(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : même pas en rêve !

(Bruno Duvic) La presse nous vend du rêve ce matin encore :

A la Une du Parisien-Aujourd'hui en France "Les nouveaux surendettés"

Figaro : "La gauche à l'épreuve de la rigueur"

La Croix : "L'inquiétude des Français devant la mondialisation". 71% des personnes interrogées estimeraient que la France est toujours au coeur de la crise. Seulement 3% jugent la France bien placée dans la compétition économique mondialisée.

Tu nous vends du rêve... Dans L'Humanité , entièrement rédigé par des jeunes ce matin, Bastien et Manon, 19 et 20 ans reviennent sur l'un des drames de la semaine dernière : ce chômeur qui s'est immolé par le feu devant l'agence pôle emploi de Nantes. Selon un psychiatre et professeur de médecine légale interrogé dans cet article, les difficultés économiques ont engendré 750 suicides entre 2008 et 2011 et plus de 10.000 tentatives.

Alors ce n'est pas très étonnant, ce pessimisme des Français, désormais considéré comme une évidence. Pas étonnant non plus d'imaginer que ce cocktail puisse exploser à un moment ou un autre. C'est une idée qui tourne et retourne dans la presse en ce début d'année.

L’historien et philosophe Marcel Gauchet rame à contre courant en commentant le sondage de La Croix sur la mondialisation. Non les Français ne sont pas pessimistes, ils sont réalistes et résignés. Dire que le pays n'est pas très bien placé dans la compétition économique, c'est un jugement assez rationnel et objectif selon lui. Mais le grand soir n'est pas pour demain. Il relève un autre chiffre : seulement 26% des Français pensent qu'il faut abandonner le système capitaliste et l'économie de marché. Les 3/4 s'en accommodent.

On peut donc parler d' « une condamnation morale d'un système mais qui s'accompagne d'une résignation ». Comme si on n'avait plus prise sur ce système...

Question à la Une de Philosophie magazine : Y-a-t-il un pilote dans l'avion ?

Ou plutôt « Y-a-t-il un pilote dans l'Histoire ? » C'est le dossier du mois dans Philosophie magazine . Le mensuel relit Hegel, Machiavel et Paul Valéry pour essayer de saisir notre époque.

La crise n'est qu'une rupture parmi d'autres depuis un peu plus de 20 ans. L'historien Patrick Boucheron en relève trois majeures : rupture géopolitique (la chute du mur de Berlin) ; rupture technologique (le tournant du numérique) ; rupture économique et sociale (la destruction du modèle d'état providence).

« Le récit pour décrire le nouveau monde nous manque car nous n'avons pas les mots : ils tombent comme des écorces. Nous n'avons qu'une langue morte. L'idée de grand récit est en crise. »

Un peu plus loin dans ce dossier, le philosophe Michaël Foessel dialogue avec le romancier Jérôme Ferrari. Et le philosophe fait référence à Pierre Bourdieu pour relever une des inégalités contemporaines : la possibilité de savoir de quoi demain sera fait, de planifier sa vie sur le moyen et le long terme. C’est un luxe de plus en plus réservés aux élites. Les plus démunis ne voient les choses qu'à quelques semaines. Quand on vous prive de toute possibilité de se projeter dans l'avenir, logiquement vous considérez que la société entière est au bord du gouffre.

Un portrait dans la revue XXI ...

On a beaucoup parlé du « Manifeste pour un autre journalisme » dans la livraison d’hiver de XXI , mais on y trouve aussi les récits habituels qui ont fait le succès de cette revue. Et notamment, ce portrait d'une famille qui résonne avec cette part de rêve manquante aujourd'hui en France.

Le père de la famille a eu son heure de gloire, en France. Le 14 juillet 2002, c'est lui qui a détourné l'arme de Maxime Brunerie, le jeune facho qui voulait tuer Jacques Chirac sur les Champs-Elysées.

Il s'appelle Mohamed Chelali. A l'époque, la télévision l'avait présenté comme un « touriste témoin ». Son parcours mériterait un qualificatif un peu plus riche. Naissance en Algérie pendant la guerre, élève ingénieur dans le secteur du pétrole. 56 ans de vie au cours desquels il a parcouru le monde.

Il a vécu en France et un épisode au début des années 90 l'a marqué. Il vit à Roubaix dans le quartier des Arabes. Son fils Tarik a 3 ans. Il l'accompagne à l'école maternelle.

"A l'entrée, il y avait la gardienne, je lui laisse Tarik. Lorsqu'elle a pris sa main, elle l'a regardé d'une manière particulière. Ce n'était pas du mépris, non, mais quand même, une forme de mépris. Tarik n'était encore qu'un tout petit garçon et, dans le regard de cette femme sur lui, ce matin là, j'ai ressenti, oui, la nécessité de quitter la France. Comme si j'avais soudain eu le pressentiment que dans ce pays, mes enfants n'iraient jamais à l'université".

En 2002 sur les Champs Elysée, il n'était plus que de passage à Paris.

Et dans le récit qu'il fait de cet épisode et du reste de sa vie, il n'y a pas que le racisme latent de ce regard de la gardienne, mais aussi ce qu'il révèle de blocages dans la société française.

Mohamed Chelali enseigne aujourd'hui le français à Vancouver, au Canada. Il est « installé », comme on dit. Et quand il fait défiler l'album de souvenirs devant Eric Lemasson pour XXI , le journaliste réalise la transformation physique du personnage. Images de la vie en France, Mohammed a l'attitude modeste d'un immigré de fraiche date, un blédard. Sur les images canadiennes, il a pris de l'étoffe. Et pourtant c'est en France qu'il a envie de vieillir.

Depuis qu’il a croisé le regard de la gardienne de l’école maternelle, son fils Tarik a étudié dans les meilleures universités du Canada, des Etats Unis et de France. Installé dans un bureau de l'université new yorkaise où il termine ses études, il résume le parcours de la famille en une formule : « en France, on te donne beaucoup, sauf la possibilité de rêver. »

Une photo pour finir

Dimanche soir, la cérémonie des Oscars se déroulera comme chaque année sur Hollywood boulevard et dans le théâtre habituel. Mais le théâtre a changé de nom : il ne s'appelle plus Kodak. Kodak a déposé le bilan il y a un an. A l'heure du numérique, la pellicule est vouée à s'enfoncer dans le passé, comme le cinéma muet.

A moins d'une semaine des Oscars, slate.fr évoque un documentaire dont le photographe Steve Mc Curry est le personnage principal. Cela s'appelle « La dernière pellicule de Kodachrome ».

36 poses avant de disparaître dans l’oubli... Jusque dans les années 70, c'est essentiellement via le Kodachrome que la photo couleur existe. Un grain très fin, et le maintien des couleurs au fil des années. Le Kodachrome est né en 1935. La reconnaissance artistique ne viendra que dans les seventies. Avant, beaucoup considéraient qu'un photographe digne de ce nom travaille en noir et blanc. En 1973, Paul Simon chante “Mama don't take my Kodachrome away”. Aujourd'hui tout cela est un petit peu sépia. Kodak se bat pour survivre, le numérique représente 70% de ses ventes. Quand Steve Mc Curry regarde ses bobines, il rend visite à un « vieil ami ». Le Kodachrome offrait une saturation douce, riche et voluptueuse des images. Il conserve une part de rêve.

A demain !

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