Patrick Cohen : La Revue de Presse à deux voix du vendredi. Bonjour Guyonne de Montjou, bonjour Bruno Duvic. A la Une ce matin : la folle soirée du Caire... Bruno Duvic : La nuit est tombée sur la ville, mais la place Tahrir est éclairée. Flashes des petits appareils photo que brandit la foule. Téléphone portable dans une main et dans l'autre, chaussure de sport, chaussure de ville, babouche. Des godasses que l'on voudrait jeter à la figure du Raïs, l'insulte suprême dans le monde arabe. L'image dans Libération est de Dylan Martinez pour l'agence Reuter. La nuit est tombée sur le Caire, Moubarak a parlé. La place croyait à son départ Il reste. Le peuple égyptien, comme une masse floue au premier plan du cliché, est déçu. "Entre colère et résignation, c'est le moment du coup de pompe". Guyonne de Montjou : La photo est plutôt nette dans la presse étrangère. Des chaussures brandies partout, à croire que, Place Tahrir, les Egyptiens marchent sur la tête ! En Une du Guardian, les manifestants, visages peinturlurés aux couleurs du drapeau égyptien, ils tiennent dans une main, leur basket, dans l'autre la victoire, les deux doigts en forme de "V" pour dire leur détermination intacte et l'espoir de renverser le Raïs. Pour Roger Cohen, le peuple égyptien a déjà remporté une victoire essentielle, il a dompté la sauvagerie qui régnait avant. L'éditorialiste du New-York Times, installé dans un appartement au 9ème étage donnant sur la place Tahrir, observe le sens collectif qui est apparu ces derniers jours. Place Tahrir, il y a des files d'attente pour recharger son portable, pour acheter un sandwich, il y a même du tri sélectif pour les ordures. Une jeune fille s'étonne de ne pas avoir été une seule fois sifflée place Tahrir alors que dans les rues du Caire, ça n'arrête pas. Place Tahrir, c'est le lieu le plus civilisé d'Egypte. En retrouvant leur dignité, les Cairotes ont changé de comportement. Ils sont courtois, plus apaisés, plus responsables. Ils ont pris leur destin en main et deviennent, en quelques sorte, affranchis d'un régime paternaliste et infantilisant. Patrick Cohen : La folle soirée de l'Egypte, suite... L'autre moment marquant a commencé à 21h47... Bruno Duvic : Autre moment, autre image... Costume noir, cravate blanche, Moubarak apparait à la télévision. Yves Harté décrit "l'animal" dans Sud-Ouest : "Profil d'oiseau de proie, visage buriné, les yeux glacés". Cet homme refuse de perdre la face. Moubarak délègue ses pouvoirs à son vice-président, mais il demeure à son poste. A quoi pensait-il pendant les 16 minutes de son discours ? Pascal Boniface, répond dans le Parisien-aujourd'hui-en-France : "Il ne veut pas donner le sentiment qu'il fuit comme Ben Ali. Il essaie de trouver un habillage pour ce départ. Il cède le pouvoir à son vice-président pour ne pas avoir à céder sur son honneur", conclut l'expert en géopolitique. Résumé en titre dans Libération : "Moubarak s'agrippe à son trône"... L'épreuve de force continue. Hier soir, sur les chaînes d'information continue, Laurent Joffrin a vu un dictateur momifié, un astre mort de la tyrannie dont nous recevons la lumière cathodique alors qu'il a disparu depuis longtemps, c'est un pharaon en stuc, un hologramme aux cheveux teints. Guyonne de Montjou : A 82 ans, Moubarak a fait manger son chapeau à Leon Panetta hier... Le très puissant patron de la CIA croyait dur comme fer que le président égyptien quitterait le pouvoir. Hier après-midi, il annonçait son départ "très probable" devant le congrès américain. Mal renseigné le chef de la CIA ? Son faux-pas en dit long sur le tâtonnement des Etats-Unis. Tout le monde navigue à vue, analyse le Washington-Post. Dans le Herald Tribune ce matin, un directeur du renseignement déclare : "Nous, les Américains, ne sommes pas clairvoyants sur la situation ". Et pourtant, l’année dernière, la CIA a produit plus de 400 rapports sur les tensions dans la région, sans voir vraiment le ras le bol de la jeunesse. Barack Obama lui aussi a été surpris, selon le Guardian, il a regardé l’allocution d'Hosni Moubarak hier soir, à bord de son Air force One, en rentrant du Michigan. A sa descente d'avion, il s’est rué vers la Maison Blanche pour une réunion extraordinaire et a sorti le communiqué le plus ferme depuis le début de la crise, évoquant une occasion manquée vers la démocratie. Bruno Duvic : Beaucoup de choses reposent donc désormais entre les mains de l'armée. Quel rôle jouent les militaires ? C'est un jeu ambigu pour Isabelle Lasserre dans Le Figaro. Au fil des jours de manifestation, sa neutralité avait fini par se muer en ambiguïté. Incapable de choisir, l'armée a même été mise en cause par des organisations des Droits de l'Homme. Des témoignages l'accusent d'avoir détenu en secret des centaines de manifestants et d'en avoir tué certains. Les soldats et les généraux vont-ils jouer le jeu de la démocratie ? Le Figaro relève des rivalités au sein de ce corps incontournable en Egypte. Quelle attitude pour l'armée, le peuple égyptien, lui aussi divisé ? L'Humanité relève que la révolution politique et démocratique s'accompagne désormais d'un mouvement social. Des grèves ont éclaté partout dans le pays. On en reparlera sans doute dans cette émission spéciale. Deux pays suivent les événements avec une attention particulière... Et le voisin israélien : "Israël est face au réveil du monde arabe", titre ce matin L'Express. Et l'Algérie : "L'Algérie peut-elle exploser ?" demande Marianne... Manifestation demain. Guyonne de Montjou : Une manifestation interdite, mais qui a de bonnes chances de se tenir à Alger. Le mot d'ordre est "changer le système". "Nous voulons une seconde indépendance !" clament les leaders d'opinion sur le site d'El Watan, le quotidien libéral algérien. Le président Bouteflika aurait donné des consignes sécuritaires. Le quotidien arabophone El Khabar annonce 30.000 policiers dans la capitale demain. A suivre donc... Patrick Cohen : Veillée d'armes en Algérie, tensions au Yémen et en Jordanie... pas très loin, il y a un autre pays qui bombe le torse, Guyonne... Guyonne de Montjou : Et oui, et ce pays, c'est la Turquie... un édito mégalo à lire dans le Hurryiet, quotidien patriote turc. Les Turcs estiment qu'ils sont LE modèle le plus convaincant pour le monde arabe en général et pour l’Egypte en particulier. Leur régime est stable, démocratique et moderne. Le New-York Times explique, c'est vrai que la Turquie conjugue islam, démocratie et économie florissante : "Regardez, dit l’éditorialiste, les populations égyptiennes et turques font la même taille… à peu près 80 millions d’habitants… eh bien, l’économie turque est 4 fois plus riche, 4 fois plus dynamique que l’économie égyptienne. CQFD". Beaucoup rêvent donc que le régime égyptien s’inspire à Ankara. Obama aurait appelé deux fois cette semaine le Premier ministre, Recep Tayip Erdogan. Le Washington-Post pense que l'Egypte va plutôt ressembler au Pakistan « c’est-à-dire à une démocratie de façade où le pouvoir est détenu en coulisses par les généraux ». Pour lui, le modèle turc est une douce utopie. Il ne peut pas marcher dans un pays où la majorité est analphabète. Bruno Duvic : Moubarak, Sarkozy, c'est frappant à la Une de France Soir : ils étaient habillés de la même manière, costume-cravate sombre et chemise blanche.. Les contextes n'ont évidemment rien à voir, mais tout de même, l'émission de TF1 a souffert de la comparaison avec les images venues d'Egypte. "Il n'y a eu qu'un seul véritable événement hier soir, et c'est au Caire qu'il s'est produit" écrit Olivier Picard dans les Dernières Nouvelles d'Alsace. La prestation du président, elle, a été absolument sans surprise. Résumé des commentaires en titres... Les Echos retiennent l'annonce principale : 500 millions d'Euros pour l'emploi. Les thèmes majeurs pour Libération, c'était dépendance et sécurité. "Sarkozy veut réformer pour protéger", titre la deuxième édition du Figaro. "Il a martelé son message" pour Michel Lépinay dans Paris Normandie. Philippe Waucamps, dans Le Républicain Lorrain a vu un pilote dans l'avion. Mais le Parisien-aujourd'hui-en-France a trouvé le grand oral d'hier soir un peu poussif. L'émission d'hier lui permettra-t-elle de regagner des points de popularité ? Suspense dans la campagne électorale à venir en France. Suspense en Egypte. Que va-t-il se passer ? "Ah ! conclut Didier Pobel sur son blog, si seulement Pernaut pouvait interviewer Moubarak !"

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.