Patrick Cohen : Dans la presse ce matin : D.S.K.O... Bruno Duvic : Combien de fois les a-t-on vues ces images ? Le suspect, le teint jaune, les joues piquées de barbe, l'air "pas là". L'avocat et le proc, dans le même costume gris acier. Au second plan, le policier, un peu gros. A droite, assise, une femme flic, noire bien sûr. En face, surplombant la scène, la juge, forcément sévère. Le carré de ses cheveux châtains. On les a vues mille fois ces images. Pourtant, quelque chose ne va pas. Ce n'est pas une redif, non, c'est Dominique Strauss-Kahn. Sidération devant ces images tellement imprimées dans nos rétines et tellement clichées. Voilà comment Isabelle Robert et Raphaël Garrigos commentent l'audience d'hier, dans Libération, au tribunal de New-York. L'article est titré : "En direct d'une série". Patrick Cohen : "Sidération"... c'est l'état dans lequel semble être la presse ce matin... Bruno Duvic : Photo plein pot de l'accusé, et bien souvent, un seul mot ou deux pour accompagner l'image : - Deux lettres dans Libération : "K.O", - "K.O debout", ajoute Le Parisien, - L'Union de Reims et Midi-Libre choisissent "déchéance", - "Broyé" est le mot à la Une de La Provence, - En première page des Echos, celui que l'on voyait déjà l'Elysée, n'a même plus de nom, c'est l'accusé N° 122.57.82 C'est de "mort" dont parlent certains éditorialistes ce matin. Dominique Strauss-Kahn maintenu en détention : "La décision du juge du tribunal de New-York est tombée hier à 17h37 comme une guillotine", écrit Jacques Guyon dans La Charente-Libre. "C'était la mort en direct, mise à mort médiatique, comme seuls les Etats-Unis savent les assumer", ajoute Philippe Minard dans La Provence. Et Jacques Guyon reprend : "La descente aux enfers avait commencé quelques heures plus tôt, avec cette photo terrible où l'on voit Dominique Strauss-Kahn, mains entravées dans le dos... C'était le premier clou planté dans le cercueil politique". Patrick Cohen : Deux expressions reviennent : présomption d'innocence et présomption de victime... Bruno Duvic : Présomption d'innocence. Tout le monde a ce mot à la bouche, mais tout le monde peut se moucher ! La presse d'abord, qui publie cette photo "menottes" alors qu'elle n'en a vraisemblablement pas le droit. Elle est à la Une du Monde. Le Parisien qui la publie sur cinq colonnes, explique qu'elle bafoue la loi sur la présomption d'innocence de l'année 2000. Selon Michel Urvoy dans Ouest-France, droite et gauche assez modérées depuis dimanche, ne l'ont pas toujours été... souvenez-vous des commentaires de la gauche dans l'affaire Woerth et des mots de la droite dans l'affaire Julien Dray. Et elle, comment va-t-elle ? C'est Maurice Ullrich qui prend des nouvelles de la femme de chambre dans L'Humanité. Oui, la présomption d'innocence doit être respectée d'un côté, mais la jeune femme a tout autant droit à une présomption de victime. On a pu entendre, ici et là, que la vue de DSK menotté était insoutenable. Et c'est vrai que la justice américaine ne fait pas dans la dentelle ! Mais, elle, comment va-t-elle ? Le Parisien précise que cette jeune femme de 32 ans, qui s'appellerait Ophélia, a été placée sous haute protection. Elle bénéficie d'un programme qui permet de protéger des victimes ou des témoins sensibles. Pour la première fois, une photo apparaît dans la presse, dans les colonnes de La Provence. Visage café au lait, mèches blondes. La personne sur l'image est souriante. Selon La Provence, il s'agirait de la photo de son profil Facebook. Patrick Cohen : La jeune femme contre le directeur du FMI... Le face à face ne fait que commencer... Bruno Duvic : "Rue89" apporte deux pièces au dossier. Il va falloir résoudre les contradictions sur les horaires avant l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn. Le site publie également le texte de la plainte, très dur. Extrait : "L'accusé a tenté d'avoir, par la force, une relation sexuelle anale et orale, avec une autre personne". C'est le point de vue de l'accusation précise "Rue89". DSK nie cette version des faits. "Mediapart" enchaîne, et décrit le parcours qui va des photos à l'éventuel procès. "Si on en arrive à cette étape, écrit Thomas Cantaloube, le bureau du procureur sera sans nul doute amené à s'intéresser à d'autres situations dans lesquelles DSK a pu se trouver impliqué. Déjà Le Parisien-Aujourd'hui-en-France relève la phrase du procureur hier : "Il y a des informations selon lesquelles l'accusé a eu une conduite similaire dans au moins un cas". Les faits se seraient déroulés à New-York, selon le journal. Et puis, vos journaux ressortent l'autre affaire, en France celle-ci, et dont nous vous parlions hier : les accusations de la journaliste et écrivain Tristane Banon. Face à cela, les avocats du Managing director assurent que le dossier est largement défendable et qu'il est tout à fait probable qu'il soit innocenté au bout du compte. Ses avocats, Libération les décrit comme des stars du barreau de New-York et de Washington, connus pour faire des miracles dans les cas les plus désespérés. William Taylor est considéré comme l'un des dix meilleurs pénalistes de la capitale. Sa méthode, il la résume en une phrase : "Si vous ne pouvez pas expliquer votre défense en moins de cinq minutes, en trois ou quatre phrases, elle ne tiendra pas". Quant à Benjamin Brafman, il est encore plus connu aux Etats-Unis. Il a défendu Michaël Jackson et le rappeur Diddy dirty monney qu'il a sorti d'une situation fort compliquée. Patrick Cohen : Avec cette affaire, s'ouvre la boîte de Pandore... Bruno Duvic : Le tabou de la vie privée des hommes politiques. Ces petites et grandes histoires que la presse connaît, mais qu'elle ne révèle jamais. Dans le cas présent, il s'agit bien d'accusations de viol, pas d'une petite affaire de drague ou d'infidélité conjugale, mais la presse ouvre tout de même le débat. En 2007, Jean Quatremer, sur son blog, écrivait que « le seul vrai problème de Dominique Strauss-Kahn était son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement ». Cela lui avait valu le silence désapprobateur d'une partie de ses confrères, et un coup de fil de Ramzi Kharoun, l'un des hommes d'image de Dominique Strauss-Kahn, qui lui avait demandé de retirer le texte. Jusque-là, la presse française se flattait de ne pas aller dans les chambres à coucher. Il y a comme un retour de balancier ce matin. Dans Le Monde, Christophe Deloire, auteur du livre "Sexus politicus", dénonce l'étrange omerta des médias sur le cas DSK. Sur "Mediapart", Antoine Perraud dénonce, lui aussi, cette exception française. "La monarchie n'est jamais loin en France, écrit-il. Dans l'inconscient collectif, le droit de cuisage est un apanage des hommes de pouvoir. Il faut refuser cette domination de la femme par l'homme qui poursuit par tous les moyens sa carrière archaïque dans l'esprit public". La journaliste du New-York Times, Elaine Sciolino, y voit une hypocrisie française : "Les Français ont été complices dans l'acceptation de ces petits secrets. Ils n'aiment pas les « vilaines révélations » qui déchirent les apparences sociales". Dans Le Figaro, la philosophe Chantal Delsol défend, elle aussi, la conception américaine des choses en la matière. "La vie publique serait un reflet de la vie privée. On pense volontiers qu'un gouvernant se conduit dans sa vie publique comme il le fait dans sa vie privée". Tout dernier enseignement de cette affaire pour aujourd'hui. Il est nettement plus politique et institutionnel. Pour L'Humanité, voir l'homme qui était présenté comme un recours, tomber de son piédestal, doit amener à réfléchir sur la personnalisation à outrance de la compétition électorale. Car décidément, il n'y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne, pas loin du sommet à la chute. Dans Le Figaro, Anne Fulda décrit cette chute vertigineuse, ce basculement du confort des hôtels de luxe aux commissariats éclairés au néon, avec nous en voyeurs de ce spectacle, mélange de tragédie grecque et de « very bad trip ».

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