Yves Decaens : La superficie de la France, la population de l'Autriche (8 à 10 millions d'habitants), aux trois quarts jeunes ruraux et illettrés, dont plus de la moitié vivent sous le seuil de pauvreté. Ma capitale s'appelle Juba, je suis… je suis le Sud Soudan. Un tout nouveau pays sur la planète, le 54ème Etat d'Afrique, que nous présentent et Le Monde et La Croix. Sorti d'une guerre de cinquante ans avec ses voisins musulmans du nord, le sud Soudan verra officiellement le jour demain, samedi, six mois après le référendum de janvier sur l'indépendance (le précédent, c'était le Kosovo en 2008). Est-il viable ce pays, toujours en proie à la violence des milices armées, aux conflits inter tribus, aux revendications territoriales de Khartoum ? « Il faut de l'imagination, c'est vrai, remarque Christophe Chatelot, l'envoyé spécial du Monde à Juba, pour voir dans cette ville une future capitale. Juba, c'est comme dans un western, un western africain. On y construit à tour de bras, en tôle ou en dur, des maisons champignon dans l'anarchie la plus complète. Des milliers d'exilés rentrés au pays, des aventuriers, des commerçants, des prostituées, de très nombreuses ONG. la ville et la vie explosent dans un pays que les anglo-saxons ont déjà baptisé le « prefailed state ». L’Etat en pré faillite qui ne serait donc déjà, conclut Chatelot, qu'un rêve inabouti ». S’il n'y avait la manne pétrolière, c'est le grand espoir du Sud Soudan, et peut-être l'occasion de s'entendre avec le nord, car les ressources pétrolières sont au sud, les raffineries et terminaux d'exportation au nord, les uns et les autres seront bien obligés de coopérer. On veut y croire, commente Dominique Quinio dans La Croix, même si la création d'un nouvel Etat finalement, c'est toujours un constat d'échec. Cela veut dire que des populations d'origines, de cultures et de religions différentes, n'ont pas su vivre ensemble. Paradoxe de la mondialisation que souligne également Bertrand Badie, professeur à sciences-po : « Mondialisation et disparition du monde bipolaire qui ont favorisé le retour aux particularismes locaux, et donc à l'irrédentisme ». Est-ce un progrès ou pas? « Ce qui est sûr, reprend Dominique Quinio, c'est que le repli sur soi est un leurre ; l'homogénéité ethnique ou religieuse d'un territoire, une régression ».

Devant les bureaux de vote, les électeurs se sont alignés depuis 2h du matin sous la protection de l'armée du Sud Soudan
Devant les bureaux de vote, les électeurs se sont alignés depuis 2h du matin sous la protection de l'armée du Sud Soudan © Jean-Marie Porcher

Patrick Cohen : Le vivre-ensemble qui sera aussi au centre de la campagne présidentielle française.

Yves Decaens : Une campagne à fronts renversés ces temps-ci. La journée d'hier, de ce point de vue, fut très éloquente. On y a vu, comme dit Libération, le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, sortir les grands maux sur l'immigration en tenant un discours plutôt alarmiste. Et dans le même temps, il fustigeait les critiques de la Cour des Comptes sur le bilan de la politique sécuritaire du gouvernement. Episode significatif d'un climat de précampagne à fronts renversés, commente Cécile Cornudet dans Les Echos, où l'on voie le Parti socialiste qui essaie de mettre la sécurité dans le débat présidentiel pour contester le bilan de l'exécutif, quand l'UMP préfère braquer les projecteurs sur les questions d'immigration dont le PS rechigne à s'emparer. Chacun sa façon de voir. Sur le rapport de la Cour des Comptes notamment, c'est la colère de Claude Guéant qui parait légitime au Figaro, qui retient en particulier l'éventuelle non impartialité des rapporteurs (on n'oublie pas de rappeler que le président de la Cour des Comptes, Didier Migaud, est un socialiste). En faire pour autant un agent de la propagande du Parti socialiste, comme l'ont fait certains ténors de la majorité, c'est faire peu de cas de sa probité, commente Philippe Waucampt dans Le Républicain Lorrain, et surtout c'est jouer inconsidérément avec la réputation d'une institution indispensable au fonctionnement démocratique de l'Etat. Ce n'est pas la faute de la Cour des Comptes, intervient Patrick Fluckiger dans L’Alsace, si le fossé s'élargit entre la grandiloquence des discours et les moyens qui sont mis en œuvre sur le terrain. "La karchérisation, conclut Didier Louis dans Le Courrier-Picard, ça eut payé !" On aura noté d'ailleurs ces derniers jours, le grand silence du chef de l'Etat sur ces sujets dont il avait fait son fonds de commerce. « Aujourd'hui, remarque Nathalie Schlik dans Le Parisien Aujourd’hui-en-France, le président a lancé son opération recentrage et prend bien soin de ne plus s'exposer en première ligne sur la sécurité ou l'immigration. Non pas qu'il ait mis les fondamentaux du sarkozysme au placard. C'est tout simplement qu'il n'a plus à s'en occuper lui-même car aujourd'hui, Claude Guéant existe, ce qui veut dire qu'il fait le job ». « L'intolérant Claude Guéant », titre Libération qui voit en lui un ministre qui bout de l'intérieur et qui a trouvé son utilité politique : faire vibrer la corde la plus droitière de l'UMP. « Dans le dispositif présidentiel, écrit Grégoire Biseau, la pièce Guéant a deux avantages : elle calme les ardeurs d'une partie de l'UMP et permet au chef de l'Etat de se donner le beau rôle du président rassembleur ». « Reste toujours, conclut Paul Quinio dans Libé, qu'il y a quelque chose de choquant chez lui, outre le cocktail nauséeux qu'il nous sert sur la sécurité et l'immigration, c'est son refus d'admettre qu'il existe en France des contre pouvoirs des institutions indépendantes et une presse libre qui ont le droit de mettre en doute ses vérités et ne s'en privent pas ».

Patrick Cohen : Et l'actualité ce vendredi, prend un peu de hauteur.

Yves Decaens : Un peu beaucoup : 400 kms de hauteur à peu près, c'est très haut pour l'homme, une misère pour l'humanité. Mais on n'ira pas plus haut avant de très longues années... Lire dans Les Echos, France-Soir, Le Figaro, Libé, à l'occasion du dernier envol d'Atlantis, la navette américaine, comment se clôt aujourd'hui même un chapitre prestigieux, mais controversé, de la conquête spatiale. « 2011, la fin de l'odyssée », titre Libération, plutôt négatif sur le bilan des navettes depuis trente ans. En résumé, c'était une belle idée de remplacer le couple fusée-capsule jetable par un engin réutilisable. Sauf que les délais de remise en état se sont allongés et les coûts d'exploitation explosés ! Voir dans Le Figaro : 38 fois plus chère que prévu la navette, 192 milliards de dollars ont été dépensés au total, plus que le programme Apollo. Sans oublier les deux accidents de Challenger et Columbia : bilan 14 morts. Cela étant, tout n'est évidemment pas noir dans le bilan. On peut rappeler, avec Marc Mennessier dans Le Figaro, que les navettes ont permis de réparer le télescope spatial Hubble et surtout, la construction de l'ISS, la station orbitale internationale, gigantesque plateforme scientifique où se prépare l'exploration spatiale de demain. Et soit dit en passant, ajoute Mennessier, cette ISS aura appris aux nations rivales de la guerre froide à travailler ensemble, et ce n'est pas rien ! D'ailleurs, c'est ce que souligne aussi France-Soir : « Que les coûts sont aujourd'hui si élevés que seule la coopération internationale permettra d'aller de l'avant ». Prochain objectif : la conquête de Mars, mais ce ne sera pas avant cinquante ans, explique au journal l'astronaute Jean-Loup Chrétien. Sauf à dépenser des sommes astronomiques (c'est le mot), et c'est un mot que l'opinion publique en la circonstance, risquerait de ne pas apprécier.

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