Patrick Cohen : La Revue de Presse… Un titre et un seul à la Une : l'affaire Strauss-Kahn… Yves Decaens : Au festival de Strauss-Kahn, hors compétition, voici donc «Le journal d'une femme de chambre». Pouvait pas la rater celle-là le Canard Enchainé, qui ose aussi en titre : « Erection piège à cons ! ». Voilà, c'est fait, avec aussi ce dessin de Lefred Thouron : on est à l'accueil d'un grand hôtel, sans doute le Sofitel de Manhattan : deux employés discutent et l'un d'eux s'étonne qu'on puisse courtiser une femme de chambre quand on peut se payer les plus belles prostituées de la ville. Son collègue de lui répondre : « Ah là, on sent bien l'homme de gauche ! ». Alors y a évidemment de très nombreuses façons d'aborder cette affaire DSK, de nombreux angles comme on dit, ce qui explique les 4-5, voire 10 pages parfois, qui lui sont consacrées. D'abord il y a les faits : le directeur général du FMI en prison à Rikers-Island, un endroit que plus personne n'ignore. Pour la visite, voyez Le Parisien ou Le Figaro : une île entre le Bronx et le Queens, 17.000 prisonniers, 7.000 gardiens, un Alcatraz version New-York, explique aussi Libération. « Un enfer sur terre », raconte à France-Soir d'anciens détenus, qu'approuve aussi dans Le Parisien, Christophe Rocancourt, célèbre escroc français incarcéré trois semaines à Rikers-Island : un univers gangréné par la violence, où l'on ne peut que survivre si l'on n'est pas mis à l'isolement, comme l'est bien évidemment DSK. Et puis il y a l'enquête, en attendant le grand jury de vendredi : une jeune femme est aujourd'hui particulièrement sollicitée, c'est Camille, la fille de DSK, qui vit à New-York et qui a déjeuné avec son père samedi. Lire dans Le Parisien comment sa déposition pourrait servir à contrer l'accusation sur l'heure de la présumée agression, et la présumée fuite de l'accusé. Cette enquête, c'est l'occasion de mieux comprendre (mieux qu'en regardant les séries américaines) les ressorts de la justice américaine, qu'on peut apprécier très différemment, c'est selon. Pour L’Humanité, cette justice états-unienne est le miroir fidèle d'un pays inégalitaire. On est bien loin, commente Christophe de Roubaix, de l'égalité de traitement et du contrôle démocratique : le système judicaire américain est perverti par le rôle dominant de l'argent et par l'élection des juges et des procureurs. Le fait est, dans Le Figaro, Marie-Amélie Lombard-Latune souligne qu'un procureur perdant un procès (surtout un procès médiatisé comme celui-là) peut se voir bloqué dans sa carrière, lors de sa prochaine candidature au poste d'attorney par exemple. Un professeur de droit de Nanterre le confirme : les juges et les procureurs sont élus, et donc sensibles aux pressions de l'opinion publique. Quant à cette mauvaise publicité des images, accablantes pour l'accusé : doucement les basses ! Dans ce même Figaro, Yves Tréhard regrette ce mauvais procès qu'on fait à la justice américaine : « N'oublions quand même pas, dit-il, qu'on ressort rarement intact d'une garde à vue à la française ! Ici aussi, la présomption d'innocence est un principe, mais elle n'est souvent que ça ! Et le rouleau compresseur médiatique fait le reste ». Autre débat qui traverse la presse : fallait-il justement montrer ces images d'un DSK abattu, menotté, entre deux molosses. Un traitement habituel dans les procès américains. Corinne Lesnes dans Le Monde met tout de suite les choses au clair : « Exhiber le prévenu devant les caméras est une pratique courante. D'ailleurs, la justice télévisée est une industrie en soi. Il y a même une chaine américaine qui présente à longueur de journée des émissions juridiques et des audiences de procès, de célébrités ou même d'anonymes. On peut le regretter, mais c'est comme ça ! En France, on est évidemment beaucoup plus réservé sur ce point. Il y a d'ailleurs une loi, la loi Guigou, qui protège les personnes n'ayant pas fait l'objet d'une condamnation, mais c'est tout le problème que soulèvent les responsables des rédactions télévisées. Ils s'en expliquent dans Libération, Le Figaro, en substance : oui, c'est une violence qui est ainsi faite à DSK, présumé innocent ! Mais ce sont aussi des éléments d'information dont on ne peut pas ne pas tenir compte, d'autant plus que les télévisions étrangères ne s'en privent pas, sans même parler d'Internet où tout cela pourra facilement être vu par tout le monde. Bref, la présomption d'innocence d'un côté, le droit d'informer de l'autre… La presse française qui continue à défendre malgré tout le droit à la protection de la vie privée des célébrités, politiques ou autres. Principe hypocrite peut-être, commente Nicolas Demorand dans Libération, mais fondamental. Imparfait, mais nécessaire. Mettre ce principe au rencart conduirait à favoriser la victoire du buzz et du trash. Et puis, ajoute le directeur de l'information de Libération, les journalistes ne sont ni des professeurs, ni des modèles de vertu. Une rédaction n'est pas une brigade des mœurs. Alors, tant que la vie privée n'interfère pas sur la vie publique, l'espace déontologique à la française est tout à fait cohérent. Ce que dit aussi Renaud Dély dans Le Nouvel-Observateur : « La personnalité de DSK était tout à fait connue. La presse a parlé de sa vie de séducteur et de dragueur. Nous avons raconté tout ce qui était racontable. Rien n'empêchait les donneurs de leçons d'aujourd'hui, conclut Dély, de les faire ces papiers ». Ce que pense aussi haut et fort le Canard Enchainé en Une, face à ces confrères qui gémissent en se battant la coulpe : les gazettes françaises n'auraient pas couvert les agissements du satyre DSK demande le Canard ? Ah bon, mais lesquels ? DSK courait les jupons et les boites échangistes : la belle affaire !c'est sa vie privée et elle n'en fait pas un violeur en puissance ! Non, conclut le Canard, pour nous, l'information s'arrêtera toujours à la porte de la chambre à coucher. Patrick Cohen : Reste à savoir à qui cette affaire peut maintenant profiter… Yves Decaens : A ses adversaires ou concurrents probablement, mais jusqu'à quel point ? Le PS est sens dessus-dessous, se plait à remarquer Le Figaro qui voit déjà les ambitions se manifester. A moins que le parti ne se regroupe tout entier derrière sa première secrétaire, comme le souhaite Henri Emmanuelli dans Le Parisien. Mais le PS le dit et le répète : il n'est pas temps de conjecturer du côté de l'Elysée. Peut-on se réjouir des malheurs du grand favori des sondages ? Pour le Canard, pas de doute, ce sont bien des larmes de crocodile qu'ont versées les ténors de la droite, Sarkozy et Fillon en tête. Nous voilà revenu au combat classique droite contre gauche, aurait dit le président, et quel que soit le candidat je le battrai ». Est-ce aussi évident ? Pas sûr pour Daniel Ruiz dans La Montagne, car avec la chute de DSK, dit-il, le PS se retrouve exonéré de la confusion des genres et des mauvais coups qui se seraient multipliés : DSK, son argent, ses failles, ses costumes décontaminaient, en quelque sorte, le bling-bling de Nicolas Sarkozy. Lequel, conclut Ruiz, aura plus de mal finalement face aux jansénistes que sont Hollande et Aubry. De fait, ajoute François Ernenwein dans La Croix, la vertu, ce mot passé de mode, pourrait se changer en nouvelle exigence et pourrait compter désormais dans la sélection des candidats. Ce que le président a bien intégré depuis de longs mois en prenant bien soin, comme l'écrit Guillaume Tabard dans Les Echos, de se représidentialiser. Dans ce contexte, remarque Jacques Camus dans La République du Centre, l'annonce d'un heureux évènement à l'Elysée souligne encore plus le contraste entre ce que vit la gauche en ce moment, l'illustration d'une certaine faillite morale, et le président candidat qui va pouponner en bon père de famille. Cela dit, pas question d'utiliser le bleu layette contre le bleu marine, non ! D’ailleurs, on verra que la grossesse de Carla n'influence que très peu les lecteurs du Parisien, car pour eux c'est du people et pas de la politique. Comme quoi, malgré tout ces débats, on fait parfaitement la part des choses. Ce qui est sûr, comme dit Hubert Coudurier dans Le Télégramme, c'est qu'on est loin, très loin, du général de Gaulle et de tante Yvonne. Le doute n'est pas permis : on a changé d'époque !

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