Patrick Cohen : Comme chaque vendredi, la Revue de Presse à deux voix. Guyonne de Montjou, Bruno Duvic. A la Une : Benghazi, après la peur, l'espoir... Guyonne de Montjou : Benghazi a passé une nuit de délire ! Selon le reporter du « Daily Mail", une clameur s’est élevée dans la ville, à l’annonce du vote de l’ONU. Cette ville devenue bastion de la résistance à Kadhafi a comme explosé d'un coup. Feux d’artifices sur le front de mer, concert de klaxons, forêt de drapeaux, des hommes qui tombent à genoux sur le macadam, mains tendues vers le ciel, hurlant de toute leur force cette joie. Il n'y a pas une seule femme sur les photos, mais le soulagement est immense pour tout le monde, on le devine, alors que l’armée de Kadhafi était à la porte de la ville. Bruno Duvic : Benghazi, dans l'attente des avions étrangers et des troupes de Kadhafi, c'est une ville maniaco-dépressive. Voici comment Christophe Ayad la décrit dans Libération, lors de cette semaine interminable. Mardi soir, des insurgés tiraient des feux d'artifice, persuadés que le colonel venait de mourir dans le crash d'un avion suicide sur son bunker de Tripoli. Mercredi matin, même ville, rideaux de fer baissés, rues désertes. A la hâte, quelques passants recouvraient de peinture noire les graffitis anti Kadhafi. Un mois après le déclenchement de la révolution, la coalition est désorganisée. Restent des fragrances de ce printemps arabe, et cette jeunesse Internet qui a respiré la liberté. Dans le papier de Christophe Ayad, on voit passer Ramadan. Il a 23 ans. il fait des tours de voitures dans la ville au son du "Zenga zenga", ce remix techno du premier discours de Kadhafi. Un peu, écrit Christophe Ayad, un peu comme si les Républicains espagnols dansaient le flamenco sur les discours de Franco. Benghazi ville entre mille sentiments. Parmi eux, la francophilie. Sur le site des observateurs de « France 24 », photos de drapeaux bleu-blanc-rouge accrochés aux bâtiments de la cité. Guyonne de Montjou : La France est donc en vedette ce matin, à Benghazi et dans la presse étrangère. La France et Alain Juppé ! Son déplacement à New-York a marqué les esprits, comme s'il montrait une détermination toute personnelle et une victoire diplomatique obtenue cette nuit, à l'arrachée, même la presse britannique loue l'efficacité hexagonale, qui a agit main dans la main avec Londres et Beyrouth. La photo d'Alain Juppé est en Une du « Times de Malte » qui a bouclé plus tard que nos journaux. Une photo qui montre le vote dans la grande salle du Conseil de l’ONU. Juppé en gros plan, main levée, l’air grave. « La Stampa » croit savoir que si la France était si sûre d’elle-même, si elle a bravé les réserves allemandes, c’est parce qu’elle avait obtenu des garanties de ses partenaires arabes. Le journal italien révèle que le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, la Jordanie et l’Egypte lui avaient promis de l’aider à défendre la zone d’exclusion aérienne. Bruno Duvic : Frappes contre Kadhafi, la France en première ligne, se félicite Le Figaro. Même Jean-Marcel Bouguereau, pas spécialement fan du pouvoir en place, en prend acte dans La République des Pyrénées. Avec cette réserve sous forme de question : cette accélération réussira-t-elle à faire oublier l'attitude hostile à l'égard de la révolution tunisienne comme envers l'Egypte ? Un sondage de La Croix ce matin, montre que le printemps arabe inspire plus d'inquiétude que d'enthousiasme à l'opinion européenne en général. Crainte de l'arrivée au pouvoir des islamistes. Le vote de cette nuit changera-t-il la donne ? En tout cas, « Rue89 », entre autres, s'en félicite : c'est inespéré, l'ONU fonctionne. Guyonne de Montjou : Kadhafi a riposté devant la caméra d'un journaliste portugais hier. Voilà ce qu'il lui a dit : « Le monde est devenu fou et nous allons lui répondre en devenant fous à notre tour ». Ce vote de l'ONU « c’est de la folie, de la démence, de l’arrogance ». C’est une tentative de « colonisation flagrante ». Sous sa tente, le dictateur rythme ses phrases en frappant son genou droit de sa main baguée, les yeux mi-clos, il balaye sans arrêt du regard une ligne imaginaire, comme un rayon laser, de gauche à droite. Dans sa tenue plus marron que jamais, il se dit prêt à livrer bataille sur toute l'étendue de la Méditerranée : « Toute installation civile et militaire vont devenir les cibles de notre armée. Telle sera notre contre-attaque (…) » C'est donc à cet homme que l'on s'apprête à faire la guerre. Les journaux français ébauchent les différents scénarios possibles. De l'exclusion aérienne à un bombardement du QG du colonel. Sur son blog, le journaliste de Marianne, Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense prévient : « La différence entre la guerre et les exercices, c'est qu'à la guerre l'ennemi réplique à sa manière; penser que quelques frappes aériennes suffiront à contraindre Kadhafi à la reddition, c'est sans doute faire preuve d'un optimisme déraisonnable ». Guyonne de Montjou : Les ministres du gouvernement vivent séquestrés par Kadhafi lui-même ! C’est un journal d’opposition libyen, « El Bernieq », qui l’affirme, citant une source sûre. Depuis vingt jours, une douzaine de ministres seraient ainsi retenus dans le QG du Guide, à Bab al-Aziziya, à Tripoli. L’équipe gouvernementale est surveillée par les services de sécurité libyens, avec interdiction de sortir du bâtiment. Le Guide aurait été traumatisé de voir ses ministres de l’Intérieur et de la justice prendre la poudre d’escampette il y a trois semaines et rejoindre l’insurrection. Bruno Duvic : Parmi ceux qui sont plus réservés sur l'intervention en Libye, Michel Guilloux dans l'Humanité. Et pourquoi pas d'intervention à Bahreïn où une jeunesse se fait massacrer par les balles et les chars d'une armée étrangère. Est-ce parce que c'est l'Arabie Saoudite ? Parole d'une spécialiste du monde arabe interrogée par Corine Lesnes dans Le Monde : « Washington a ignoré pendant trop longtemps la crise qui couvait à Bahreïn, au nom des facilités accordées à la 5ème flotte américaine ». Patrick Cohen : A la Une également des journaux français et étrangers : Japon… Guyonne de Montjou : Avec la psychose nucléaire, on en viendrait presque à oublier le drame d'origine, le tremblement de terre. Les recherches sont toujours sporadiques, certaines zones restent inaccessibles, et les autorités japonaises avancent ce matin le chiffre de 11.000 morts. Le « Evening Standart » n'est pas si prudent. Le journal britannique donne la parole à un professeur japonais, qui travaille dans la cellule d'urgence. Pour lui, ça ne fait aucun doute, le séisme et le tsunami ont tué jusqu'à 100.000 personnes. Bruno Duvic : La Libye, plaque tournante du printemps arabe, ou le Japon et ses dizaines de milliers de victimes, comment choisir ? Libération a choisir de ne pas choisir. Le journal présente deux Unes ce matin : Recto : « Contre Kadhafi, la guerre »... Entre la première et la deuxième édition, le point d'interrogation a disparu. Entre temps, l'ONU a voté. Au verso du journal, photo d'un hélico déversant de l'eau sur la centrale de Fukushima. C'est « la centrale infernale ». Infernale, et pourtant pour la première fois depuis une semaine, la même expression, lueur d'espoir, apparait dans deux journaux, Figaro et Monde... L'opérateur devrait tenter de rétablir l'électricité aujourd'hui dans la centrale. C'est une journée décisive pour la Dépêche du midi. A la Une de l'Union de Reims "Seul un miracle", points de suspension. « Le peuple japonais est à bout » titre Métro. Photo d'un vieil homme à genoux sous la neige devant sa maison effondrée. Guyonne de Montjou : Le « Washington Post » décrit la ruée vers l’iode sur la côte ouest des Etats-Unis. Le nuage faiblement radioactif venu du Japon devrait toucher les côtes californiennes ce vendredi. Les habitants n'ont pas attendu son arrivée pour se ruer sur les comprimés d’iodure de potassium. Le « Washington Post » décrit la panique : les coups de téléphones alarmés que reçoivent les pharmaciens à longueur de journée : « sauvez-moi, je vous en supplie, juste quelques gélules d’iode ! ». Le principal fournisseur américain, Anbex, est en rupture de stock. Son médicament est le plus efficace pour lutter contre les effets des radiations, en particulier sur la thyroïde. Patrick Cohen : Coup d'œil aux autres titres de l'actualité... Bruno : Au fait dimanche, on vote ! Cantonales entre probable abstention et montée du Front national. Marianne en kiosque demain, enquête sur ces millions de Français qui ne veulent plus voter. Le Parisien revient sur la petite phrase de Claude Guéant, le ministre de l'Intérieur, qui fait polémique : "Les Français ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux". Marine le Pen lui décerne le titre de membre d'honneur du FN... C'est relevé notamment dans La Provence. Enfin, la Une de l'Equipe : Ribery et Evra de retour en équipe de France. Mais c'est un retour sous condition. Laurent Blanc attend d'eux un comportement irréprochable. Guyonne de Montjou : On retourne en Asie, parce qu'en Chine, il s'est passé un évènement curieux il y a quelques jours. Un incident qui touche à la mémoire de feu Mao Tsetoung. L'histoire, c'est le « China Daily » qui la rapporte. Au sud du pays, une entreprise de travaux publics a eu le malheur de déchouquer, de déboulonner, par inadvertance, une statue de 10 mètres, à l'effigie du dictateur. Crime de lèse-Mao... La ville s'est comme arrêtée de vivre pendant six jours. Les ouvriers de l'entreprise sont restés en état de sidération, ne pouvant même pas ramasser une seule pièce de la statue sur le sol. Il a fallu attendre les excuses publiques du président de l'entreprise et la promesse de reconstruire la statue à l'identique pour que la vie reprenne son cours. Comme quoi, cher Patrick, la mémoire des peuples reste un mystère impénétrable !

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