(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : le Nobel de Modiano

(Bruno Duvic) Après tout l'un des chefs d'œuvres de Patrick Modiano commence par une revue de presse... Paris Soir, 31 décembre 1941, page trois, rubrique d'hier à aujourd'hui :

"On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris"

"Dans la France étroite, pesante et vociférante de 2014, écrit Philippe Lançon dans Libération , le prix Nobel de littérature à Modiano est d'abord un signe de délicatesse qui fait rêver les lecteurs silencieux. Une certaine lumière propre à réfléchir la poussière du temps perdu et d'abord celle qu'on met sous le tapis. L'Occupation que l'écrivain n'a pas connue est remontée dans son œuvre, roman après roman, comme un bal de fantômes (...) ce bal dont les Grands Meaulnes sont escrocs, collabos, écrivains, voyous chics, femmes de cabaret, noms bizarres et silhouettes en fuite - de si braves garçons."

Le Paris de l'Occupation au cœur de l'œuvre du quinzième prix Nobel de littérature français. Alain Nicolas rappelle dans L'Humanité le double et triple sens de cette Place de l'étoile , titre de son premier roman en 1968. Place que désigne un juif interrogé par un soldat allemand perdu dans Paris. Etoile jaune de l'infamie et endroit où bat le cœur.

« Alors que perdurait encore le mythe d'une France unanimement résistante, Modiano a été un précurseur pour parler de ce côté noir de l'histoire française », rappelle une spécialiste de littérature dans La Croix . « La nuit de l'Occupation disait l'auteur en 69 au quotidien, c'est la nuit originelle d'où je suis sorti. »

L'Occupation et la recherche du « temps troué », poursuit Claire Devarrieux dans Libération . « L'écrivain essaie de rattraper les mailles, tournant autour des noms et de rues parisiennes ». Rue Coustou, Place Dancourt, square du Grésivaudan, boulevard Hausmann. Remonter le temps à travers les rues. La recette est dans l'un des livres de Patrick Modiano, L'Herbe des nuits, signale Ellen Salvi sur Mediapart. Il n'y a qu'à se promener le dimanche : "Les dimanches, surtout en fin d'après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps, il suffit de s'y glisser".

Recherche de l'identité aussi. Ce détail biographique sous la plume de Bruno Corty dans Le Figaro . Les parents de Modiano, mère jolie fille au cœur sec et père adepte de petits trafics pendant la guerre, n'étaient même pas là le jour de son baptême. Et à travers quelques formules empruntées à ses livres ou à d'autres, le journaliste du Figaro approche le mystère Modiano : géographe de l'absence, voyeur d'ombres, Simenon dont on n’éclaircirait jamais les énigmes. Dans ses romans, poursuit le blogueur Didier Pobel, une brume flotte, ou peut-être des vapeurs d'éther.

Modiano Nobel de littérature, c'est aussi la France qui peut arrêter un instant de se complaire dans la sinistrose.

« Ouf, notre pays ne compte donc pas que de laborieux énarques, de paresseux chômeurs et de malhonnêtes contribuables », plaisante Christophe Bonnefoy dans Le Journal de la Haute Marne .

« C'est une histoire française à laquelle on reconnait un goût d'universel », pour Dominique Quinio dans La Croix . Charlotte Pudlowski sur Slate s'amuse tout de même des tweets angoissés de certains critiques américains hier à l'annonce du prix. Modiano c'est qui ?

« C'est l'anti mode, l'anti époque, l'anti paillette » répond Jean-Marcel Bouguereau dans La République des Pyrénées . L'écrivain avouait récemment à Jérôme Garcin dans L'Obs qu'il n'avait même pas d'adresse mail.

Personnage éminemment sympathique au demeurant. Grand marabout blanc d'un mètre 98 poursuit Bruno Corty dans Le Figaro . A Apostrophes, « l'abbé Pivot avait réussi à rendre touchant ce drôle de paroissien qui ne finit jamais ses phrases ». Pivot justement, qui avait envoyé une lettre au jeune Modiano en 68 à la sortie de la place de l'étoile. Près de 40 ans plus tard, raconte-t-il dans La Croix , à l'occasion d'une rencontre, il lui avait ressorti, toujours dans son enveloppe.

C'est un Nobel de pure littérature dit encore Pivot. La musique de Modiano. Dans la préface d'un recueil de 10 de ses romans chez Gallimard, il écrivait ceci à propos des personnages qui peuplent ses livres : « J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité. Ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique. »

Quoi d'autre dans la presse ?

Le climat pesant de cet automne 2014... A la Une du Parisien-Aujourd'hui en France : « Les parents n'en peuvent plus ! » « Les familles ne digèrent pas la demi-journée de concertation sur les futurs programmes d'ici aux vacances de la Toussaint. Elle prive les enfants de classe.» Parents qui auront l'occasion de voter aujourd'hui et demain. Ils élisent leurs délégués rappelle L'Humanité à sa Une : « Que les parents d'élèves lèvent le doigt ! ».

En manchette du Figaro , ces Français qui quittent la France. De plus en plus nombreux selon le journal à s'exiler et de toutes catégories. Alors qu'un rapport parlementaire sur le sujet est en préparation, l'opposition brandit déjà un contre-rapport. UMP qui interpelle également dans Le Figaro le président de l'Assemblée, à propos du député Julien Aubert, sanctionné pour avoir appelé la présidente de séance madame le président. Une pléiade de députés dont François Fillon demande à Claude Bartolone de lever la sanction signe d'une police du langage si ce n'est de la pensée.

« Ecotaxe c'est fini », manchette de Ouest France . « Le gouvernement recule à nouveau » titre Libération Champagne . « Ségolène Royal recule, les routiers passent », s'amuse L'Opinion . Cela ne fait pas rire Libération : « Décision aux lourdes conséquences écologiques et financières ». « Signal très négatif de la capacité du gouvernement à réformer » pour Les Echos .

Et sur les réformes, justement, où en est le gouvernement ? « Chômeurs, les contrôles bientôt renforcé » titrent Les Echos . Débat jugé légitime par Manuel Valls mais pas par François Hollande pour qui il n'y a pas de sujet. Le Figaro s'engouffre dans la faille : « Tension dans le couple exécutif sur le rythme des réformes ». D'ailleurs, quel programme de réformes pour la suite du quinquennat ? « L'exécutif est à court d'idées » titre Le Monde , « François Hollande se heurte à l'absence de résultats et à une panne de projets ».

Et puis deux scènes tirées d'articles du Point. Alors que les bombardements en Syrie contre le groupe Etat islamique laissent un répit si ce n'est renforcent Bachar el Assad, Marc Nexon le décrit recevant récemment le conseiller irakien chargé de la sécurité nationale : "Bachar el Assad a toujours les épaules affaissées, les yeux minuscules et la moustache clairsemée. Mais l'expression a changé, il rit, secoue la tête, fait de grands moulinets avec les bras. Le dictateur syrien est aux anges."

Et puis alors que le retour de Nicolas Sarkozy amène à s'interroger sur son attitude passée, les affaires mais aussi sa façon de gouverner, le Point publie les bonnes feuilles du livre de Georges Marc Benhamou, ancien conseiller culturel. Cette scène notamment, confidence de François Fillon Premier Ministre à Benhamou début 2008 dont plus de 7 mois après le début du quinquennat. Il parle de Nicolas Sarkozy :

« - Tu vas être étonné, dit Fillon à Benhamou. Je n'arrive pas à lui parler, depuis le mois de mai, je n'ai pas réussi à le voir en tête à tête. Ce n'est pas une image, ce que je te dis.

Benhamou fait valoir qu'avant le conseil des ministres, le président et le chef du gouvernement se rencontrent forcément.

  • Non, répond Fillon, depuis des mois, il a annulé tous les tête-à-tête ou les a transformés en réunion collective. Sarkozy ? Je ne le vois jamais. »

Bon week-end

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