Patrick Cohen : Et comme tous les vendredis, ce matin, la Revue de Presse à deux voix. Guyonne de Montjou, vous avez lu la presse internationale. Et vous, Yves Decaens, la presse française où on parle ce matin, du retour de Sarkozy, en président du monde ! Yves Decaens : Et qui c'est le plus fort ? C'est Sarko ! A la veille du sommet européen de ce vendredi, la France a pris une initiative pour le moins osée en reconnaissant officiellement l'opposition libyenne et en proposant à ses partenaires des frappes aériennes ciblées (ce qui n'a pas été dit officiellement pour le coup, mais savamment distillé). Pari osé en tout cas, commente Bruno Théveny dans le Journal de la Haute-Marne : « c'est ce qui s'appelle un coup de poker ». Et oui ! Olivier Picard dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, confirme que ce vendredi à Bruxelles risque d'être très rock n’roll ! Car franchement, ajoute Francis Brochet dans le Progrès de Lyon, « c'est ça l'Union pour notre président ! C'est tous derrière et moi devant. Moi tout seul sur la photo, Pour la postérité ! Non vraiment, c'est plus fort que lui ! » Ce que souligne aussi Nicolas Demorand dans Libération : que « Nicolas Sarkozy voulait à tout prix dégainer le premier pour réenfiler enfin le costume du président volontariste qui règle les problèmes du monde. Comme il l'avait fait en Géorgie ! Sauf qu'il était alors, petite parenthèse, le président en exercice de l'Union européenne ». Et peut-être, Sarkozy a-t-il été touché par les récits poignants de ses visiteurs, hier... Guyonne de Montjou : Peut-être, en tout cas, on peut l'imaginer en lisant ce matin l'histoire d'Ahmed Sanussi, un des membres de ce comité national de transition. L'homme a 77 ans et a passé 31 ans dans les geôles libyennes. 31 ans ! C'est le prisonnier record de Libye. Sanussi s'est confié à un journaliste dans sa maison à Benghazi. L'entretien parait ce matin dans le journal norvégien « Aftenposten ». Visage doux et tranquille, Sanussi se souvient quand, en 1970, des hommes sont entrés dans sa maison, avant l'aube. Il est alors conduit dans la prison « Black Horse » de Tripoli. Après cela, c'est le trou noir : il n'a pas vu la lumière du jour pendant 14 ans. Condamné à mort, il croyait que chaque jour serait le dernier. Pendant 9 ans, on l'a torturé avec de l'eau, l'électricité, il a été pendu par les pieds des heures. Son crime : faire partie de ces grandes familles de l'est du pays, qui n'ont jamais voulu faire allégeance à Tripoli. Sanussi a été libéré en 2001, grâce à la pression occidentale. Et puis, il était trop vieux et fatigué pour se rebeller. A 77 ans, il a retrouvé de la vigueur pour ce dernier combat : faire une Libye démocratique. Yves Decaens : Ce que tout le monde souhaite, et la France juste un peu plus fort que les autres. Ce qu'on a vu hier à l'Elysée, c'est du pur Sarkozy, résume Laurent Marchand dans Ouest-France. Un mélange de culot, d'intuition, de pari, d'incertitudes et de risques ! Pas convaincant pour Dominique Garraud dans la Charente-Libre : « cette agitation fait-elle une politique? » Certes, enchaine Dominique Quinio dans La Croix, « il y a urgence et le paquebot européen est parfois lourd à manœuvrer, mais il parait curieux d'adopter seul une politique à la veille d'une réunion européenne ! » Et c'est là que le bât blesse essentiellement : pas tant sur les propositions elles-mêmes que sur la façon, très perso, de les annoncer ! Sauf, qu’il y a aussi des confrères qui applaudissent, sauf que « ces manières cavalières, écrit par exemple Jacques Camus dans la République du Centre, Nicolas Sarkozy les a mises au service d'une noble cause : le soutien au peuple libyen ». Bruno Dive dans Sud-Ouest, le pense aussi : « il y a pour la première fois, depuis de longs mois, de quoi être fier de la diplomatie française ! » Alors, audacieuse ou hasardeuse cette initiative française ? On sera bientôt fixé. Guyonne de Montjou : Il faudra être fixé, parce que de l'autre côté de l'Atlantique, on ne voit pas les choses de la même façon. Pour les Américains, il est possible que Kadhafi gagne cette guerre. Que la révolution échoue. Ces propos, on les doit à l'homme le mieux renseigné du Pentagone : James Clapper, qui chapeaute les 16 agences de renseignement américain. Il était devant le Congrès hier, et il a déclaré qu'il était fort probable que "Kadhafi sorte victorieux du conflit. Qu'il reste en place, sur le long terme". Hier soir, la Maison Blanche n'a pas désavoué ses propos. Qui ne dit mot consent. A Washington, on table donc sur un Kadhafi qui reste, quitte à assister à une partition du pays : le colonel gardant le contrôle sur la Tripolitaine et les rebelles sur la région de Benghazi. La presse française est muette sur ce scénario américain. En revanche, en Allemagne, on en parle dans le « Frankfurter Allgemeine Zeitung » : « Kadhafi gagnerait cette guerre pour plusieurs raisons. Selon Washington, parce que l'armée lui est restée loyale, qu'elle est bien équipée, que sa défense anti-aérienne est la plus importante au Moyen-Orient après celle de l'Egypte, et parce que les rebelles ne sont pas entraînés à ces armes, de provenance russe, pour la plupart ». Patrick Cohen : Et pendant ce temps, la révolution se poursuit chez les voisins de la Libye, avec parfois des conséquences inattendues... Yves Decaens : Il s'appelle Ali, 25 ans. Un emploi tranquille de téléconseiller chez Free (« tranquille », c'est lui qui le dit). « Mais je suis parti, dit-il aussi, pour trouver une vie meilleure et si on m'oblige à retourner dans mon pays, je suis prêt à mourir. » Attablé à la terrasse d'un café à Lampedusa, Ali raconte à Guillaume Delacroix dans les Echos, le pourquoi de sa présence ici : « parce que je suis Bac+4, et que je ne gagnais chez moi que 225 euros par mois ». Oui mais, pourquoi s'en aller au moment où le régime autoritaire de Ben Ali s'effondre demande le reporter ? « Bien justement, répond Ali, parce qu'avant, les côtes étaient surveillées ! » Réponse étonnante mais éloquente : pour les Tunisiens, révolution ou pas, c'est l'Europe la terre promise. De là à s'imaginer qu'ils vont déferler sur les côtes européennes ! C'est ce que voudrait faire croire le colonel Kadhafi, à l'image de ce que décrivait l'écrivain Jean Raspail dans son livre « Le camp des saints », livre qui décrivait le débarquement sur la côte d'Azur, d'un million de réfugiés venus d'Asie du sud-est. On voit bien, commente le chercheur Bruno Tertrais dans Libération, on voit bien dans l'histoire des migrations modernes, l'inanité d'un tel scénario. Les grandes migrations soudaines sont en réalité très rares et quand elles se produisent, ce sont des migrations de voisinage. Les populations africaines vont vers l'Afrique. Dans l'humanité, d'autres chercheurs confirment : « les gens qui travaillaient en Libye sont rentrés en Tunisie et dans les pays de l'Afrique subsaharienne, les Ivoiriens passent au Libéria etc, etc... » Bref, conclut par exemple Alain Morice du CNRS : « voir dans la migration une menace et dans l'étranger un ennemi, c'est un raisonnement pervers et surtout, c'est un fantasme ! ». Guyonne de Montjou : Un fantasme, sauf pour le plus illustre des immigrés, qui pourrait s'appeler Mouammar Kadhafi... Le président israélien vient de faire une suggestion intéressante à son sujet. Shimon Peres a proposé hier soir, que le colonel Kadhafi soit embauché chez Christian Dior. A Jérusalem, devant des étudiants, Pérès a estimé qu'il serait parfait pour remplacer John Galliano dans la maison de couture. « Après tout, a-t-il dit, Kadhafi change de tenue sans arrêt, investit des milliers de dollars dans ses chapeaux et ses robes étranges. Il pourrait se révéler très utile finalement à Paris !

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