Patrick Cohen : A la Une ce matin, un pays écorché... Bruno Duvic : "Les catastrophes naturelles révèlent l'écorché des sociétés. Au Japon comme en Haïti, en Birmanie comme à la Nouvelle-Orléans, les pays apparaissent à nu sans le théâtre du pouvoir, sans les apprêts du tourisme". Japon : pays écorché, pays à nu, pour reprendre les mots de François Sergent dans l'édito de Libération. Sur les photos dans la presse ce matin, on voit un pays de jeunes filles et de vieilles personnes. Comme à chaque catastrophe naturelle, un cliché se détache pour symboliser l'évènement. Lundi 14 mars 2011, L'Humanité, La Croix, Le Parisien, Le Figaro, Le Financial Times, Le Herald Tribune : même photo d'une jeune femme. Elle a peut-être 25 ans, elle est debout, enveloppée dans une couverture rose pâle. Les cheveux mi-longs tombent sur les épaules, cheveux coupés à la frange juste au-dessus des yeux. Elle regarde au loin... Derrière elle, un amas de tôle. La photo tantôt signée Agence France-Presse, tantôt Associated Press, est prise à Ishinomaki. Titre à la Une du Herald Tribune : "Le pire désastre au Japon depuis 1945". Jeunes filles encore... Sur la galerie photos de "slate.fr", elles sont deux, même âge que la première. serrées l'une contre l'autre dans un parc de Tokyo. Jeunes filles et personnes âgées... A la Une des Echos, un soldat, tenue de camouflage, casque lourd et lunettes, porte sur son dos un monsieur gris de vieillesse et de poussière. Au pays des centenaires, on a évacué les maisons de retraite. Sur la galerie de "slate", une image montre une vingtaine de personnes allongées sur des couvertures blanches, dans un abri de fortune, pas loin de la centrale de Fukushima. Un pays qui a pris ces derniers jours, des couleurs de cendre et de terre... Sur le site du New-York Times, c'est ce qui ressort d'une série d'images aériennes. Comparaison des mêmes zones avant et après la catastrophe. Avant, il y a des taches de couleur : les toits des maisons, les voitures sur les parkings, les zones de végétation. Après, reste surtout de l'ocre, du gris et un vert teinté de boue. Patrick Cohen : Après les photos, les récits... Bruno Duvic : Régis Arnaud, à Fukushima, dans Le Figaro... Reportage réalisé hier. A la lecture, on ne sait pas si c'est le jour d'avant ou après une catastrophe. En tout cas, il y a ce silence inquiétant sur lequel se détachent quelques bruits. "A Fukushima, écrit Régis Arnaud, les feux de circulation ne fonctionnent plus, les supermarchés sont fermés. Seule une vendeuse de bottes en caoutchouc fait du commerce. On prend la route de Sendäï et les dégâts provoqués par le séisme et le raz-de-marée n'apparaissent que sur les derniers kilomètres avant d'entrer dans la ville. Ils sont concentrés le long du littoral. Au fond du paysage, les routes de montagne sont intactes. Sur une route déserte au milieu des champs, une petite dame serre dans sa main, une radio de poche, son seul lien avec le monde. Elle est secouée de hoquets à chaque bulletin craché par le poste. Tokyo est loin, et pourtant, le journal de bord du correspondant de Libération à Tokyo est assez angoissant. Il commence samedi, 24 heures exactement après le séisme, et s'achève hier soir à 19h. Ce qui effiloche les nerfs heure après heure, ce sont les répliques incessantes. Les sismologues en ont enregistré 200 depuis vendredi, écrit Michel Temman. Tokyo tremble horizontalement, verticalement, latéralement. Notre bébé, écrit le journaliste, pleure dès qu'il se réveille, le chat est planqué sous le sofa. Dimanche à 9h du matin, cela devient insupportable. Cela commence par de légers craquements dans le coin des pièces, et puis soudain, pendant 10 à 30 secondes, l'immeuble valse. Dimanche soir, 19h, la décision est prise : la famille Temman va prendre la direction du sud, Kyoto, avec le bébé et le chat. Tokyo, tout près et très loin de l'épicentre... Dans un parc de la ville, le correspondant de La Croix a croisé Hiroshi, il a la trentaine, il est assis au bord d'un étang avec une canne à pêche dans les mains. Il évacue le stress. Patrick Cohen : Et au fil des heures, monte la crainte d'une catastrophe nucléaire... Bruno Duvic : Le Japon est aussi un pays stoïque... Dans Les Echos, photo de ce petit garçon, haut comme trois choux, bonnet bleu ciel, blouson noir. Il lève les bras comme aux portiques de sécurité d'un aéroport. Devant lui, un monsieur agenouillé : blouse blanche, masque et charlotte de la même couleur. Il lui passe un instrument pour vérifier le taux de radiation. C'est ce que le journal japonais "Daily Yomiuri" appelle le "facteur N" comme nucléaire. Simon Tivolle le relevait dans sa chronique de 6h20, ce matin sur France Inter : "Ce week-end, le journal "Asahi" notait que dans cette même région du nord-est du Japon, un tsunami avait déjà fait 22.000 morts en 1896 et une vague de 28m de haut après un séisme avait déferlé en 1933. Etait-ce le meilleur endroit pour construire des centrales nucléaires ?" "Si le Japon redoute le pire, c'est un coup de semonce pour l'énergie nucléaire mondiale", écrit Le Figaro. Cela, alors qu'avec la hausse du pétrole, l'atome séduisait de plus en plus de pays, 17 ont déposé des dossiers à l'Agence Internationale de l'Energie Atomique. Le débat est relancé, en Allemagne en particulier, alors que des élections approchent. Toujours dans Le Figaro, le président de l'Autorité de sûreté nucléaire, le reconnaît : "On ne peut pas garantir de manière absolue qu'il n'y aura jamais d'accident nucléaire". Sur le site du mensuel écolo "terra éco", on trouve cette phrase : "Le nucléaire serait peut-être la meilleure des énergies si nous vivions dans un monde parfait, sans catastrophe naturelle, sans mouvement terroriste. Mais aucune technologie humaine n'est infaillible. Par les puissances énergétiques colossales qu'elle mobilise et par sa concentration extrême, l'exploitation de l'énergie nucléaire restera toujours intrinsèquement dangereuse". France-Soir, Le Progrès de Lyon, entre autres, se demandent si nous, Français, nous devons avoir peur... Nous sommes le 2ème pays le plus nucléarisé au monde, rappelle Jacques Camus dans La Charente-Libre. Mais l'abandon progressif du nucléaire ne serait pas sans conséquence économique et sur nos modes de vie. Dans Les Echos, Patrick Lagadec, qui est directeur de recherche à l'Ecole Polytechnique, nous invite à développer une autre intelligence des risques, car ce qui change tout dans ce qui se passe au Japon, c'est l'accumulation des évènements. Il faut sortir des logiques habituelles qui individualisent et compartimentent le traitement des risques. Patrick Cohen : Deux images pour finir... Bruno Duvic : A chaque catastrophe, sa photo symbole (nous en parlions tout à l'heure)... à chaque drame, son miraculé... Le miraculé s'appelle Hiromitsu Shin Kawa, monsieur de 65 ans, qui a dérivé pendant deux jours sur le toit de sa maison avant d'être sauvé. Son histoire est racontée dans Le Parisien. Photo de ce petit point qui s'agite au milieu des flots, casque blanc sur la tête et foulard route à la main. Dernière image... Samedi, Libération mettait à sa Une ce qui semblait être l'œil du cyclone. Aujourd'hui, ce sont deux yeux... deux yeux de femme... qui dépassent d'une serviette blanche qu'elle s'applique sur le visage pour se protéger. Photo en très gros plan. Il y a quelque chose d'intime et d'universel dans ces yeux embués de larmes et ce morceau de coton. Intime et universel, comme le sentiment qu'il provoque. C'est le titre de Une : "L'effroi".

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