Patrick Cohen : Aujourd'hui dans la presse : traveling sur le monde arabe... Bruno Duvic : La caméra s'arrête place Tahrir d'abord... Au premier plan, une dame dans un grand voile crème éclate de rire. Derrière, un homme bedonnant tient un enfant par la main. Un jeune homme porte un brassard et un drapeau aux couleurs de l'Egypte. La photo signée Lionel Charrier est dans Libération. Ambiance de dimanche en famille sur la place de la Liberté même si en principe, le dimanche n'est pas un jour de repos en Egypte. Faut-il y rester ou la quitter cette place ? D'abord, il faut la briquer comme l'écrin d'une révolution propre. Mediapart montre ces manifestants qui s'étaient munis de pelles, de sacs plastiques et de masques, samedi, pour nettoyer les déchets accumulés pendant 18 jours. Balayettes à la main, on débat : "Il ne faut pas partir, dit un homme d'une cinquantaine d'années. Ils n'ont pas libéré les opposants politiques". Deux jeunes femmes ne sont pas d'accord : "Si on attend que le dernier détenu politique soit libéré, on ne partira jamais. L'économie va s'écrouler. Si on reste, il va y avoir des troubles". Révolution, trois jours après... Le Conseil suprême des forces armées est apparu dès jeudi à la télévision constate Le Figaro. Pas très gai : une demi-douzaine de hauts gradés l'air sévère et en tenue de camouflage. L'Egypte a six mois pour bâtir la démocratie et le rôle central est donc confié à l'armée. Paradoxe : "Le nouvel homme fort, le Maréchal Tantaoui, était surnommé il y a quelques jours encore, le "Caniche de Moubarak" et les télégrammes diplomatiques révélés par Wikileaks, le décrivent comme un homme opposé aux ouvertures politiques". "Le vrai test sera le passage du pouvoir à un civil, écrit Laurent Marchand dans Ouest-France. Six mois très délicats nous séparent de cet évènement". Délicat, en effet, car la contestation sociale gagne du terrain. L'Humanité montre ces manifestants toujours dans la rue, et qui réclament la liberté et le pain. Une nouvelle marche est déjà prévue vendredi prochain, dite "marche de la victoire". Conclusion de L'Humanité : "Un bras de fer est maintenant engagé pour que les acteurs de la révolution ne soient pas spoliés". Patrick Cohen : Traveling sur le monde arabe... La caméra se pose au large de la Tunisie... Bruno Duvic : Entre les côtes tunisiennes et l'île italienne de Lampedusa, porte d'entrée vers l'Europe, il y a 138 km. C'est moins que la distance Paris-Deauville. Lampedusa : à peine 6.000 habitants. Ces trois derniers jours : entre 3 et 5.000 migrants, essentiellement Tunisiens, ont débarqué. "L'Italie est submergée" écrit Le Parisien. "C'est l'afflux de clandestins" pour France-Soir. Pourquoi ces Tunisiens fuient-ils leur pays alors que leur dictateur est enfin tombé ? Ils cherchent de meilleures conditions de vie, ils ont peur des désordres qui persistent, ou ils ont peur pour eux après avoir été proches de l'ancien régime. L'Italie demande l'aide de l'Europe. On verra quelle réponse est apportée. Voilà en tout cas, une première répercussion très concrète de la Révolution de Jasmin sur le vieux continent. Philippe Jarrassé place l'Europe face à ses responsabilités dans L'Est-Républicain : "On ne peut pas à la fois applaudir la liberté retrouvée et s'offusquer quand elle est exercée". Tunisie, Egypte et les autres... "Il faut que ces pays trouvent très vite la voie d'un progrès économique équitable écrit Michel Lépinay dans Paris-Normandie, sinon il y aura toujours plus de réfugiés". Patrick Cohen : Et en Tunisie même, quel est le climat ? Bruno Duvic : "La fièvre n'est pas retombée, écrit "Rue89". Tous les jours, devant les administrations, des dizaines de personnes se rassemblent. Les pancartes prolifèrent pour réclamer un salaire, un contrat de travail, la démission d'un directeur. Conséquence de la grève des éboueurs : les trottoirs sont noirs d'ordures. Au passage d'un cortège de manifestants, des jeunes filles attablées à un café soupirent : "C'est donc ça la démocratie : demander pour soi alors que d'autres sont morts pour le pays !". C'est quoi la démocratie ? Un commerçant de Tunis tient un paquet de Marlboro entre ses mains. Il écrase le paquet : "Tu vois, avant, Ben Ali aurait pu faire la même chose avec ma vie". C'est vrai, la révolution, c'est un peu la débandade disent les Tunisiens interrogés par "Rue89", mais c'est l'indépendance. Patrick Cohen : Traveling un peu plus à l'ouest... Direction : l'Algérie... Bruno Duvic : Est-ce le prochain pays sur la liste ? Dès vendredi, à l'heure de la chute de Moubarak, la population et les forces de l'ordre algériennes comprenaient que leur pays pouvait basculer à son tour, ou pas. Thierry Oberlé décrit le climat dans Le Figaro. Dès vendredi, des barrages policiers filtraient le trafic pour dissuader les provinciaux de rallier la capitale. Dans le centre d'Alger, les automobilistes faisaient la queue devant les stations d'essence alors que des rumeurs annonçaient une fermeture de l'accès à Internet. La police était partout... policiers en civil à la mine patibulaire qui patrouillaient dans les rues. "La contagion ne se décrète pas, écrit "slate.fr". Samedi, jour de manifestation à Alger, il n'y avait que 2.000 personnes dans la ville blanche." "Mais une autre marche est prévue samedi prochain, titre ce matin le quotidien indépendant "El Watan". Oui, la mobilisation était minimale, mais la maturité est maximale. Le changement est en marche". Samedi, dans la foule, il y avait un homme de 90 ans soutenu par des proches. L'avocat Ali Yahia est l'un des patriarches des Droits de l'Homme en Algérie. Ses arguments sont simples : "Il n'y a jamais eu d'élections libres depuis l'indépendance. Elles sont truquées depuis 50 ans. Nous voulons la fin du système". La fin du système, et pas seulement le départ de Bouteflika... Dans un très long article, José Garçon décrit ce système algérien dans Libération : "Dans la coulisse, l'armée tient tous les fils. Ici, tout est faux, dit un dissident : faux président, fausse presse libre, faux partis, faux députés". Mais ne pas croire que l'Algérie est soumise... Les jacqueries sont régulières depuis plus de 20 ans. Conclusion de François Sergent dans l'édito de Libération : "La désespérance des jeunes y est même plus aigue que dans les autres pays arabes". Patrick Cohen : Egypte, Tunisie, Algérie, et au-delà... Bruno : Est-ce un fantasme de journalistes ou la réalité ? La Tribune titre sur "Ce réveil arabe qui ébranle le monde". Maroc, Libye, Jordanie, Syrie, Arabie, Yémen... Le quotidien passe en revue le climat dans tous ces pays. Tout cela se passe dans une région qui recèle plus de 60% des réserves prouvées de pétrole dans le monde. Et ce réveil arabe pourrait ébranler jusqu'à l'Asie. C'est elle qui dépend le plus des hydrocarbures de la zone. Voilà pourquoi, sans doute, l'hebdomadaire chinois "Huanqiu" qui dépend de l'agence de presse officielle, fait sa Une cette semaine sur la chute de Moubarak. Elle donne des idées aux bloggeurs iraniens aussi cette chute... Ils appellent à manifester aujourd'hui relève "Rue89". Révolution de l'Internet et des télés d'infos continues. Ses échos parviennent jusqu'à Cuba. Sur le blog de Yoani Sanchez, l'une des cybers dissidentes les plus célèbres, on peut lire ces mots : "Je n'étais pas sur la place Tahrir vendredi soir, mais je savais ce que les Egyptiens ressentaient. Moi qui n'ai jamais pu crier et pleurer en public, je savais que j'aurais fait la même chose à leur place. Cette semaine, le canal de Suez et la mer des Caraïbes ne sont pas si éloignés". De la place Tahrir au Malecon de La Havane, « En ce jour de la Saint-Valentin, le monde a le coeur qui bat mais aussi le Caire qui bat » comme l'écrit Didier Pobel sur son blog. C'est ce que le journaliste appelle : "La possibilité du Nil".

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