Certains matins, la presse parait vraiment jouer avec nos sentiments.

Un sujet nous surprend, un autre nous épate, un troisième nous sidère, le suivant nous émeut. Richesse des journaux français : on peut, en les feuilletant, passer successivement par toutes les émotions : l'intérêt, la surprise, l'effroi, le rire, la colère. Et parfois la perplexité.

Lancer de hache

La perplexité, par exemple, en découvrant le dernier hobby à la mode aux Etats-Unis. Il s’agit du lancer de hache ! C’est à lire dans LIBERATION. Une hache et une cible en bois, et l’on fait tournoyer l’outil avant de le lancer vers la cible. D’après le quotidien, il faut une petite demi-heure pour maitriser la rotation. Mais certains dénoncent les risques associés à la pratique, car, bien souvent, elle se combine avec de sacrées doses d’alcool – en l’occurrence, de la bière. Cela dit, si vous êtes tentés, sachez que le lancer de hache compte aussi des adeptes en France. Une salle vient d’ouvrir à Paris.

Inquiétude

L’inquiétude à la lecture de la Une du FIGARO. « Nucléaire : Trump refuse de faire confiance à l’Iran ». Hier, le président américain s’est livré à une attaque en règle contre la République Islamique. Mais s’il a refusé de « certifier » l’accord sur le nucléaire iranien, il n’est pas allé jusqu’à le torpiller totalement, comme il l’avait pourtant annoncé durant sa campagne. Il fragilise l’accord, donc, mais ne le tue pas. Pas encore en tout cas, et c’est « mieux que rien » nous rassure l’édito du journal.

Inquiétude, aussi, à la lecture du MONDE, qui s’intéresse aux élections législatives en Autriche. Elles auront lieu demain, et c’est Sébastian Kurz, un jeune conservateur qui, à l’issue de ce scrutin, devrait ravir la chancellerie. Suite à quoi il pourrait s’allier à l’extrême-droite, autrement dit le FPÖ, parti dont certains adhérents sont ouvertement xénophobes et antisémites.

Tortues marines

Dès lors, on peut se raccrocher aux bonnes nouvelles – elles sont rares, mais si l’on cherche, on en trouve quelques-unes. Ainsi, dans LE FIGARO, on apprend que les efforts déployés pour tenter de sauver les tortues marines sont en train de porter leurs fruits. C’est la conclusion d’une enquête publiée cette semaine dans une revue américaine. Conséquence des mesures prises pour leur protection, une inversion de la tendance. Et aujourd’hui, le nombre des tortues marines tend plutôt à augmenter qu’à diminuer.

Cela étant, on ne va pas se mentir, s’il est un sentiment qui domine ce matin, ce n’est pas la joie ni l’inquiétude, ii même la perplexité. C’est la sidération.

Michel Audiard

Sidérant papier dans les pages culture de L’OBS : un papier consacré à l’une des grandes figures du cinéma français. Une figure et un ton, une écriture décapante. Il s’agit de Michel Audiard. Audiard, le dialoguiste des Tontons Flingueurs, et celui, notamment, de Ne nous fâchons pas.

Un dialoguiste hors pair et dans les dîners de copains, tout le monde le cite allègrement : « Dix couples chez toi, ça s’appelle une réception. Chez moi, c’est une partouze ! » Ou encore le célébrissime : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait ! » Des formules souvent lumineuses, mais comme tous les hommes, Michel Audiard avait aussi sa part d’ombre. Et c’est ce qu’on découvre donc dans l’enquête de L’OBS.

Le titre, c’est « La face noire de Michel Audiard ». Une face noire mise au jour dans le numéro 20 de la revue TEMPS NOIR, excellente publication des littératures policières. Franck Lhomeau, son rédacteur en chef, avec méticulosité, a pris le temps d’aller fouiller dans les archives, et ce, pour tenter de comprendre ce que fut la vie d’Audiard sous l’Occupation.

De fait, les biographies, pourtant assez nombreuses, consacrées au bonhomme, ne disent quasiment rien de cette période-là. Et lui-même, d’ailleurs, n’en disait pas grand-chose. Or il y a à dire, car ce que Franck Lhomeau a rapidement découvert, c’est qu’Audiard avait publié dans les journaux les plus collabos de l’époque !

Notamment dans L’APPEL et dans L’UNION FRANCAISE où, le 1er juin 44, il écrivait ceci, dans une critique théâtrale : « Le monde qu’il est convenu d’appeler ‘artistique’ demeure dans sa majorité le plus coquet ramassis de faisans, de juifs – et, entre parenthèses, (pardonnez le pléonasme) – de métèques, de margoulins. » « Ce ‘pardonnez le pléonasme’ est impardonnable », commente François Forestier, qui signe le papier.

Et cela ne s’arrête pas là. Par la suite, dans une chronique dédiée à la littérature, Michel Audiard s’en prend, je cite, au « petit youpin Joseph Kessel », avant d’étriller Elsa Triolet, qui a, dit-il, cette « prédilection pour tout ce qui est veule, fangeux, équivoque ». En revanche, les mots d’Audiard n’ont là rien d’équivoque. Ce sont bien les mots d’un antisémite, dans des journaux de collabos. Sidérant, disions-nous.

Taj Mahal

Sidération à la lecture de M, LE MAGAZINE DU MONDE : « Cachez ce Taj Mahal que les extrémistes hindous ne sauraient voir ». Le monument le plus célèbre de l'Inde, monument de l'amour, septième merveille du monde, vient d'être enlevé des guides officiels du pays. Imaginez, c'est comme si l'on sortait la tour Eiffel des guides touristiques sur Paris !

Une décision prise en haut lieu, par le nationaliste hindou qui dirige l’Etat où est situé le monument. Et s'il ne veut plus que les guides fassent la promotion du Taj Mahal, c'est parce qu'il estime qu'il ne reflète pas vraiment la culture indienne, et ce, car il a été construit par des Musulmans.

Sidération encore à la lecture de COURRIER INTERNATIONAL. L'épidémie de peste apparue cet été sur l'île de Madagascar a fait au moins 42 morts. « Une tragédie moyenâgeuse », dénoncent les journaux malgaches.

Albanie

Et puis sidération toujours à la lecture du reportage d'Elsa Guiol et Guillaume Herbaut, « Les Enfants maudits d'Albanie » – c'est publié dans MARIE-CLAIRE et, là aussi, on se croirait au Moyen-Âge. Ils nous décrivent l'angoisse de jeunes gens obligés de vivre totalement cloîtrés afin d'échapper à la mort qu'ils risquent avec la vendetta.

C’est une ancienne coutume édictée dans un livre : le Kanun, un texte de lois rédigé il y a 500 ans. On y lit les règles précises qui régissent la vie quotidienne, et l'une d'entre elles est terrible : elle se nomme « la reprise du sang ». Œil pour œil, dent pour dent – voilà ce qu'elle préconise, puisqu'elle accorde à la famille de la victime d'un homicide le droit de se venger en tuant l'un des membres de la famille du meurtrier, même si celui-ci n'est pas impliqué dans le crime. On tue le fils du meurtrier, ou son neveu ou son cousin.

« Les Enfants maudits d'Albanie », ce sont donc ces fils, ces neveux ou ces cousins qui savent que des ennemis cherchent à les tuer. Donc ils se cachent, ne sortent pas, restent terrés, n'ont pas de vie. Ils seraient des centaines, peut-être des milliers dans ce cas. C'est la vendetta albanaise et, désormais, certains assassinent même les filles. C'est, paraît-il, une nouveauté. Pourtant, depuis quatre ans, ceux qui se font justice eux-mêmes risquent trente ans de prison. Mais cela ne dissuade pas tout le monde. Question d'honneur, on ne pardonne pas. Et la vengeance peut se perpétuer sur plusieurs générations.

Le clown Jean Rochefort

Et puis, dans les journaux, on trouve par ailleurs des histoires qui nous touchent. Les mots d’Edouard Baer nous touchent. C’était hier lors des obsèques de son ami Jean Rochefort et c’est à lire dans LE PARISIEN. Edouard Baer a salué le « clown », puis le « moraliste » Rochefort, avant d’évoquer la fantaisie de son « cher Jean ». « Grâce à vous, a-t-il dit, grâce à vous je n’ai plus peur, parce que je sais que les choses sont drôles malgré tout. »

Edgar Morin

Enfin, très touchante également, l'histoire que raconte Edgar Morin dans « L'île de Luna », son tout premier roman. Un roman écrit quand il avait 26 ans – il en a 70 de plus, et c'est sa propre histoire qu'il a couché sur le papier.

Il relate le décès de sa mère, que sa famille lui a caché. Une mère qu'il adorait, elle l'adorait aussi. Il était fils unique, et le vieux sociologue revient sur ce secret d'enfance dans les colonnes du POINT. Sa mère, Luna, qui tombe malade. Il a alors 9 ans. On lui fait croire qu'elle est en cure et on l'envoie chez des cousins. Puis quelques jours plus tard, de retour à Paris, et alors qu'il joue dans un square près du Père-Lachaise, il aperçoit des manteaux noirs et son père dans le cimetière. Et là, il comprend que c'est sa mère que l'on est en train d'enterrer.

« Couteau dans les entrailles », « fulguration du malheur » : un « Hiroshima intérieur », résume Egard Morin, dont toute la vie sera hantée par cette mort et par ce mensonge. Il évoque un désespoir tel qu'il l'a conduit au nihilisme. « Je ne croyais en rien », confie-t-il à Julie Malaure. Puis, de son portefeuille, le penseur tire une photo qui ne le quitte jamais. Une photo de Luna, jolie brune au visage entouré de fourrure. Son souvenir, dit-il, est « enraciné en moi ». Mais il regrette d'avoir oublié le son de sa voix. Le son de la voix de sa mère. Et oui, c'est touchant, très touchant de lire l'émotion d'un petit garçon de 96 ans.

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