pas rejugé. C'est pourtant ce qu'avait demandé le Parquet général. On lira, on relira, dans Le Parisien ou dans Libération, l'histoire édifiante de celui qu'on avait surnommé le « boucher de la Sarthe », peut-être à tort... En tout cas, les doutes sur sa culpabilité étaient suffisamment forts pour qu'il soit, décision rarissime, libéré en attendant une éventuelle révision de son procès… qui ne sera donc pas révisé. Cruauté ou inconscience ? Dans Le Progrès de Lyon, c'est Francis Brochet qui s'interroge : « On plaint le simple juge du rang (en deux mots avec un « g », ce n'est pas son nom)… le juge du rang, qui subissait déjà le souvenir d'Outreau, et qui va devoir maintenant assumer la scandaleuse incohérence de la Cour de révision. Dans La République du Centre, Jacques Camus le dit aussi : « Le rôle de la justice est d'être inflexible ! Pas d'être d'une incompréhensible cruauté ! » En rappelant, comme Hervé Cannet dans La Nouvelle République du Centre-Ouest, que le doute doit normalement bénéficier à l'accusé et qu'il n'a pas bénéficié à Dany Leprince. Patrick Cohen : Du supplice judiciaire de Dany Leprince au calvaire quotidien de très nombreux Français… Yves Decaens : Le mot n'est pas trop fort. A suivre dans le mensuel « Rue89 », ce voyage dans le pays réel, le pays réel du pouvoir d'achat ! Du plus petit revenu au plus gros, du berger de Corrèze auquel il reste laborieusement 479 euros par mois pour vivre, à Liliane Bettencourt (on l'avait presque oubliée !) qui gagne toujours 34 millions d'euros par mois, 89 porte-monnaie passés au rayon X... Manifestement, commente Pascal Riché, la France va tout droit vers un nouveau choc social, une nouvelle fracture. Elle n'est pas plus pauvre qu'avant, non, elle est plus riche ! Mais pas plus fraternelle, et la souffrance y est plus grande. Pas de doute que le pouvoir d'achat sera au centre de la prochaine campagne présidentielle, et Nicolas Sarkozy le sait. Raison pour laquelle, souligne notamment le journal Le Monde, il multiplie les annonces sur le terrain social : le blocage du prix du gaz, le retour des emplois aidés, le renoncement à la suppression totale de l’ISF. C'est bien fini la laïcité et l'islam : place à l'économique et au social. Guillaume Tabard dans Les Echos le remarque également : « Après le symbolique, on passe au concret de la vie des Français ». Parce qu'on sait bien que le sentiment de déclassement et la crainte de la précarité, c'est cela qui nourrit le vote du FN. Reste que les marges de manœuvre sur le pouvoir d'achat sont maigres, voire inexistantes, ce que constate aussi Sophie Fay dans Le Nouvel-Observateur : « Comment sauver le pouvoir d'achat avec une croissance molle, un chômage élevé, un pétrole qui flambe ? » C'est la quadrature du cercle. Et c'est tout le débat sur la mondialisation, ou plutôt la « démondialisation » dont on voit bien, dont Nicolas Demorand en tout cas dans Libération, voit bien qu'elle est devenue un nouveau clivage politique. Jusqu'au programme du Parti socialiste qui propose une certaine forme de protectionnisme à l'échelle européenne. « De l'extrême gauche à l'extrême droite, observe Demorand, les thèses altermondialistes autrefois moquées sont aujourd'hui dominantes, et même la droite les reprend, Nicolas Sarkozy plaidant avec vigueur pour une taxation des transactions financières. Ce qui ne répond pas aux deux questions principales : la mondialisation est-elle, sur certains points, réversible et pour ce faire, conclut le directeur de la rédaction de Libé, le protectionnisme est-il possible et souhaitable ? » En tout cas, ce n'est pas avec un Etat providence qu'on s'en sortira, et là, c'est Luc Ferry qui répond dans Le Figaro. « Malheureusement, dit-il, la mondialisation est bien une réalité contraignante, elle n'est pas un prétexte dont se servirait la droite pour déréguler, casser les services publics et faire des misères au bon peuple ». En résumé, j'abrège la démonstration, la gauche n'a toujours pas compris que face aux entreprises chinoises, dont les coûts de production sont 15 à 20 fois inférieurs aux nôtres, la marge de manœuvre de nos démocraties est infinitésimale. Et il faudra donc que la gauche revienne au pouvoir, conclut Luc Ferry, pour en administrer la preuve à tous ces malheureux, aveuglés par la fausse boussole de l'indignation et qui n'ont rien compris au film. Patrick Cohen : Dans cette mondialisation contraignante, la France a des atouts… Yves Decaens : Des domaines d'excellence… On les connaît : le TGV pour commencer dont on fête cette année les trente ans. C'est à la Une du Parisien-Aujourd'hui-en-France : « Comment le TGV a changé la France, comment il a bouleversé nos modes de vie ». C'est simple : désenclavement de régions entières, essor économique et afflux touristique. On verra dans le journal, comment la carte de France est déformée par l'existence des lignes à grande vitesse : Marseille se trouvant aujourd'hui plus près de Paris que Brest. C'est vrai, comme le dessine Ransom (c'est ce que dit un monsieur qui ressemble à Guillaume Pépy le patron de la SNCF), le TGV, il y a trente ans, était technologiquement en avance, mais c'est vrai aussi, (répond un monsieur qui doit être un usager), qu'aujourd'hui il est souvent en retard. Il a surtout besoin d'un nouveau souffle le TGV… Voir dans La Tribune et Le Figaro, comment il va falloir repenser l'avenir, le financement des nouvelles lignes et l'ouverture du marché français à la concurrence. Le tout en gardant l'âme populaire de ce train qu'utilisent tous les Français : les jeunes, les vieux, les familles, les étudiants, alors qu'ailleurs ce sont surtout les hommes d'affaires qui prennent les TGV. Et puis, puisqu'on est dans les domaines d'excellence, il y a aussi bien sûr, le nucléaire. Qu'on approuve ou pas. Le nucléaire brutalement revenu au centre des débats. Il est frappant d'ailleurs, comme l'écrit dans La Croix le directeur adjoint de l'Institut franco-allemand de Ludwigsburg, frappant de voir comment le même évènement (Fukushima) peut provoquer des réactions très divergentes, pour ne pas dire opposées, de part et d'autre du Rhin. En France, un débat sur la sécurité nucléaire, point final. En Allemagne : la sortie définitive du nucléaire. Angela Merkel revient au calendrier qu'avait fixé Gerhard Schröder en poussant les feux des énergies propres. En France, on continue d'en débattre. Après tout, on s'en fout, comme le dit cette statistique reprise et corrigée par Charlie-Hebdo : « La moitié des enfants nés en France en 2007 atteindront l'âge de 104 ans ! C'est donc que tout va bien ! Quant aux autres, l'autre moitié, ils travailleront dans le nucléaire ! »

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