Elle s’appelle Claudine, elle a 67 ans, et dimanche dernier, elle n’a pas regardé la télévision. Elle fait du sport, elle aime le sport, mais pas trop les sports collectifs, et elle ne sait même plus où elle était lors de la victoire de la France en 1998. Non, le foot ne l’intéresse pas. « Chacun son truc ! » dit-elle.

Ceux qui n'aiment pas le foot se sont fait discrets pendant le mondial
Ceux qui n'aiment pas le foot se sont fait discrets pendant le mondial © Getty / Dong Wenjie

Lui, il s’appelle David et il a 33 ans. Dimanche, il a choisi d’aller au cinéma. Il a vu Au Poste !, comédie de Quentin Dupieux. Non, le foot ne l’intéresse pas, n’en déplaise à ses amis qui lui disent : « Quand même, c’est le Mondial ! ». C’est le Mondial, mais David s’en moque.

Tout ça me dépasse complètement. Que le football passionne autant, c’est une sorte de panurgisme et je trouve ça un peu consternant. 

Et c’est également ce que pensent Philippe et Francine. « C’est un non-événement ! », lancent-ils. Eux, dimanche, ils ont dansé sur une péniche à Paris. Sur la péniche, ils ont swingué. Il y avait des drapeaux français, mais pas d’écran de télévision pour diffuser la finale. La soirée avait été surnommée « rien à foot »

Et c’est sur Slate qu’on peut lire ces différents témoignages. Reportage de Sofian Aissaoui, qui a donc rencontré des Françaises et des Français qui ne vibrent pas devant le foot. Ce n’est pas qu’ils n’aiment pas la fête, mais… 

La ferveur nationale les indiffère

Et ce n’est pas toujours simple à vivre, ainsi que l’écrivait hier Daniel Scheidermann dans les colonnes de Libération. Il se décrit lui-même comme « un réfractaire de base » et parle de lui à la troisième personne. « Tout au long de la compétition, le réfractaire de base baissa la tête, écrit-il. De longues semaines durant, il vécut en situation de semi-clandestinité et à chaque rencontre de l’équipe de France, il espérait une élimination des Bleus, qui rendrait l’air plus respirable. » Il poursuit en disant que, pour aggraver son cas, « le réfractaire n’était pas totalement réfractaire » : « Il put lui arriver de se repasser en boucle la passe-roulette de Mbappé dans la demi-finale ». Pour autant, estime-t-il – attention, la citation vaut son pesant de cacahuètes.

Rester indifférent aux joies du foot en pleine compétition mondiale donne une vague idée de l’existence d’un dissident dans un pays totalitaire. 

Là, on se dit que Scheidermann force peut-être un peu le trait. A moins que ce ne soit de l’humour. Mais il précise sa pensée en évoquant la grande susceptibilité des supporters de foot. « Le supporter de foot ne se contente pas de savourer sa joie et d’oublier le reste du monde (les réfugiés, les licenciements), il a la joie très partageuse… » Et, dit-il, si on ne la partage pas, il se sent offensé… 

Il y aurait donc non pas une seule, mais deux France aujourd’hui : celle qui savoure et fait la fête et l’autre qui attend que ça passe. Des Français qui observent « sans comprendre » l’événement, moque Jean-Marc Chevauché dans Le Courrier picard. Il les traite de « pisses-froid », tandis que Nicolas Charbonneau dans Le Parisien les qualifie de « grincheux »… 

Des grincheux qui enragent parce que le peuple est heureux laisse perplexe

Et l’éditorialiste du Parisien de conclure : « La France est si belle quand elle heureuse alors donc : réjouissons-nous, tout simplement. »

Et c’est bien la joie qui domine ce matin encore dans la presse. La même que celle d’hier, à quelques détails près. Hier, tous les journaux nous montraient le sourire des Bleus à Moscou, et la liesse des supporters sur les Champs-Elysées. Eh bien, ce matin, ils nous montrent le sourire des Bleus à Paris et la liesse des supporters sur les Champs-Elysées. Hier, les sourires des Bleus ont donc pu rencontrer la liesse et, partout, on nous raconte comment on a célébré leur retour… « Le retour des héros », titre Le Parisien. « Un retour triomphal », précise Presse Océan

Triomphal

Et l’on retrouve ce mot à la Une de Midi libre et de L'Indépendant.  « Bienvenue à la maison ! », commentent de leur côté Sud Ouest et Ouest France. Ils sont rentrés « à la maison ». C’est ce qu’on dirait pour des enfants. Les enfants sont bien arrivés ? Oui, oui, ils sont « à la maison ». Leur maison, c’est la France, et compte-tenu de leur âge, il n’est pas insensé de considérer les champions du monde comme des enfants. Une illustration ce matin dans les colonnes de L’Equipe. Un dessin de Vidberg : « Le retour de l’enfant prodige »… C’est le petit Kylian Mbappé qui sort du bus. « Alors, cette colonie de vacances ? » lui demande sa mère. « C’était trop bien, répond-il. On a même fait des matchs de foot et j’ai remporté une médaille ! » Grande photo de l’équipe nationale, hier, à la Une du journal. Le titre, c’est « Une histoire de France ». Et oui, à dire vrai, c’est bien cela : il s’agit d’une romance entre des joueurs de foot et leur pays. 

Un pays qui, hier, a donc joué « La prolongation ».  C’est le titre à la Une de Libération qui, comme tous les journaux, revient en détail sur la folle journée des Bleus hier… Ce « jour de gloire », comme le présente Le Télégramme et L’Est éclair, ce « sacre des Champs », comme le titre L’Unioàn, tandis que Var matin évoque…

Une fête nationale

On nous raconte l’hommage, dès l’aéroport. Des drapeaux tricolores partout. On nous raconte les stations de métro qui ont été rebaptisées : la station Victor Hugo est devenue la station « Victor Hugo Lloris », celle de Bercy est devenue la station « Bercy les Bleus ». Quant à la station Charles de Gaulle – Etoile, on l’a transformée en « On a 2 étoiles » - on a donc évacué de Gaulle. Deux étoiles célébrées par des centaines de milliers de personnes sur les Champs-Elysées. Certains supporters avaient pris une journée de congés, d’autres avaient posé une demi-journée de RTT… Ils ont dû patienter des heures, pour pas grand-chose à l’arrivée. Le bus roulait trop vite… Un des spectateurs est déçu.

On ne les a vus que 10 secondes

Une autre souffle : « Quand même, tout ça pour ça… » Mais tout ça, c’est quand même énorme, estiment ce matin la plupart des éditoriaux. « C’est une parenthèse heureuse qui cristallise l’identité collective », se réjouit Hervé Chabaud dans L’Union. « Et ça dit quelque chose de rassurant sur l’état de notre pays », abonde Luc Fontaine dans La Charente Libre : « Notre pays s’aime encore, beaucoup le temps d’un été, passionnément le temps d’une victoire. » Dans Ouest France, Jean-François Bouthors y voit bien sûr la réussite de l’équipe nationale : « Par la grâce de la victoire, elle incarne la République, et les joueurs symbolisent une nation qui se nourrit de toutes ses origines et se rassemble pour gagner. » Pour Le Monde

Les Bleus sont entrés de plain-pied dans le récit national

Oui, c’est une belle histoire. Et pour le chef de l’Etat, c'est une belle histoire également. Emmanuel Macron, qui a reçu les Bleus hier à l’Elysée. « Tapis rouge pour les Bleus », titre La Dépêche du Midi, qui détaille la réception haute en couleur à laquelle on a assisté. Certains s’interrogent ce matin sur le positionnement du président de la République. 

Emmanuel Macron s’était fait discret jusqu’à la victoire de dimanche

Mais depuis, il est vraiment omniprésent. « Macron laisse les Bleus faire sa com », commente Libération, en évoquant les vidéos postées par les joueurs sur les réseaux sociaux. Lire, dans L’Humanité : « Emmanuel Macron, en champion du monde de la com’ » - il assure le spectacle, estime le journal, estimant que cette victoire est pour lui « une formidable aubaine ». Lire également, sur Les Jours, l’analyse vraiment drôle de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts : « Macron dans le sens du ‘je’ »- « je » s’écrivant J-E. A leurs, yeux, le chef de l’Etat en fait trop. Mais d’autres, à l’inverse, pensent qu’on lui reprocherait d’en faire moins, qu’on lui reprocherait d’être plus distant avec les joueurs et, partants, avec ceux qui les soutiennent. « Il doit profiter de l’euphorie, mais surtout renoncer à la récupérer », peut-on lire dans Le Figaro

Et puis, Le Huffington Post revient de son côté sur une blague du Gorafi – le Gorafi, site parodique qui hier, annonçait : « La passation de pouvoir entre Edouard Philippe et Killian Mbappé aura lieu mercredi ». Le Premier ministre, qui ne manque visiblement pas d’humour, a répondu sur Twitter. Sous une photo qui le présente à côté d’Mbappé, il a écrit : « à mercredi » !

Oui, c’est un beau roman, et grâce à ce roman, de fait, les journaux ne parlent quasiment plus du reste. Pourtant, dans Le Figaro, un sujet d’importance.

Les mesures choc du rapport CAP 2022

Le journal s’est procuré une copie des préconisations des experts qui ont planché sur la réforme de l’Etat. Les 22 mesures du rapport, que le gouvernement a refusé de rendre public, permettraient d’économiser une trentaine de milliards d’euros. Notamment en supprimant de multiples aides jugées peu efficaces – économies de 5 milliards d’euros. Des économies du même ordre sont envisagées, nous dit-on, dans le domaine de la santé, en améliorant dans le même temps la qualité des prises en charge. On imagine que le sujet fera demain les gros titres de la presse de gauche. 

De son côté, Le Parisien rapporte une histoire dérangeante. 

Une surveillante de prison filmée en train de faire une gâterie à un détenu 

Et la scène a ensuite été postée sur les réseaux sociaux. Vidéo « dérangeante », explique le journal. Cela s’est passé au centre pénitentiaire de Lille-Sequedin. La surveillante était stagiaire, et sa formation a été interrompue. Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’il s’agisse d’une belle histoire. 

Contrairement donc, à celle des Bleus… Retour, pour finir, à L’Equipe, qui fait nous fait le récit de toute l’aventure des Bleus, de leur arrivée au centre de Clairfontaine le 22 mai, jusqu’à l’explosion de joie de la victoire dimanche dernier… « C’est un beau roman », commente le journal… Alors pourquoi ce titre ? Eh bien parce qu’en Russie, entre les matchs et les entraînements, les Bleus écoutaient de la musique et, parfois, Ousmane Dembélé faisait écouter à ses copains la chanson de Michel Fugain… 

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