Parcours croisés

Pour un matin, au moins, cet homme relègue la Reine au second plan à la Une de la presse anglaise. Pourtant, c'est un simple chauffeur de taxi de Manchester. Il s'appelle Alan Henning, Marié, deux enfants. Photo en couverture du Daily Mail, avec ce titre : « Retrouvez le, avant qu'il soit trop tard ». Car le Daily Mail publie une autre image d'Allan : combinaison orange. Il est sous la menace de Jihadi John, cet homme vêtu de noir qui met en scène les assassinats d'otages par l'Etat islamique. Il est le second otage britannique. Le prochain ce sera lui, préviennent les terroristes, qui viennent de mettre à mort David Haines.Comment un chauffeur de taxi de Manchester, cet homme rond et jovial que l'on voit à la Une en est-il arrivé là ? Portrait et parcours sur le site du Guardian. C'est un "big man with a big heart", dit un de ses collègues. Sympa, marrant, un type normal qui voulait faire le bien autour de lui. Au point de partir en mission humanitaire en Syrie. Un premier séjour l'avait profondément marqué. Il racontait à ses proches les sentiments qui l'avaient envahi lorsqu'il prenait les enfants dans ses bras. Il fallait y retourner. En décembre dernier, au moment de Noël, lui qui un fidèle de l’Islam s'est engagé avec dans une opération humanitaire menée par des musulmans en Syrie. Du matériel médical, des vieilles ambulances du service de santé britannique. Un de ses collègues dit au Guardian : j'aurais beaucoup d'histoires à raconter sur l'aide qu'il a apportée à des musulmans victimes du conflit en Syrie. Mais musulman il ne l'était pas. Quand le convoi humanitaire a été arrêté par des hommes armés et masqués après la frontière turque, en Syrie, Allan Henning a été séparé du reste du groupe. Ce matin, à la Une de la presse britannique, mélange de colère et d'inquiétude. Manchette du Sun, à l'adresse de Jihad John, cet homme emmitouflé de noir dont on entend l'accent londonien sur les vidéos d'assassinat de l'Etat Islamique : « Montre nous ton visage, espèce de lâche ! » La guerre des images. En France, réflexion du blogueur Didier Pobel à propos de ces vidéos monstrueuses : « Le pire, c'est que même si l'on se garde bien de regarder ces vidéos, on les voit quand même. La violence suprême ainsi proclamée génère des images mentales presque aussi dévastatrices que les vraies. »« Guerre à l'Etat islamique », c'est la Une de Libération ce matin. Car il s'agit quasiment d'un Etat en effet selon François Sergent dans l'éditorial : Il occupe des provinces entières en Irak et en Syrie, dispose d'une armée puissante, environ 30.000 hommes selon les dernières estimations et ses finances sont florissantes, c'est le groupe terroriste le plus nanti de l'histoire. Comment l'Etat islamique a-t-il accumulé ce que ce que Jean-Pierre Perrin appelle sa « colossale richesse » ? Au point de payer correctement ses combattants; 1100 dollars mensuels pour les étrangers plus bonus éventuels. L'argent du pétrole, d’abord. En Syrie, par exemple, l'Etat islamique contrôle le champ de Deir El Zor. L’argent des taxes prélevées sur les produits dans les zones qu'il contrôle : le blé, le coton. Les fonds des donateurs privés du Golfe, au moins au départ. Et les casses de banques dans les villes conquises. Les trois grosses banques de Mossoul par exemple. La rançons de prises d'otages ne représentent qu'une part mineure du budget. Les forces de l'Etat islamique, mais ses faiblesses aussi, relevées par le chercheur Pierre Razoux dans L'Opinion. Enclavement géographique, éparpillement de ses troupes, multiplicité des axes de combats, absence d'aviation, conviction de ses ennemis qu'il faut éradiquer l'Etat islamique. Dans ce combat, il faudra compter avec un ingrédient essentiel, qui n'est pas tellement d'époque : le temps, relève Chirstophe Lucet dans Sud-Ouest. Il faudra du temps, oui et des compromis politique approuve dans Le Figaro le chercheur Peter Harling. « Il serait illusoire de penser que la radicalisation de l'Etat islamique peut régresser sans de vrais compromis politiques. La question n'est pas de savoir comment frapper l'EI mais de déterminer quelle alternative peut émerger à sa place. » La menace terroriste, moins diffuse, plus obsédante dans la presse ce matin. Dans les colonnes du Parisien-Aujourd’hui en France, remarque du directeur de l'Uclat, l’Unité de coordination anti-terroriste : « La question n'est plus de savoir s'il y aura un attentat en France mais quand. » La crainte que font peser les combattants rentrés de Syrie ou d'Irak. 930 personnes venant de France impliquées (là-bas, de retour ici ou en transit), détaillait le ministre de l'Intérieur hier dans le JDD. C’est « Une armée de Djihadistes Français » pour Le Courrier Picard à la Une. Qui sont-ils ? La sociologue Donia Bouzard a étudié de près le parcours de dizaines d'entre eux. Détails dans Libération. Ne pas croire que le seul profil est celui de jeunes issus de quartiers populaires. Parmi les parcours qu'elle a examinés, les candidats au Djihad sont plus souvent de filles ou fils de profs, de fonctionnaires ou d'avocats. Des convertis pour la plupart, pas religieux au départ, ignorant du Coran ou de la langue arabe. Les garçons ont un rapport tourmenté avec la virilité. Figure paternelle altérée pour diverses raisons : absence, alcool, chômage.Le drame des jeunes filles qui partent et qui réalisent une fois sur place et qui déchantent bien souvent. Trop tard, elles sont séquestrées.Jusqu'où renforcer l'arsenal anti-terroriste ? Le projet de loi présenté par Bernard Cazeneuve et qui passe par un contrôle beaucoup plus étroit du Net rencontre les réticences de Mediapart. Gare aux restrictions aux libertés numériques. Quoi d'autre dans la presse ? « La semaine de vérité », à la Une du Figaro. Le vote de confiance au gouvernement, demain, la conférence de presse de François Hollande, jeudi, et le retour de Nicolas Sarkozy sans doute le week-end prochain. C'est au début de cette semaine que le Medef dégaine son plan pour créer un million d'emplois dans Les Echos. De quoi donner des vitamines aux frondeurs à gauche. Suppression de deux jours fériés, dérogations au salaire minimum, en finir avec le principe d'une durée légale du travail imposées aux entreprises, extension du travail le dimanche, le contrat de projet au-delà du bâtiment et de nouvelles baisses de charges. A la Une de L'Humanité, la gauche reprend espoir après la fête de l'Huma ce week-end. Photo de frondeurs, de communistes et d'écolos réunis au Bourget ce week-end en page intérieure. La crise politique est aussi une crise du personnel politique. Et c'est une ancienne ministre qui l'écrit. Au carrefour de la presse, du web on lira la note de blog de Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées dans le gouvernement Ayrault. C'est intitulé « Le tunnel, ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie.» Réquisitoire tranquille contre l’endogamie de notre personnel politique. Elle parle de ces jeunes gens, sortis de sciences po et/ou d'un concours administratif et qui deviennent nos élus ou ministres des années plus tard. Sortie des études, ils ont regardé autour d'eux, trouvé un poste d'attaché parlementaire ou mieux, dans un cabinet. Milieu confiné, envie d'aller plus loin. Ils se présentent tôt ou tard aux élections. « Ceux qui gagnent du premier coup sont les plus à risques, écrit Michèle Delaunay. Grand air, bobine sur le journal après l’avoir eue sur de grandes affiches, ils sont quelqu’un, c’est-à-dire déjà plus tout-à-fait eux-mêmes. (…) J’exagère, évidemment, du moins dans l’apparence de généralisation. (…) Comment cela est-il possible ? Ces élus n’ont jamais connus la vie réelle. Entrés tôt dans le tunnel, ils n’en sont jamais ressortis. Compter pour savoir si l’on aura assez pour assumer la scolarité du petit ou le loyer, ces heures et ces jours où le réel est dur comme du ciment, tout cela ils n’en savent rien. (…)Dans le choix que vous aurez à faire de l’un ou l’autre candidat à l’une ou l’autre élection, il peut n’être pas inutile de regarder s’il est passé par la case Réalité. »

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