Patrick Cohen : Voilà pour la Revue de Presse de 1981... Et 30 ans plus tard, Bruno Duvic ? Bruno Duvic : Pareil... En lisant La Dépêche du Midi, datée de ce mardi 10 mai 2011, on se frotte les yeux... Et pourtant, le titre est bien celui-ci : "Mitterrand, Président"... carrément ! La nostalgie est si forte que c'est comme si l'élection avait eu lieu hier. A la Une de Sud-Ouest, le visage pixélisé du vainqueur de 81, tel qu'il était apparu à 20H sur les télévisions... Et beaucoup de journaux ressortent leur Une de l'époque... "L'avenir jugera" titrait Le Méridional... La Charente-Libre était drôlement fière : "Un Charentais à l'Elysée"... Pour L'Humanité, c'était "La victoire de l'espoir". Séquence souvenir... Très belle photo à la Une de Libération : le Mitterrand d'avant l'élection... L'image de Diego Goldberg a été prise le 19 avril 81. François Mitterrand court en survêtement, sur une immense plage des Landes, son chien "Baltique" à ses côtés. Titre de Libé, qui est à la fois un résumé de l'esprit de l'époque, et un message à la gauche d'aujourd'hui : « Le droit d'inventer ». Sur son blog, Didier Pobel se souvient de ce 10 mai où l'"on avait 20 ans dans les Jaurès"... La Bastille et l'orage diluvien échappés d'un film de Sautet... A deux pas de là, Aragon en cape noire, attablé à la Brasserie Bofinger. Un pays en marche sur ses petits pieds de géant, car le 10 mai, toute la France chaussait du 36... (1936, autre grande année pour la gauche, celle du Front Populaire). Après, conclut Pobel, il fallut replier les tréteaux, dévaler Solutré, et redescendre sur Terre. Patrick Cohen : Le 10 mai, espoir et déception... Un homme l'incarne dans Le Monde... Bruno Duvic : Il a reçu Benoît Hopquin dans son pavillon de Créteil, le même depuis plus de 40 ans. Il a 76 ans, il est un peu passé aux oubliettes. Et pourtant, pendant deux ans, il a été ministre... "Ministre du temps libre"... quelle expression ! Il s'agissait de rester dans la continuité symbolique de 36, explique André Henry. Les congés payés est l'œuvre de Léo Lagrange. Et comme la retraite à 60 ans, la 5ème semaine de vacances et les 39 Heures étaient au programme, il y avait du sens à meubler ce temps libéré. Le projet n'a pas survécu à la crise économique, raconte le ministre "au temps éphémère". Avril 83 : il apprend la fin de l'aventure à la Radio. Mitterrand n'appellera jamais. Quand on lui demande son avis sur les deux septennats, il cite Edgard Ford : "Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent". Entre deux bourrasques, André Henry aura eu le temps de lancer les chèques-vacances, qui concernent aujourd'hui 5 millions 400.000 Français. Séquence nostalgie aussi, dans L'Huma... Le quotidien a réuni, pour la première fois depuis 30 ans, les quatre ministres communistes de l'époque : Charles Fiterman, Anicet Le Pors, Jack Ralite et Marcel Rigout. Pas d'illusions, ni de larmes de crocodile... ces quatre là n'ont pas oublié l'effondrement du Parti communiste pendant les années Mitterrand... Mais de beaux souvenirs tout de même sous les cheveux devenus gris d'Anicet Le Pors : "C'était une sorte d'avènement social pour des gens comme nous, issus de milieux modestes, et qui d'un seul coup, se retrouvaient dans les palais de la République". Changer la vie, est-ce encore possible ? Chiche ! lance L'Huma... "Cette période fut un formidable concentré de paradoxes", écrit Patrick Appelmûller. Les deux premières années de gouvernement de la gauche prouvent qu'il n'y avait pas une collection de songes creux : l'abolition de la peine de mort, les hausses des allocations, celle du SMIC, les droits syndicaux dans l'entreprise. Quel bilan et quel retournement quand en 83, le pouvoir a reculé devant le mur de l'argent. Comment expliquer tous ces yeux mouillés à l'évocation du 10 mai 81 ? "Dans ce pays, répond Michel Lépinay dans Paris-Normandie, on adore les célébrations". "La représentation politique est toujours piégée par la nostalgie de son âge d'or", poursuit Patrick Venries dans Sud-Ouest. "Aujourd'hui, le contexte est totalement différent, pour Daniel Ruiz, dans La Montagne. Mais le besoin de Mitterrand, qui transparaît à travers cette pléthore commémorative, traduit sans doute un désir de lyrisme, plus que de pragmatisme, de rêve plus que de gestion". Patrick Cohen : Séquence nostalgie... Pas partout ! Bruno Duvic : "Trop, c'est trop !", titre de l'édito d'Etienne Mougeotte dans Le Figaro... Puisqu'il convient de parler des années Mitterrand, allons-y ! Le Programme commun : un monument d'absurdités économiques, financières, et même sociales... Il engendrera trois dévaluations en deux ans ! La retraite à 60 ans : nous la payons chèrement aujourd'hui... La moralisation de la vie politique : tu parles ! Mougeotte rappelle les scandales financiers, la chasse aux sorcières dans l'audiovisuel, les écoutes à l'Elysée, le Rainbow-Warrior et le coup de pouce au Front National. Le versant noir des années Mitterrand... Raphaëlle Bacquet le résume en quelques photos qui ont fait scandale... Trois ont été publiées la même année : 94... Mitterrand à table avec René Bousquet, auprès du Maréchal Pétain. Et puis, la photo de Mazarine, publiée par Paris-Match, et la double vie aux frais de la République. Sur ce sujet, l'image publiée par Le Monde est plus rare : elle date de 1981. C'est l'hebdomadaire d'extrême droite, "Minute", qui la possédait mais ne l'a jamais publiée finalement. On y voit Mazarine, petite fille à couettes, et suçant son pouce, qui tient la main de sa maman. Au fil des années, la relation entre la gauche et François Mitterrand a beaucoup changé... "Rue89" retrace le parcours : le 10 mai 91, 10ème anniversaire. C'était "Rose déprime"... On ne parle que de chômage, de la montée du Front National ou de l'affaire Urba. A la fête organisée par le PS, au Bataclan à Paris, dit un participant, on se serait cru au dernier dîner dans la salle-à-manger du Titanic. 2001 : 20ème anniversaire... Concert à la Bastille, comme ce soir. « C'était chouette, mais quand même un peu plus tristoune qu'en 81 », disait un spectateur à l'époque, à Libération. Il fallait aller chercher l'édito de Jean d'Ormesson dans Le Figaro, pour entendre parler de "l'intelligence merveilleuse de François Mitterrand". Que reste-t-il de Tonton, qui puisse servir aujourd'hui à ses neveux ? Pierre Joxe répond à "Mediapart" : "Seul un rassemblement des forces de gauche peut donner une chance d'accéder au pouvoir. Et une gauche qui n'hésite pas à affirmer ses positions... Mitterrand n'a pas été élu avec son drapeau dans sa poche !". "Depuis 81, poursuit Pierre Joxe, la gauche a gouverné 15 ans en tout. Comment ne pas regarder en arrière avec effroi et consternation, en observant l'état de la Justice, de l'Education et de la Santé publique. Le fait que ces trois services publics ont régressé est un cruel constat. Alors que la gauche a longtemps été au pouvoir, comment a-t-on pu en arriver là ? Si le PS veut être crédible, conclut Pierre Joxe, il faut qu'il s'attèle à ces trois problématiques". Quatorze ans de présidence Mitterrand... Trente ans passés, c'est aussi la société française qui a changé. Le Monde résume ces bouleversements en quelques mots : "Individualisation, féminisation, globalisation, technologisation, consumérisme et zapping". Ces changements, on les mesure encore en retournant dans un lieu symbole de la mitterrandie... C'est à une dizaine de kilomètres de Château-Chinon, Sermages, village de 210 habitants dans la Nièvre. C'est là que Mitterrand avait posé pour la fameuse affiche de la force tranquille, avec l'église au fond du décor. "Slate.fr" y est retourné... « Aujourd'hui, écrit Jean-Marie Pottier, l'église est une relique, l'école et le dernier café du village ont fermé. Derrière la force tranquille, il y a une France moins forte et moins tranquille que les panneaux électoraux ne la rêvaient il y a trente ans ! »

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