(Patrick Cohen) La revue de presse entre Paris et New York, il y a 10 ans et aujourd'hui... La revue de presse qui a pour titre ce matin : à la fenêtre des tours...

(Bruno Duvic) A la fenêtre des tours, on avait vue sur New York, autant dire sur le monde entier. Ils en étaient fiers les Américains de ces deux jumelles qui avaient si bien poussé... C'était comment avant ?

Sur son blog, hébergé par Le Monde , le journaliste Antoine Blin a reconstitué une bande promo des Twin Towers...

Le son gratte un peu, ce sont des archives, mais c'est assez joli... A écouter ici :

Extrait de publicités, de visites guidées, réactions de visiteurs émerveillés... C'était l'un des projets architecturaux les plus spectaculaires dans la métropole dit le Monsieur à grosse voix... Le blog d'Antoine Blin s'appelle "Un monde de sons".

Et puis le 11 septembre, les tours sont devenues noires...

Tours noires sur fond noir... Voilà à quoi ressemblait la couverture du New Yorker au lendemain des attentats... Dessin signé Art Spiegelman, l'homme qui avait raconté l'Holocauste en bande dessinée...

A la Une du même magazine cette semaine, toujours une dominante noire, toujours la nuit, mais les lumières sont revenues dans les autres buildings le long de l'East river. Et les Twin towers sont un reflet dans l'eau. Comparaison des deux couvertures

A l'image de ces tours noires d'Art Spiegelman, il y a une iconographie du 11 septembre

Presse française des 12, 13, 14 septembre et des jours suivants : les mêmes images que l'on connaît par coeur. L'avion percute une tour, la fumée indicible, les rues de Manhattan transformées en paysage lunaire, la vue sur le sud de la presqu'île plus ou moins large et qui inclut parfois la statue de la liberté qui regarde ce désastre....

Mais l'image la plus marquante, elle est peut être en page intérieure de l'édition du 12 septembre de Libération .

Un homme vient de se jeter par la fenêtre, il tombe la tête la première le long de la tour Nord. Il est 9h41 heure locale et le photographe de l'Associated press Richard Drew déclenche son appareil.

Cette photo est à l'origine du roman de Don De Lillo, l'homme qui tombe. Dans Le Monde du 13 septembre 2001, le billet du chroniqueur Pierre Georges est intitulé "Les virgules noires"... C'est le témoignage d'un courtier spectateur des attentats depuis la terrasse de son appartement : "Tout ce que je peux vous dire, c'est que je ne pourrai plus jamais fermer les yeux sans voir les virgules tombant du ciel, ces corps courbés comme des virgules noires sautant par douzaines des fenêtres du bâtiment, les virgules qui parfois se tenaient la main..."

La presse française de l'époque est sous le choc.

« Le monde a peur », titre Le Parisien le 12

C'est « L'épouvante » pour La Croix . « Après ça, quel monde ? », se demande L'Humanité le 13.

Emotion et solidarité.

Un éditorial de cette époque est resté célèbre. C'est encore dans Le Monde . Jeudi 13, Jean-Marie Colombani titre son article "Nous sommes tous Américains". On le sait dans les mois qui suivront, ce sera beaucoup moins évident. Mais après l'effondrement des Tours, Colombani écrit :

"Comment ne pas se sentir, comme dans les moments les plus graves de notre histoire, profondément solidaires de ce peuple et de ce pays, les Etats-Unis, dont nous sommes si proches et à qui nous devons la liberté, et donc, notre solidarité."

Moment de communion. On a peine à le croire aujourd'hui, mais dans l'édition du 17 septembre 2001 de Libération , on trouve un portrait louangeur de George Bush, sous la plume du correspondant à Washington Pascal Riché : "Bush, président, enfin. Après un premier jour brouillon, le chef de l'Etat américain a acquis la stature qui lui manquait depuis son élection".

Et ensuite ?

Ensuite, l'histoire est partie en fumée derrière les chars américains. Dans un hors série spécial, Libé résume 10 ans d'histoire en quelques Unes du journal.

  • 17 septembre (le jour du portrait flatteur), Bush, à la Une, promet « une riposte dévastatrice et prolongée ». La guerre contre le terrorisme a commencé.

  • Elle commence bien. 14 novembre : un enfant court à la Une. C'est « L'espoir de Kaboul », libérée.

  • Quelques mois plus tard, ça dérape :

« Guantanamo, dans le camp hors les lois ».

  • Mars 2003, la guerre en Irak. Bush et Blair étaient-ils des menteurs ? Oui, il n'y avait pas d'arme de destruction massive...

-« L'Empire empire », titre Libé en novembre 2004 à la réélection de Bush. « La CIA torture sans frontière » en mars 2005...

« Les Etats-Unis ont renié leurs valeurs de droits et de justice », écrit François Sergent qui signe l'édito de ce hors série. Et il cite Camus "Le sang, s'il fait parfois avancer l'histoire, la fait avancer vers plus de barbarie encore."

Dans Le Canard enchaîné de cette semaine, Bernard Thomas écrit que le 11 septembre a causé deux vagues de morts. « Les victimes de l'attentat. Et celles des mensonges d'Etat. »

Dans un instant, bilan plus positif de ces 10 ans dans la presse. D'abord retour à la fenêtre…

…Au hublot de l'avion. Dans le New York Times , un document. Pour la première fois, les enregistrements complets des échanges radio entre les tours de contrôle, les pilotes et les autorités lors du détournement des avions sont rendus publics. C'est une université du New Jersey qui a effectué ce travail.

On y entend notamment le cerveau des attentats, Mohammed Atta s'adresser aux otages d'un des avions. C'est l'extrait numéro 7 sur ce site. Traduction : « Personne ne bouge et tout va bien se passer. Si vous essayer de faire un mouvement vous vous mettez en danger et l'avion aussi. Restez silencieux. »

Autre extrait, échange entre la tour de contrôle de Boston d'où sont partis les avions et un aiguilleur (numréro 21)

"- Boston,Nous avons un problème, là, nous avons un avion qui a été détourné et qui se dirige vers New... New York, et nous avons besoin de vous, nous avons besoin d'un F-16 ou de quelque chose d'autre pour nous sortir de là".- On est dans la vraie vie, là, ou dans une simulation?"

  • Ce n'est pas un exercice, pas un test

  • Ok, ne quittez pas..."

A écouter également sur www.nytimes.com

L'Amérique et le reste du monde 10 ans après, un bilan...

Bilan dressé par Barack Obama lui-même. Il publie une tribune exceptionnelle dans Le Figaro aujourd'hui.

« (…) ces attaques terroristes étaient dirigées non seulement contre les États-Unis mais aussi contre le monde, contre l’humanité et contre les espoirs que nous partageons. (…)

Nous, aux États-Unis, nous n’oublierons jamais qu’aux quatre coins du monde des gens ont manifesté leur solidarité avec nous (…)

Pour autant, les années qui suivirent furent difficiles, et l’esprit du partenariat mondial que nous avions ressenti après le 11 Septembre s’effrita (…)

En tant que président, je me suis employé à renouveler la coopération mondiale dont nous avons besoin (…)

J’ai fait clairement savoir que les États-Unis n’étaient pas, et ne seraient jamais, en guerre contre l’islam (…)

Ceux qui nous ont attaqués le 11 Septembre voulaient creuser un fossé entre les États-unis et le reste du monde. Ils ont échoué. »

Obama fait la Une de la presse américaine ce matin avec un autre sujet : son plan de relance de l'emploi.

Hier devant le congrès, le New York Times a vu un président agressif enfin.

Un président qui parie encore sur un accord avec les Républicains malgré un été de querelles, selon le New York Daily News .

Pour le Wall Street Journal , le bilan économique d'Obama reste globalement négatif. « Peut-il changer de direction ? C'est l'initiative individuelle qui est la clé de la croissance, par les impulsions venues d'en haut à Washington. »

Obama, président qui incarnait l'espoir 7 ans après le 11 septembre, incarne une certaine impuissance aux yeux de la presse américaine...

Mais tout de même. « nous avons neutralisé Al Qaida ». L’article est dans Newsweek . Vous vous souvenez de la liste des terroristes les plus recherchés diffusés par l'administration Bush. Cette semaine Newsweek reprend une partie de ces portraits avec à chaque fois la mention, « tué » ou « capturé ». En tête évidemment, la photo de Ben Laden

10 ans d’histoire et bilan positif aussi pour Courrier international cette semaine.

Titre du dossier principal : « Islam Occident, vers la réconciliation ». Recueil d'articles de la presse arabe, américaine et russe pour dire que globalement, il n'y a plus d’épouvantail islamiste. Ben Laden est mort, l'Occident semble prêt à traiter avec les non violents et la communauté musulmane des Etats Unis continue de s'étoffer au gré de nouveaux arrivants.

Etre musulman à New York aujourd'hui, Le Monde des religions y consacre un dossier en cette rentrée. "La ville est à un tournant religieux historique, déclare un journaliste spécialisé dans les questions religieuses. Comme à la fin du XIXème siècle, de nombreux immigrants arrivent, de différentes confessions. La jeune génération est de plus en plus religieuse et ce trait s'est encore accentué depuis le 11 septembre. »

Pour la presse magazine américaine, le bilan de ces 10 ans tient en un mot : résilience

Un terme de psychanalyse, pas étonnant pour l'Amérique et New York, ville de Woody Allen. La résilience ou la capacité à vivre avec ou après un traumatisme.

Les mots à la Une de Newsweek , c'est une collection de sentiments : 10 années de « peur, de chagrin, de revanche et (en gros caractères) de résilience ».

« Au delà du 11 septembre, portraits de résilience ». C'est une galerie photo dans Time magazine . Photo de George Bush avec quelques lignes qui commencent par ces mots : « je n'ai pas l'habitude m'auto psychanalyser ».

Sur Rue 89 , un lien mène vers une galerie de photos sonores. Le photographe Chris Anderson, de l'agence Magnum, a saisi des images et des sons de la vie qui a repris à New York, 10 ans après. Engins de construction sur Ground Zero, taxis et trains dans tous les sens, world music et témoignages de New Yorkais...

Mais en fait la vie avait repris dès le 12 septembre 2001 à New York.

Dans le New Yorker , cette semaine, l'écrivain Colun Mac Cann raconte l'histoire d'un gâteau au chocolat.

C'était donc le 12 septembre, à une terrasse de restaurant sur la 74ème rue. Une femme élégante, la cinquantaine, très belle mangeait seule. Elle venait de commander un gâteau au chocolat. A n’importe quel autre moment ça aurait juste été une part de gâteau. Mais le 12 septembre, il prenait un autre sens. Elle semblait ne pas savoir quoi faire. Elle a tenu sa fourchette sans manger pendant un long moment. Comme si elle attendait que la fourchette lui dise quoi faire. Et puis finalement elle a mangé un morceau.

10 ans après les attentats, « ma mémoire est pleine d'éclats, écrit Colun Mac Cann : Bush, Guantanamo, Abou Graib, Ben Laden... Mais je me souviens aussi de ce moment simple et sensuel. 10 ans après, je ne sais toujours pas si je suis en colère contre cette dame qui a mangé un gâteau au chocolat ou si c'était le geste de chagrin le plus audacieux que j'aie vu depuis longtemps, très longtemps. »

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