« Dis, papy, c’était un rêve, non ? »

« Dis, papy, c'était un rêve, non ? Dis, papy, on est en train de rêver ? » Ce sont les mots d'un gamin de dix ans, jeudi, vers 22H40, sur la Promenade des Anglais. Il s'appelle Matias et c'est Jean-Noël, son grand-père, qu'il questionne ainsi. Une minute plus tôt, le camion frigorifique blanc lancé à toute vitesse dans la foule amassée pour le feu d'artifice l'a projeté sur le bitume, lui et sa sœur Eva, comme Jean-Noël et son épouse, et c'est le grand-père qui raconte la scène à Christelle Brigaudeau dans LE PARISIEN...

« Dis, papy, c'était un rêve, non ? » Les petits enfants de Jean-Noël sont finalement sortis de l'hôpital avec des plâtres. Très choqués, mais vivants. « Dis, papy, c'était un rêve, non ? » « Non », a répondu le papy. Ce n'était malheureusement pas un rêve.

Plutôt un cauchemar, comme le titre à sa Une ce matin PRESSE OCEAN, de même que LA VOIX DU NORD, qui décrit « une France sous le choc ». Trente-six heures après l’attentat perpétré à Nice – ce camion lancé dans la foule sur la promenade des Anglais, qui a fait plus de 80 morts et des dizaines de blessés, c’est donc toujours l’effroi qui domine à la Une de la presse. LIBERATION CHAMPAGNE évoque une « baie des Anges » qui a « basculé en enfer ». « Abominable » titre de son côté L’ARDENNAIS – autrement dit : « l'horreur », pour L’ECLAIR et NORD LITTORAL.

Des éditions spéciales dans une bonne partie de la presse régionale. « Encore un massacre », s’émeut PARIS NORMANDIE, tandis que LA CHARENTE LIBRE se désole d'une « terreur » devenue « sans fin »… Photo pleine page de Niçois éplorés sur les lieux du drame.

Des bougies et des bouquets de fleurs, à la Une aussi de L’UNION, sous ce titre « le recueillement ». Dans L'EST ECLAIR, c'est « La douleur », et dans deux journaux, c'est la symbolique des mots en couleur. Un fond noir, une date et trois mots pour LE COURRIER PICARD : « 14 juillet 2016 : Bleu, Blanc, Rouge » – le mot ‘bleu’ est blanc, le mot 'blanc' est ‘blanc’, le mot ‘rouge’ est rouge. Un fond noir, une date et trois mots pour LE TELEGRAMME : « Nice – 14 juillet 2016 : Bleu, Blanc, Noir » – le mot ‘bleu’ est bleu, le mot ‘blanc’ est blanc’, le mot ‘noir’ est rouge’… Le rouge, la couleur du sang. Et le noir, la couleur du deuil. Trois jours de deuil ont été décrétés dans le pays et c'est précisément ce mot là qu'on peut lire à la Une de OUEST FRANCE, de LA PRESSE DE LA MANCHE et SUD OUEST, notamment…

« Le deuil et la colère », ajoutent de concert LA DEPÊCHE DU MIDI et L’INDEPENDANT CATALAN, alors que MIDI LIBRE – au-dessus d’une photo des corps des victimes recouverts sommairement de draps blancs, s’interroge : « Jusqu’où ? » Comprendre : jusqu’où iront les terroristes ? Jusqu’où ira le terrorisme en France ? Combien de villes endeuillées, combien de fêtes endeuillées et, surtout, combien de morts ?

Et c'est justement aux victimes que rendent hommage ce matin les journaux. En effet, si certaines n'ont pas encore été identifiées, on connaît maintenant le nom de la majorité d'entre elles. Il y a ce Parisien de 27 ans, fauché sous les yeux de sa femme enceinte, qu'il a sauvée au préalable en la poussant sur le côté. Il y a cet entraîneur sportif originaire de Saône-et-Loire, il y a cette mère de famille marocaine, maman de sept enfants. Il y a ce professeur d'économie, ce commissaire de police, cette étudiante moscovite, ce père de famille texan, tué avec son fils de 11 ans. Comme le souligne LIBERATION, derrière le bilan de 84 morts – un bilan toujours provisoire – émergent des visages et des histoires qui reflètent la diversité du public présent lors de fêtes populaires telles qu'un feu d'artifice du 14 juillet dans une grande ville touristique. Et le quotidien de s'arrêter sur cette famille lorraine qui profitait de ses vacances dans le Sud de la France. Une famille décimée : les grands-parents, leur fille et leur petit-fils.

« C'était des enfants », titre d'ailleurs en Une AUJOURD'HUI LE PARISIEN, avec la photo d'un petit corps enveloppé dans une couverture de survie. Une couverture de survie, mais dessous, c'est bien le corps d'un enfant mort, avec, à ses côtés, un poupon rose dont la vie dont la vie semble s'être arrêtée elle aussi.

Bouleversant témoignage, dans les pages du journal, de Mickaël Coviaux, le papa de Yannis, 4 ans, qui compte parmi les dix enfants et adolescents qui ont été tués jeudi soir. Un récit d'une tristesse infinie, mais livré, nous explique Louise Colcombet, d'une voix calme et résignée, d'une voix presque douce, comme si la douleur, quand elle relève de l'inconcevable, avait le pouvoir d'anesthésier les émotions. Yannis avait donc quatre ans. « Quatre ans et demi », corrige son père, évoquant tendrement « un garçonnet filou qui savait mener son monde ». Il dévoile alors la photo d'un gamin au regard farceur, à la plage, pistolet à eau à la main. Sa passion, c'était de lancer des galets à la mer et il se faisait une fête d'aller admirer le feu d'artifice – une première pour lui comme pour ses parents...

« Il était ravi, il sautait partout, il faisait le fou, c'était une belle soirée », se remémore Mickaël. Puis, à l'issue du spectacle, il a à peine le temps de voir le véhicule surgir : « J'ai attrapé ma femme, et je me suis couché, le camion est passé à 10 cm de moi. Yannis était un peu plus loin avec ses copains. » Et quand il se relève, il le découvre alors à une vingtaine de mètres, en sang… « Quand je l'ai vu par terre, j'ai tout de suite compris. Il ressemblait à Aylan, le petit réfugié retrouvé noyé sur une plage en Turquie. » Ensuite, il y a la course, au milieu des cadavres, au milieu des blessés, la course vers l'hôpital, des gens qui l'aident, une ambulance, mais les médecins ne parviennent pas à ranimer Yannis…

Après cette nuit d'horreur, Mickaël se dit « vide »… « Il n'y a plus rien là, lâche-t-il en pointant son thorax. C'est comme si l'on m'avait arraché le cœur. » Et l'homme puise ses dernière ressources dans une certitude, celle que son fils unique est mort « heureux », qu'il est mort « avec le sourire ». « C'était une belle soirée », répète-t-il... Et elle a viré au cauchemar. A cause d'un homme dont on ne connait toujours pas les motivations.

Un homme dont toute la presse dresse ce matin le portrait… Portrait, donc, de Mohamed Lahouaiej Bouhlel… « Un homme qui n'avait pas l'air d'un terroriste », titre LE PARISIEN – c'est une citation. « Il me faisait peur », titre LIBERATION – une autre citation. « Un homme ‘renfermé’, connu pour des faits de violence », titre de son côté LE FIGARO.

Les reporters des journaux sont allés enquêter auprès de ses proches, dans son quartier de Nice. Ils ont rencontré ses voisins – visiblement, les mêmes voisins, car on retrouve peu ou prou les mêmes citations. Et c'est donc un portrait complexe qui se dessine : celui d'un homme, certes violent, violent avec sa femme – il était en instance de divorce. Un homme dragueur, il aimait les femmes, il aimait la salsa, il aimait l'alcool. Un homme condamné aussi à de la prison avec sursis pour violence, mais rien n'indique qu'il s'était radicalisé – il ne priait pas et donnait à manger du porc à ses enfants…

Portrait d'un terroriste hybride, auteur d'un acte terroriste – nul besoin de mobile, ni de revendication, qu'elle soit islamiste ou non : seul le mode opératoire créateur de terreur importe aux yeux de la loi pour qualifier un acte de terroriste. Or, note LE PARISIEN, du terrorisme, ce chauffeur-livreur en incarne la version la plus dangereuse, car la plus imprévisible – invisible sur les radars, et massacrant à l'aide d'une arme légale, en l’occurrence un camion.

Dès lors, ainsi que le titre LIBERATION : dès lors, se pose cette question : « Pourquoi ? » Pleine page, un cliché du pare-brise criblé de balles du camion du tueur. Pourquoi et comment le terroriste a-t-il pu pénétrer ainsi dans un espace piétonnier ? Des questions pour l’heure sans réponse, mais qui, selon LE FIGARO, n’appellent qu’un impératif : celui de « Gagner la guerre ». C’est le titre à la Une… Et « gagner la guerre, d’après l’éditorialiste du journal, cela exige que la riposte soit une riposte « sans pitié », car, dit-il, « les soldats du groupe Etat Islamique, eux ne font pas la guerre à moitié ».

Cela étant, tous les journaux, redisons-le, précisent que l’attentat n’a toujours pas été revendiqué. Pas de revendication du groupe Etat Islamique. Et le conducteur du camion n’était donc pas connu des services de renseignement. « Djihadiste ? Dément vaguement influencé par DAECH ? Ou dépressif pris de délire ? Tout est possible », souligne, du coup, Denis Sieffert sur le site de POLITIS. Et il se désole de voir les politiques de tout bord parler à tout va sans savoir… « L’urgence, dit-il, est de se taire. »

Point de vue approchant chez Johan Hufnagel dans LIBERATION, qui estime qu'il faut « Espérer que les responsable politiques en savent plus que nous, et qu'ils disposent d'informations qui leur permettent de dire qu'il s'agit bien là d'un attentat islamiste, sachant qu'on ne peut pas réclamer des mesures toujours plus fortes, comme on l'entend à droite. La surenchère, l’hystérie démagogique et ultra-sécuritaire ne rendent service à personne, poursuit-il : elles décrédibilisent ceux qui en abusent et ne masquent pas les impuissances. »

Impuissance face à des tragédies imprévisibles. Toutefois, « ce qu’on attend avant tout de nos dirigeants, c’est un esprit de responsabilité à la hauteur des enjeux. Sans promettre le risque zéro, ils doivent rassurer et protéger », s'emporte Marc Dejean du COURRIER DE L’OUEST. « On nous a déclaré la guerre. Il faut en mesurer les enjeux et faire en sorte que notre réponse soit à la hauteur », s'agace également Jean-Marcel Bouguereau, de LA REPUBLIQUE DES PYRENEES. « La répression doit devenir implacable », estime Patrice Chabanet, du JOURNAL DE LA HAUTE-MARNE.

Pour Bruno Bécard, de LA NOUVELLE REPUBLIQUE DU CENTRE-OUEST, il faut « mieux s'organiser et se prémunir contre ces tueries ». « A nos gouvernants de fixer de nouvelles règles », lance Bertrand Meinnel, du COURRIER PICARD. Sachant qu’il y a « une vérité qu'il faut redire. Il en ira du combat contre le djihadisme comme il en a été de la lutte contre d'autres mouvements terroristes: il prendra du temps », conclut Le Monde, dans son éditorial.

« Papy, c'était un rêve ? » Non, ce n'était pas un rêve...

Pour finir, les journaux se font brièvement l’écho de la tentative de coup d’état d’hier soir en Turquie. On évoque plus de 40 morts, dont une vingtaine de policiers. C’est l’armée qui aurait tenté de prendre le pouvoir, et des avions F-16 ont bombardé des chars de rebelles aux abords du palais présidentiel. Le site de COURRIER INTERNATIONAL parle d’une situation « confuse », mais ce coup d’Etat a donc semble-t-il avorté.

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