Ce soir minuit, à Aubervilliers, le directeur de la publication d'un journal français devrait déposer les clés à la concierge... Ce n'est pas une image... C'est comme ça que les choses doivent se passer... Evidemment, la concierge peut s'en féliciter, parce que les clés, elle va les confier à une équipe qui devrait faire un journal pour elle... "France Soir", en l'occurrence... Titre racheté par le promoteur immobilier Jean-Pierre Brunois et le journaliste Olivier Rey, dont l'objectif est de faire du journal un tabloïd populaire... Un quotidien qui consacrera l'essentiel de ses colonnes aux faits-divers, au sport et au tiercé... Un tabloïd populaire, si vous préférez... D'ailleurs, Olivier Rey, futur patron de la rédaction, ne cache pas son admiration pour les succès de titres comme "Voici" ou "Gala"... Ni son scepticisme face à une presse quotidienne française écrite, selon lui, "par des journalistes pour des journalistes"... Pour un journal qui a connu comme directeur Pierre Lazareff, et qui s'est honoré de signatures comme celle de Joseph Kessel... Disons, selon la formule consacrée, que l'Histoire jugera. Alors Olivier Rey s'explique, dans "Libération"... "D'abord, dit-il, on ne peut pas vivre éternellement sur un passé glorieux... Et puis il n'est pas question de faire du trash ou de l'obscène... Rassurez-vous : il n'y aura pas de femme nue dans les pages du journal, dit-il... 'France Soir' ne sera jamais un reliquat du 'Sun' britannique". Et puis cet aveu saisissant, concernant la suppression des services "Politique" et "Culture"... "Ces sujets ne sont pas ma préoccupation aujourd'hui, dit Olivier Rey... D'ailleurs, je ne sais pas ce que c'est que la culture... Je suis un journaliste sportif". "Cela dit, on n'est pas des Berlusconi, précise-t-il, dans "Le Parisien" cette fois... Notre plan n'est pas forcément le plus sympathique, mais c'est le plus réaliste... Plutôt que 80 morts, notre arrivée va se solder par 65 survivants". Oui, enfin... "Bal tragique au tribunal : 80 morts"... Cette formule empruntée au glorieux passé d'"Hara Kiri", vous la verrez affichée sur la Une du numéro d'aujourd'hui... Pancarte tenue par les salariés de "France Soir"... C'est une édition spéciale intitulée "Résistance"... "Dernière édition", c'est le cas de le dire, avant la reprise en main du marchand de biens et du journaliste sportif. Ce numéro, sans mauvais jeu de mots, il ne pèse pas lourd... Il ne comporte que 16 pages... Mais il a le poids de la colère... Et ça, ce n'est pas rien... Au fil des pages donc, les salariés de "France Soir" expliquent pourquoi ils sont dans cet état... Sonnés, désespérés, mais combatifs. D'abord, contre Olivier Rey, dont Eric Coder trace le portrait, sans pitié. "C'est un charmant garçon, écrit-il, avec un vocabulaire fleuri... Pour lui, 'couille' symbolise la virgule, et 'con' le point d'exclamation... Un vrai chef, avec de grandes idées, pour une pâle copie du 'Sun' et du 'Bild' qui ne trompera personne", reprend son collègue Jean-Pascal Videau. "Après avoir tant ramé, 'France Soir' est donc sur le point de couler, estime Mathieu Frachon... De populaire, le journal pourrait devenir populiste"... Alors, pour enfoncer le clou, et pour que la douleur soit partagée... Puisque le plan social prévoit de supprimer tous les postes de reporters-photographes... Les encore-journalistes du encore-"France Soir" qu'on a connu publient des photos que vous ne verrez plus... Des vraies photos de reportage... Et puis, dans le même ordre d'idée... Comme une séquence nostalgie... Le spécialiste cinéma Richard Gianorio revient sur 18 ans de chroniques cinéma à "France Soir"... Article joliment intitulé "Nos plus belles années". Petit rayon de soleil tout de même, pour les journalistes, hier... Spontanément, Alain Delon a appelé la rédaction pour dire sa colère de voir le journal lâché par les pouvoirs publics, avec ce commentaire : "On a laissé crever le 'France', le 'Clemenceau', et maintenant 'France Soir'... Ca me rend dingue". Et puis, comme dans toute histoire il y a une morale : c'est Claude Baudry qui nous la propose, dans "L'Humanité"... Nous rappelant d'abord que la situation de "France Soir" interpelle l'ensemble de la presse écrite... "On ne peut qu'être frappé par l'indifférence des pouvoirs économiques et politiques, par le silence aussi des milieux professionnels... Enfin quoi... Quel intérêt y a-t-il à laisser mourir des journaux, sinon laisser place nette à une information uniformisée ?... C'est pourquoi, conclut Claude Baudry, il faut entendre la révolte des salariés de 'France Soir'". Si "France Soir" était sorti dans sa version, disons, "normale", il aurait certainement titré aujourd'hui sur le Tchad, comme le font tous ses confrères... Le Tchad pris une nouvelle fois de convulsions politiques et guerrières... Et comme, dans les affaires africaines, la France est toujours plus ou moins concernée... C'est elle qui attire l'attention des journaux... Et sur ce point, tout est question de mots. "Libération" emploie celui de "piège", parce que Paris soutient le régime d'Idriss Déby... Or, du fait de n'avoir misé que sur un seul homme, la France se voit fort dépourvue... Oui, "indécise, la France", titre "Le Monde"... "Happée par la crise", estime "La Croix"... Bref, situation délicate, comme l'explique Patrick Sabatier dans "Libération", qui parle de ce concept de "Françafrique", confrontée au même dilemme... Si elle s'implique directement, la France s'expose à l'accusation de "néocolonialisme"... Mais dans le même temps, la nature politique ayant horreur du vide, il faut occuper ce vaste espace semi-désertique, pour éviter que d'autres s'y installent, conclut Patrick Sabatier. En résumé : une situation qui tient plus de la posture que de l'influence. L'autre grand titre de la presse aujourd'hui, c'est encore le CPE... Mais cette fois pour en tirer le bilan... Et c'est "Le Figaro", sur ce point, qui se montre le plus complet, sur la base d'un sondage SOFRES... D'où il ressort que 36% des Français se disent soulagés de la fin de la crise, et 27% satisfaits du retrait du CPE. "Libération", lui, retient l'émergence d'une génération politique... C'est d'ailleurs le titre qu'a choisi ce journal pour sa Une... Ces trois mois de mobilisation anti-CPE ont constitué le premier engagement citoyen de cette jeunesse, que le quotidien qualifie de déterminée et vigilante. D'ailleurs, les partis politiques connaissent une sorte de bain de jouvence... La lutte contre le CPE a généré un regain d'adhésions... 4.000 supplémentaires au PS, 800 au PC, selon les chiffres donnés par ces deux partis. Tout cela fait dire à Antoine de Gaudemard, dans son édito, que ce que vient de vivre la France appelle des adjectifs comme "historique", "puissant", "irrésistible". Ce que, dans le même journal, Jean Baudrillard appelle "les événements voyous". Il y a eu le 21 avril, le "non" au référendum, les émeutes de novembre, et donc les convulsions du CPE... Autant d'événements complices, plus ou moins aveugles... D'événements imprévisibles, récalcitrants... Que l'écrivain appelle donc "événements voyous". A l'image des Etats-voyous, ces événements font irruption sur une scène politique complètement désinvestie et disqualifiée... Ils sont la réponse contradictoire à ce que Baudrillard appelle les "événements farces" ou "événements fantômes", comme les élections, la corruption ou la révolution numérique, qui remplissent notre actualité au fil des jours et des années. Alors, dernière précision : on peut inclure aussi la grippe aviaire, la vache folle ou les séismes dans cette catégorie des "événements voyous". "Evénements voyous", "Etats-voyous"... Avouez que le parallèle, et l'analyse dans son ensemble, sont originaux... Alors, osons cette transition... "Etat-voyou" comme l'Iran, comme le revendique la représentation mentale du monde de George Bush. D'où ces menaces, ou rumeurs, d'attaque militaire américaine contre le pays des mollahs. On se dit que la perspective défie tellement les lois essentielles de la géopolitique... Jusqu'à l'absurde... On se dit qu'un tel événement ne peut pas arriver, du genre : "Non !... Bush ne ferait pas une chose pareille !". Voilà ce que disent ceux qui se croient raisonnables... Mais au vu de ce que nous savons aujourd'hui des origines de la guerre en Irak, écarter l'éventualité que George Bush se lance dans une nouvelle guerre mal préparée et inutile, ça ce n'est pas raisonnable. Ainsi s'exprime Paul Krugman, du "New York Times", cité par "Le Courrier International". Professeur de relations internationales à l'université de Princeton, l'homme connaît son affaire... Et pour lui, le gouvernement américain semble bel et bien suivre, pour l'Iran, exactement le même scénario que pour l'Irak. Et puis, selon lui, il y a une autre raison qui pourrait pousser George Bush à cette folie. Il se trouve que, d'après les derniers sondages, les Démocrates pourraient reconquérir, en novembre prochain, l'une ou les deux Chambres du Congrès. Ce qui leur donnerait la possibilité d'ouvrir des enquêtes approfondies sur les scandales dans lesquels trempent les membres de l'équipe Bush... Alors, dans cette situation, pour le Président américain, une attaque contre l'Iran constituerait un moyen de combattre ce danger... Autrement dit, de détourner l'attention. Et pourtant, un autre chercheur, spécialiste des relations internationales, a une grille de lecture totalement opposée à celle de son confrère américain... Il s'agit de Frédéric Tellier, chercheur à l'Institut IRIS... Pour lui, au contraire, la menace militaire américaine s'érode de jour en jour, à cause de l'Irak justement... Cette guerre humainement, militairement et financièrement coûteuse. C'est la raison pour laquelle Téhéran affiche une certaine sérénité dans son pari nucléaire... Cette attitude iranienne n'est donc pas, selon Frédéric Tellier, une fuite en avant, mais une marche en avant. Non, rien... Ni l'un, ni l'autre... Ca surprend, hein... Rassurez-vous : c'est juste un clin d'oeil au numéro spécial de "France Soir", dont je vous parlais tout à l'heure... 16 pages, dont 2 qui sautent aux yeux... Sans rien... C'est le cas de la page 11, avec juste ces 5 mots : "Ceci est une page Culture"... Même chose page 13 : "Ceci est une page Politique"... Deux pages blanches, qui donnent le vertige... Ainsi sera "France Soir" demain, affirment ses journalistes, en colère... Deux pages qui, à elles seules, justifient le titre en Une de cette édition spéciale : "Résistance". Bon week-end... A lundi...

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