Patrick Cohen : La Revue de Presse à deux voix du vendredi : Guyonne de Montjou et Bruno Duvic. A la Une, ce matin, un siège vide au Nobel de la Paix... Bruno Duvic : Aujourd'hui, le dissident chinois Liu Xiabao ne sera pas à Oslo pour recevoir son prix, comme Sakharov en 75, comme Walesa en 83, comme Aung San Suu kiy en 91. Encore plus remarquable : ni sa femme, ni aucun membre de sa famille ne seront là pour recevoir le prix en son nom. La dernière fois que ça c'était produit, c'était dans les années 30, pour un intellectuel allemand emprisonné par les nazis. Un siège vide au Nobel : La Croix y consacre un dossier aujourd'hui. Le journal recense aussi les pays qui, sous la pression chinoise, n'enverront aucun représentant en Norvège. Question : est-ce la preuve de la force de la Chine, comme l'écrit Daniel Ruiz dans La Montagne, en citant Hillary Clinton : "Il n'est pas facile de parler fermement à son banquier" ou bien est-ce le signe de la faiblesse de la Chine ? Leur pouvoir serait-il si fragile, se demande Bruno Dive dans Sud-Ouest, pour que ce Prix Nobel les inquiète à ce point ? Force ou faiblesse, Guyonne, vous avez lu la presse chinoise... Guyonne de Montjou : Et j'ai envie de vous citer un proverbe pour commencer : "La grenouille au fond du puits croit que le ciel est rond". C'est un proverbe chinois qui tombe à pic ! Le ciel chinois est très rond ce matin, car il n'y a même plus la BBC et CNN pour élargir un peu l'entrée du puits. Selon le Herald Tribune ce matin, les censeurs ont commencé à brouiller les chaînes qui voulaient retransmettre les festivités d'Oslo. Les Chinois se contenteront donc de lire leur presse nationale. Et ce qu'on y trouve est édifiant. En Une du "China Daily", cette phrase : "La plupart des nations soutiennent la Chine contre Liu Xiaobo". Le porte-parole de la diplomatie chinoise affirme que plus de cent nations et organisations internationales ont exprimé leur soutien à la position de la Chine. Voilà une preuve, selon lui, "qu'il existe une justice et qu'elle est nichée dans le cœur de chacun". Les Américains en prennent pour leur grade : "Ils doivent modifier leur attitude arrogante et grossière, et apprendre à garder leur avis pour eux". Bref, on sent que cette affaire va laisser des traces dans les relations diplomatiques. Elle laissera aussi une trace douloureuse dans la vie de Liu, parce qu'à lire le "China Daily", on comprend que le Nobel n'est pas prêt de sortir de prison ! Sa cellule est fermée à double-tour. Hier, le gouvernement a déclaré que son comportement était devenu nuisible à la société chinoise toute entière. Bruno Duvic : Encore trois analyses dans la presse française... Dans l'édito de La Croix, Dominique Quinio souligne que parmi les pays qui boycotteront la remise du prix, se rencontrent aussi des nations qui ne se reconnaissent pas dans la conception occidentale des Droits de l'Homme. A propos du coup de colère et des pressions de Pékin, Le Monde parle de "la riposte impériale de la Chine". Le terme et ses connotations guerrières ne sont pas choisis au hasard ! Selon Le Monde, en ce jour de Nobel, la quasi totalité des militants et des intellectuels qui se battent en Chine pour l'Etat de droit ont été neutralisés et isolés. Mais par rapport à l'époque des Walesa et Sakharov, Jean-Marcel Bouguereau relève une différence dans La République des Pyrénées : "La dissidence dispose d'un nouvel instrument, c'est Internet. Nous sommes à l'ère de Twitter et de Wikilieaks". Guyonne de Montjou : Une nouvelle révélation, via Wikileaks justement, qui fait froid dans le dos. Elle est dans le Guardian. On y apprend que la Birmanie et la Corée du Nord bâtissent ensemble, dans le plus grand secret, une usine d’armes nucléaires. Enserrée dans une structure en béton armé, haute de 150 mètres, souterraine, elle se trouverait dans la jungle tropicale birmane. Le télégramme est signé de l’ambassadeur américain à Rangoon, la capitale birmane. Un officier birman lui a révélé que des techniciens Nord-Coréens étaient à l'œuvre dans cette zone. De son côté, un homme d'affaires étranger a aperçu une barre d'acier renforcé, plus large que pour un usage habituel, être chargée sur une barge. Des dockers ont également déclaré avoir vu des cargos suspects. Jamais la junte militaire birmane n’a reconnu qu’elle voulait l'arme atomique ni d'ailleurs qu'elle coopérait avec Pyongyang. Bruno Duvic : A propos de Wikileaks, "La guérilla du Web fait toujours rage", comme le titrent Les Echos... Détails dans Libération : des internautes anonymes s'attaquent maintenant aux sites comme Visa, Mastercard ou la Banque Postale suisse qui ont bloqué les comptes du site de Julian Assange. Guyonne de Montjou : Et avec Assange sous les verrous, c'est la débandade dans son équipe. En lisant ce matin le « Dagens Nyheter » de Suède, on assiste à la naissance du premier bébé de Wikileaks... Openleaks, un site copie conforme, qui sera lancé lundi par ses employés. Le journal suédois - exceptionnellement traduit en anglais aujourd'hui- donne la parole aux collaborateurs félons de Julian Assange qui veulent tous garder l’anonymat, ils apprennent vite les leçons. L'un des objectifs à court terme de ce nouveau site, Openleaks, est de mettre à disposition des journaux, de l’info brute. Ce sera aux organes de presse de faire le tri eux-mêmes. On comprend bien que ces nouveaux apôtres de la transparence veulent échapper au sort que connaît leur maître à penser, Julian Assange. Patrick Cohen : Les autres grands titres de la presse, Bruno... Bruno Duvic : En France, deux mots-clés : la neige et l'immobilier... Vous trouverez une pléiade d'éditos sur ce que Jacques Camus dans La République du Centre appelle "Les boulettes" de Brice Hortefeux et François Fillon. "Ca patine au gouvernement" comme titre Le Parisien. L'Humanité a une autre analyse : "Les dysfonctionnements de lundi soir résultent de l'affaiblissement des moyens de l'équipement. La pagaille est liée à la rigueur et au gel des services publics". Un dernier mot sur ce sujet... Le coup de sang du provincial Jacques Guyon dans La Charente-Libre, sur le thème "quand il neige à Paris, les médias en font des tonnes... Quand il neige à Metz, Lyon et Angoulême, ils en parlent nettement moins". L'immobilier... l'information tient en un chiffre, en très gros à la Une de Libération : +20%... Et là, on parle bien de Paris. 20%, c'est la hausse des prix de l'ancien dans la capitale. Mais l'envolée touche aussi les régions ajoute Libé. "Le logement est l'un des grands scandales français écrit Laurent Joffrin dans l'éditorial. Les grandes villes sont le lieu d'un mécanisme d'exclusion silencieux et implacables qui chasse toujours plus loin les citoyens les moins favorisés". Enfin, un mot de la Une du Figaro... En manchette : "Sarkozy et Merkel déterminés à sauver l'euro". Et juste en dessous : "Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo de plus en plus isolé". Guyonne de Montjou : Le Courrier-International nous donne à lire cette semaine un article du quotidien ivoirien, "Le Patriote". Le journaliste compare Laurent Gbagbo à Napoléon qui prend le pouvoir et à Hitler très détendu alors que son armée est battue sur le front de l'est. Au milieu de l'article, le journaliste change de ton et pousse un cri du cœur, comme une gifle : « Laurent ! Laurent ! Pendant dix ans, tu as montré que la charge de la Côte d’Ivoire était trop lourde pour toi ! » Les Ivoiriens te font partir par la voie de la démocratie. Et toi, "tu crois pouvoir encore les diriger alors que tu as transformé le pays en Corée du Nord ? Nous n’avons plus le droit de sortir de nos frontières, de regarder d’autres télévisions que la tienne, transformée en TV Mille Collines (référence à la radio qui a encouragé le génocide rwandais). Ceux qui doutaient que tu sois un vrai dictateur ont maintenant compris !" Business as usual, Gbagbo est toujours président pour certains journaux, les siens, comme l’Intelligent d’Abidjan. En Une hier, la photo de l'audience qu'il a accordée dans son palais, hier, aux chefs traditionnels des ethnies du sud. Une visite d’allégeance, une photo comme au bon vieux temps. Patrick Cohen : Encore quatre articles à signaler dans la presse française, Bruno... Bruno Duvic : Oui, d'abord deux très longues interviews de Laurent Blanc dans L'Equipe et Le Figaro... Sans entrer dans les détails et sans enfoncer gratuitement Raymond Domenech, le contraste est saisissant dans la clarté et le franc-parler du sélectionneur. Et puis, deux articles du Monde... D'abord, à trois jours du procès du violeur récidiviste Thierry Devé-Oglou. Son portrait méticuleux, en homme presque ordinaire. Papier remarquable de Patricia Jolly. Mais terminons sur une note plus internationale, avec ce reportage sur les chercheurs de langues perdues. On recense quelques 6.000 idiomes à travers le monde. Plus de la moitié sont menacés. Pourquoi s'acharner à sauver ces langues ? D'abord, parce que c'est préserver l'identité culturelle d'un peuple, parce que la langue est un instrument éminemment politique. Le Monde relève que, comme par hasard, toutes les langues tibétaines sont menacées (on en revient à la Chine). Une langue, c'est encore un regard sur le monde. Certains des idiomes menacés à travers leurs mythes et leurs légendes racontent la création du monde. Enfin, dans certaines régions, faute de langage commun, même les personnes les plus intimes entre elles ne parviennent plus à communiquer. Au Gabon, raconte Brigitte Perucca dans Le Monde, "des petits gamins ne comprennent plus leurs grands-parents quand ils retournent au village".

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