Sexagénaire au temps du virus, Benoit Duteurtre se souvient de Suzy Delair qui lui donna son piano, le Figaro. La colère ravigorante d'Arundathi Roy, la Croix. Sloterdijk (le Point) et Zizek (l'Obs) divergent sur nos libertés entamées dans la lutte contre le virus.

On parle d’un piano…

Le Piano que donna une vieille dame de 95 ans à son copain écrivain avant de s’en aller dans une maison de retraite où elle attendrait disait-elle le moment « de rejoindre papa et maman », elle s'appelait Suzy Delair qui était actrice, Quai des orfèvres, et chanteuse, elle  avait fait découvrir "c’est si bon" à Louis Armstrong, elle est allée chez papa et maman dimanche dernier à 102 ans, nous en avons à peine parlé, mais dans le Figaro, Benoit Duteurtre se souvient de Suzy avec qui il buvait des chocolats chaud quartier de l’Odéon, 

Et ces simples mots, chocolat chaud quartier de l’odéon, résonnent comme une avant-guerre…  

Duteurtre contemple Paris depuis son balcon près de Notre Dame, et il pense à Suzy qui lui donna son piano Pleyel en bois de citronnier  sur lequel il essaye de jouer du Bach, du Debussy, Duteurtre au temps du virus  nous dit que demain, il aura 60 ans.

Les paroles disent nos désarroi. Libération s’offre tout entier aux gens de plumes, et ce Libé des écrivains est l'écho du vieux père que je suis.

« Vous manqueront comme jamais vos enfants adultes, et vous recevrez comme un coup de poing dans l’estomac la pensée que, pour la première fois depuis qu’ils ont quitté la maison, vous n’avez aucune idée de quand vous les reverrez», écrit de Rome confinée avant nous Francesca Melandri.  

« Mes enfants sont restés chez eux écrit Sylvain Oillon. J’avais pourtant insisté. «Ils ont peur de nous contaminer», dit mon épouse. Peut-être. N’empêche qu’ils ne sont pas venus. C’est à cela qu’on se sent vieilli. » 

Vieux père, je suis aussi un vieux fils et dans Libération  me parle aussi bien Magyd Cherfy qui raconte sa maman 80 ans privée des siens pour son bien. 

« Elle pleure et se débat comme un enfant malade. Elle crève les oreillers, se griffe les joues. Fini les crêpes, fini les petits-enfants. Fini les quatre heures, les visites, le resto du samedi, confinée la vieille. Elle veut bien que ce soit la fin de tout mais sans être séparée des siens. Ce qu’elle veut c’est pouvoir toucher des mains, caresser des joues, embrasser des paupières, être liée par la chair, le ciel attendra »

Et cette vieille maman dit l'atroce inégalité de l'âge, quand dans Le Monde je lis une mère jeune, elle a aussi cette grace, la romancière Leïla Slimani, qui dans sa maison de campagne où elle est restée à la fin du weekend dernier, tient pour le Monde son journal du confinement, elle dit à ses enfants, que nous vivons comme dans la Belle au Bois dormant, nous prenons du repos et un jour nous pourrons nous embrasser à nouveau…

J'ai une mère octogénaire, des enfants adultes et aussi des gamins confinés, il ne me manque que d'être écrivain pour être comme Leila Slimani serein en alexandrin? "J'aime la solitude et je suis casanière", écrit-elle... Mais lucide aussi bien elle se sait privilégiée et dans son scrupule encore elle nous reflète, mais la littérature est-elle seulement un miroir?

Et les écrivains ne parlent pas seulement du coronavirus…

La Croix veut conjurer la suppression du salon du livre et éclaire ces écrivains indiens qui devaient l’illuminer, et d’abord la plus fâchée, Arundathi Roy, « une fée indomptable, forgée de rage et de compassion », elle a 60 ans, des cheveux blancs désormais, elle est née aux livres en écrivant ceci, « je hais miss Mitten », à propos d’une enseignante qui la grondait injustement; et les inégalités la transcendent, et le nationalisme qui ravage son pays ne la laisse plus dormir, « La bataille va être effrayante », dit-elle.

 Il y eut, il y aura, il y a d’autres batailles que celle d’un virus.. 

 Dans Society, vous verrez un reportage photo paru il y a quelques semaines dans le New York Times, signé Kiana Hayeri, une photographe americano canadienne. On y voit des femmes avec leurs enfants, elles jouent, elles rient, elles cuisinent, elles partagent…

Elles sont pourtant en prison, mais en Afghanistan, où elles furent mariées si jeunes avec des hommes qui les séquestraient et les battaient et qu’elles ont tué, et c’est en prison qu’elles se sentent enfin libre…

Le coronavirus n’est pas la fin de l’histoire, elle ne l’a pas attendu… Même s’il lui appartient, et peut-être s’il la change… 

Et on débat déjà des conséquences politiques du virus…

Qui exacerbent les frustrations des salariés, les inégalités, et l’état désastreux des prisons italiennes dont la révolte est racontée dans le Monde. Mais c’est l’inquiétude sur nos libertés qui resurgit ce matin quand les Echos et l’Opinion, qui reprend le Wall street Jjournal, décrivent comment des Etats, la Corée et Israel en tête, veulent utiliser les données personnelles pour repérer et avertir des citoyens ayant été au contact de la maladie… Où est la limite?

Ce débat cristallise entre deux hebdomadaires et deux philosophes. 

Dans le Point, l’allemand Peter Sloterdijk  s’effare de ce que nous acceptons, moque le vocabulaire de guerre en vigueur, et voit dans la crise l’occasion d’une une régression antilibérale, « le fantôme de l’ordre retrouvé », l’état l‘exception dont rêvaient des penseurs autoritaires des années trente, tel Carl Shmitt.

En face dans l’Obs, le marxiste slovène Slavo Zizek balaie les craintes comme des coquetteries et envoie au rancart les avertissements de Michel Foucault, qui analysait le diptyque « surveiller et punir »…  Oui il faut surveiller et punir dit Zizek car les démocraties doivent montrer qu’elles sont capables elle aussi d’autorité pour protéger les plus faibles… Puisque le virus méconnait l’égalité.

Sloterdijk et Zizek citent une même oeuvre littéraire, le Decameron de Boccace, l’histoire de jeunes gens reclus pendant la peste noire qui se racontaient des histoires. Sloterdijk y voit un modèle, Zizek dénonce un luxe pour privilégiés,  l’annonce de ces "super-riches de l’élite financière" qui échapperaient sur leurs îles aux affres du virus…

Il faut de la pensée et des mots dans les temps de doute, et de la colère. Dans Charlie hebdo, Riss, qui se bat de textes et de dessin, s’insurge contre le pouvoir, qui a décrété comme non indispensables les librairies, les musées, les théâtres… « Quand la crise sera passée, nous prendrons peut-être conscience de ce que nous avons fait et dit pendant cette période trouble. Et peut-être n’en serons-nous pas très fiers » écrit cet homme inlassable.

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