(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : à peine sortis, déjà jaunis

(Bruno Duvic) Que restera-t-il des kilomètres d'interviews publiées ce matin dans la presse ? A 11 jours du premier tour de la présidentielle, les candidats, les quotidiens, les hebdomadaires, tout le monde met un dernier coup de collier.

Marine Le Pen, une page entière dans Les Echos . "L'Euro n'est qu'une parenthèse de 10 ans, sortons du cadre !"

François Bayrou, invité spécial de Libération : 6 pages. Et ce titre à la Une, « Sarkozy et Hollande trompent les Français ».

François Hollande justement, il bat tous les records : Les Inrockuptibles , L'Express , Le Parisien-Aujourd'hui en France . Pas moins de 15 pages d'interview au total.

"Le phénomène de rupture générationnelle est présent dans toute l'Europe" ? dit-il aux Inrocks

La jeunesse, on y revient. Son désenchantement donne la mesure du climat de cette présidentielle 2012.

Trois sujets occupent les manchettes ce matin :

  • les programmes des candidats détaillés partout - on en parlait.

  • le retour de l'inquiétude pour l'économie européenne

  • Et enfin la jeunesse, à la Une de L'Humanité ou de Ouest France dans l'éditorial.

Génération inquiétude, disait on hier, après la publication du sondage qui met Marine le Pen en tête chez les 18-24 ans.

L'autre tendance dans cette classe d'âge, c'est l'abstention.

« Quel est l'avenir d'un pays dont la jeunesse ne croit plus, pour une bonne partie d'entre elle à un projet collectif ? demande Michel Urvoy dans l'édito de Ouest France. La crise est la première explication de cette défiance.

(…) Il ne faut pas tomber dans le jeunisme. Ils désirent changer le système politique mais ils sont les premiers à s'en écarter. Les premiers à tourner les candidats en dérision.

On ne construit pas un avenir avec une jeunesse qui ne croit pas plus que ça à la nécessité d'apprendre, de travailler, d'inventer, d'oser, de s'engager. Il y a quelque chose d'explosif dans cette résignation. »

Et la lecture de la presse ce matin n'est pas de nature à remonter le moral

« Nouvelle alerte sur les bourses » titre Le Figaro

« Coup de tonnerre sur les marchés européens » ajoutent Les Echos , qui, sur 2 pages, résument une nouvelle fois les mesures d'austérité en Europe :

  • économie dans l'éducation et la santé en Espagne

  • 40 milliards de hausse d'impôt en Italie,

  • moins de congés au Portugal

  • le Smic en baisse en Irlande,

  • les retraites diminuées en Grèce,

  • et un tour de vis sur les préretraites en Belgique.

A en croire Le Canard Enchainé , ce sont les mines de sel qui attendent le vainqueur de l'élection le 6 mai. A écouter la plupart des candidats, la crise de l'Euro n'est plus un sujet d'actualité écrit en substance Le Canard , qui ajoute : « Dès le lendemain du second tour, les chiffres vont ramener le candidat élu ou réélu sur terre. Les querelles sur la viande halal et la polémique sur la réforme du permis de conduire seront loin. »

Alors : présidentielle, « Les jeunes sont entre espoir et repli », titre L'Humanité . Ils font un franc succès au discours de Jean-Luc Mélenchon.

"Ces jeunes n'aspirent qu'à l'élémentaire, avoir une formation, un emploi durable, un salaire correct écrit Jean-Emmanuel Ducoin dans l'éditorial. La jeunesse a tellement intégré le modèle républicain qu'elle n'aspire qu'à l'égalité pleine et entière. L'insurrection civique est taillée pour elle"

Dans le débat du moment (la dette et les retraites, l'école et la sécu), quelque chose se joue, qui concerne les rapports entre les générations.

A l'autre bout de la vie, il y a ce reportage dans Le Monde auprès d’une infirmière qui soigne des personnes très âgées, très malades.

Journées denses, rythme effréné qu'impose le vieillissement de la population et la répartition inégale sur les territoire des infirmiers libéraux.

« L’infirmière », titre de ce reportage signée Pascale Kremer, s'appelle Nathalie Thiriet. Elle a 49 ans, elle travaille à Sceaux dans les Hauts de Seine. Comment fait-elle pour ne pas déprimer, confrontée ainsi toute la journée à la maladie qui ravage et à la déchéance physique de la grande vieillesse ?

L'infirmière répond : « Il y a ce sentiment si puissant d'être utile. On me le dit, on me le montre, on me le fait savoir, ça transcende tout. (…)

Hier une dame est venue à mon cabinet pour une injection. Mais ce dont elle avait besoin de parler, c'était de son veuvage, de son chagrin. Elle est restée une demi-heure, j'étais contente d'avoir ce temps pour elle. »

Retrouver le temps long, c'est aussi ce que demande Anne Lauvergeon

Voilà une femme qui sait à la fois ce que c'est que l'économie et la politique. Ex sherpa de François Mitterrand, patronne d'Areva débarquée il y a un an.

Dans L'Express, elle dresse un bilan sévère du quinquennat au plan industriel particulièrement. Elle accuse Nicolas Sarkozy d'avoir laissé s'organiser un système de clans, de bandes et de prébendes. Tout avait pourtant bien commencé, il lui a proposé un ministère.

« Pourquoi avez-vous refusé ? lui demande L'Express.

  • Il ne composait pas un gouvernement, il recrutait pour un casting. Je remplissais un certain nombre de cases. Femmes, monde économique, moins de 50 ans, Mitterrand... (…) je crois au volontarisme du temps long, pas au volontarisme de l'instant, prétexte à une agitation médiatique. »

En contrepoint, la nostalgie d'Anne Lauvergeon pour les années Mitterrand pourra faire sourire. Elle raconte qu'elle a gardée le brouillon d'un de ses discours célèbre, celui où il accusait la presse d'avoir livré aux chiens l'honneur d'un homme après la mort de Pierre Bérégovoy.

Elle raconte encore qu'il lui est arrivé de glisser volontairement une faute dans une note adressée à l'ancien président, simplement pour attirer son attention.

Voilà donc le climat à 11 jours de l'élection, entre déprime, colère et nostalgie.

Si l'on cherche d'autres signes, on en trouve même sur les écrans de cinéma. Voici que deux versions de « Blanche Neige » sortent sur grand écran. Pour le critique cinéma du Monde , Jacques Mandelbaum, "A l'heure où la foi dans le progrès vacille; la conviction politique défaille et les ressources de la planète s'épuisent, il n'est pas impossible qu'un désir de ré enchantement du monde exerce son attrait"

On en trouve trace aussi dans l'économie la plus moderne, celle de l'Internet. Facebook qui dépense un milliard de dollars pour acheter Instagram, cette application qui vous fait des photos couleur sépia sur le smartphone. Un spécialiste des réseaux sociaux décrypte dans Libération :

en permettant de voir nos propres vies dans le présent comme étant quelque chose de nostalgique, Instagram nous a convaincu que nos vies étaient authentiquement importantes. On nous incite à regarder notre présent comme un futur passé. »

A l'heure de la crise, à peine sorties, ces photos de nous dans l'intimité de nos portables sont déjà jaunies.

A demain !

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