(Nicolas Demorand : « Ce matin, un dîner imaginaire »)... Dîner imaginaire qui rassemble les personnages à la Une des journaux, ce matin... Disons que ça se passe à la Brasserie des Bons Amis. Six personnes à table. On a demandé une place discrète au fond du restaurant. Le premier convive arrive habillé comme sur les photos du Parisien-Aujourd'hui et de L'Humanité : costume sombre, chemise blanche, regard clair, mâchoire carrée... Une vraie tête de Breton. D'ailleurs, c'est un Bigouden, grandi à Pont-L'Abbé, 8000 habitants, dans le Finistère-sud. Jérôme Kerviel a Le Monde sous le bras. A quelques heures de son procès, il est question, dans le journal, de "l'énigme Kerviel". Garçon tranquille, équilibré. Et pourtant... Il est accusé d'une des fraudes les plus exceptionnelles de l'histoire de la finance. Pourquoi s'est-il laissé emporter ? Qui est Jérôme Kerviel ? Son avocat le dépeint comme un gentil garçon, discret et méritant, content de sa réussite dans le monde jalousé des traders, et motivé par le seul désir de faire gagner de l'argent à son employeur. L'accusation parle au contraire d'un escroc, faussaire arrogant et manipulateur. Après lecture du Monde, Kerviel jette un oeil aux autres journaux qui traînent sur le zinc de la Brasserie. "Va-t-il faire sauter la banque ?", se demande Métro. "5 milliards à la barre", titre La Dépêche du Midi. C'est "le procès de la folie financière", pour L'Est Républicain. Tout cela rend l'ancien trader nerveux. Il regarde sa montre : son avocat doit le rejoindre à table. Il est en retard. (ND : « Eh bien, justement, le voici »)... Facile à reconnaître. Maître Metzner, c'est d'abord un regard : deux petites fentes bleu acier, dissimulées derrière des lunettes, qui scrutent, dissèquent et analysent sans relâche. Maître Metzner s'installe à table, un sourire aux lèvres. Son trader lui montre le portrait du Monde sur "l'énigme Kerviel". L'avocat, lui, brandit un autre portrait, dans Les Echos, sur "les mystères de Maître Metzner". Kerviel a besoin d'être rassuré. Ca tombe bien, les états de service de son avocat sont impressionnants : Le Floch-Prigent, Crozemarie, Bertrand Cantat, Villepin. Les clients célèbres, il a l'habitude. Les dossiers médiatiques aussi : il a officié dans le procès de l'Eglise de Scientologie et du crash du Concorde. Pour changer de sujet, il montre à Jérôme Kerviel une photo de ses deux dalmatiens. C'est le seul sujet qui l'anime : ils viennent d'avoir une portée de huit chiots. Ils sont dans sa grande maison de campagne de Rambouillet. En semaine, il habite Quai Voltaire, à Paris, juste en dessous de chez les Chirac (qui ont un chien, eux aussi, offert par Michel Drucker). "Le métier d'avocat, mon petit bonhomme, c'est du travail et du caractère", dit le ténor à son jeune client. Et, dans un sourire : "Je suis l'homme du vice : le vice de procédure". C'est comme cela qu'il a forgé sa réputation : pas une virgule des dossiers qui lui échappe. Et à l'audience, il sait être cinglant : "Y en a marre qu'on nous prenne pour des cons !", avait-il lancé lors d’une audience Clearstream. Au procès de Jérôme Kerviel, qu'il a accepté de défendre gratuitement, il dira que la hiérarchie du trader ne pouvait pas ne pas être au courant. Entre gens de l'ouest, ces deux-là se comprennent : Kerviel est Breton, Metzner Normand. "Quand il est arrivé à Paris, on ne faisait pas attention à lui, dit un de ses collègues. Tout d'un coup, on s'est retourné : il était partout". (ND : « Et qu'est-ce qu'on mange, lors de ce dîner ? ») Oh, pas de quoi faire du gras... C'est la troisième invitée qui a choisi : Angela Merkel a imposé le menu "minceur express" à tout le monde. Pendant que les deux autres discutaient, elle a eu le temps de lire le Financial Times du jour. Sur la photo, elle est habillée comme maintenant : tailleur rouge. Le titre du Financial Times lui tire un sourire satisfait : "Berlin dévoile un plan d'économie de 80 milliards d'euros". "80 milliards : mais c'est énorme !", dit Maître Metzner, qui facture ses consultations 450 € de l'heure, hors taxe. « Austérité, exemplarité », répond la Chancelière. Et elle désigne Le Figaro accroché au mur de la Brasserie des Bons Amis : "Merkel impose une rigueur sans précédent". - "Mais comment allez-vous faire ?", demande Kerviel. Madame Merkel demande au patron d'apporter Le Figaro. Tout est expliqué : allocations parentales réduites pour les hauts salaires et supprimées pour les RMIstes ; 15000 fonctionnaires de moins ; allocations chômage en baisse ; et puis les entreprises devront mettre la main à la poche ; les entreprises et les voyageurs aussi : tous les vols au départ d'Allemagne seront un peu plus lourdement taxés. - "Dites-moi, Madame, reprend Kerviel : vous ne deviez pas être avec le Président Sarkozy ce soir ?" - "Exact, mais mon agenda était trop chargé". Maître Metzner prend Le Figaro des mains de la Chancelière et tourne les pages jusqu'à l'éditorial, page 15. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel devaient parler de la gouvernance économique de l'Europe. L'annonce du plan de rigueur en Allemagne a donc privé la Chancelière de temps pour dîner avec le Président français. "Ce rendez-vous manqué illustre les difficultés de communication entre les deux grands pays, qui devraient conduire l'Europe en ces temps difficiles", écrit Pierre Rousselin dans l'édito. "Il signale surtout où se trouvent les priorités de Madame Merkel". « L'Europe des compteurs, y en a marre ! »... La quatrième invitée, très discrète jusque-là, prend une gorgée d'eau pétillante pour se donner du courage. Elle est en colère contre l'Europe. (ND : « Qui est cette dame ? ») Une élue de terrain : elle est maire du village de Panzoult, en Indre-et-Loire. Elle est en photo dans Le Parisien. Quand elle râle contre l'Europe des compteurs, elle ne parle pas des comptes en banque mais des compteurs électriques. On vient de poser chez elle un nouvel appareil, qui ne marche pas bien. Mais c'est l'Europe qui en a décidé ainsi. "Un compteur EDF obligatoire à 230 €", titre Le Parisien. La directive date de 2006 : 80% de la population devra être équipée d'ici à 2020. En tout, il en coûtera 8 milliards d'euros aux foyers français. En principe, ces compteurs électroniques permettent de mieux contrôler la consommation d'électricité. Pour l'instant, c'est un four total : dans la région de Tours, on en a posé 19000, et seulement 8 fonctionnent correctement. Un peu lasse, Angela Merkel s'apprête à se lancer dans une grande explication sur le droit européen. Heureusement, l'avant-dernier convive l'interrompt : "Un compteur électrique qui plante, c'est une mauvaise conjoncture astrale. Vous êtes de quel signe ?". (ND : « Laissez-moi deviner : c'est Domenech ? ») Gagné. Tout le monde est surpris de le voir là. Mais comme il est d'une humeur massacrante, personne n'a rien osé dire. Isabelle Blain, la maire du petit village d'Indre-et-Loire, ose tout de même une question : "Mais comment vous faites pour avoir toujours la presse contre vous ?". Pour une fois, Domenech répond à une question. Il sort L'Equipe de sa poche de survêt : "Etre seul contre tous, c'est une tactique, Madame". C'est ce qu'explique Guillaume Dufy ce matin dans L'Equipe : pour souder ses joueurs, Domenech utilise une vieille méthode : les mobiliser contre le monde extérieur. Dès le premier jour du stage de préparation à Tignes, il a présenté les médias comme des ennemis. Il a demandé aux joueurs d'adopter la langue de bois. Et si l'un d'entre eux parle de ce qui est écrit à droite ou à gauche, c'est 50 € d'amende. A l'hôtel Pezula, en Afrique du Sud, les Bleus sont comme dans un camp retranché : ils sont au coeur d'une forêt, protégés par des barbelés électrifiés. C'est évidemment dû au contexte local et aux problèmes de sécurité en Afrique du Sud. Mais Domenech, qui rêvait d'entraîner ses joueurs loin des regards, est servi, peut-être au-delà de ses espérances. Un ange passe... Dans le regard des autres convives, Domenech comprend bien que eux non plus ne croient pas au succès de l'équipe de France. On apporte les desserts. La maire du petit village pousse son voisin du coude : c'est le moment où jamais de raconter son histoire. "Tiens, puisqu'on parle beaucoup de comptes ce soir, moi aussi j'ai fait mes comptes". Il travaille à la mairie de Loudéac, dans les Côtes-d'Armor. Michel Mihami est drôlement fier : il fait la Une de Ouest-France grâce à un petit appareil qu'il sort de sa poche pour le montrer à toute la table. C'est un podomètre. Il mesure donc le nombre de pas que l'on fait dans la journée. En 1960, selon Ouest-France, on parcourait 7 km par jour. Aujourd'hui, selon plusieurs études, on serait tombé à 300 m. Bonjour le cholestérol. La ville de Loudéac a voulu en avoir le coeur net : elle a équipé 1000 de ses habitants en podomètres. Les résultats seront connus en septembre. (ND : « Allez... Un café et l'addition »)... Ca vient, ça vient. Le maître d'hôtel l'apporte, l'air un peu faraud : "A la Brasserie des Bons Amis, on aime les bons comptes". Le truc à ne pas dire devant Kerviel, Merkel et Domenech. Maître Metzner allume un cigare. Il plante ses yeux bleus dans ceux du maître d’hôtel : « Demandez au patron de nous faire crédit »… A demain...

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