(Nicolas Demorand : "De la main de Dieu à celle qui tient un drapeau, la presse dribble entre foot et identité nationale, ce matin")... Un avion Air France est en vol pour l'Afrique du Sud. Dans le ciel, les nuages dessinent un grand "Ouf !". Le commandant de bord prend la parole : "Malgré quelques turbulences, nous atterrirons comme prévu le 11 juin 2010. Thierry, enlève ta main des commandes, s'il te plaît !". Voilà comment Chenez, le dessinateur de L'Equipe, résume le match d'hier soir : une victoire sans gloire, et grâce à une main. Alors concours de titres, ce matin... "Main basse sur le Mondial", pour L'Union de Reims. "Qualifiés du bout des doigts", pour La Voix du Nord. "Henry donne un sacré coup de main aux Bleus", pour Le Parisien-Aujourd'hui. L'Equipe donne dans les références à l'histoire du football. C'est "la main de Dieu" : allusion à une phrase de Maradona, qui avait ainsi justifié un but marqué de la main. Mais dans le récit qu'il fait du match, Vincent Duluc se sert de ses doigts pour administrer une fessée aux Bleus. Vous vous souvenez de Louis de Funès dans "La Grande Vadrouille" : "Messieurs, ce n'était pas mauvais, c'était très mauvais". Eh bien c'est pareil sous la plume de Vincent Duluc... "La soirée a été incroyable. incroyablement mauvaise, vu de l'équipe de France. C'est un miracle d'avoir survécu aussi longtemps à pareil néant, à ces passes de petits garçons et à ces peurs de joueurs moyens... un miracle d'avoir survécu à toutes les occasions irlandaises au coeur du match le plus attendu et le plus raté de l'histoire de l'équipe de France depuis une éternité. Le milieu de terrain français était apocalyptique. On ne peut pas faire la liste des occasions françaises en première période : il n'y en a pas eu. L'Irlande est lésée. C'est ainsi, même d'une encre douteuse, que s'écrivent les histoires qui se finissent bien". Dans son édito de L'Equipe, Fabrice Jouhaud rouvre déjà le dossier Domenech... "Sera-t-il l'homme de la situation pour faire progresser cette équipe en sept mois ?". Le seul qui trouve vraiement grâce aux yeux des commentateurs ce matin, c'est le gardien de but Hugo Lloris : il obtient la note de 9 sur 10 dans L'Equipe, alors que Gourcuff écope d'un 3. Lloris les a maintenus en vie. (ND : "Et dans la presse irlandaise, quels commentaires ?") Eh bien c'est encore un peu la main de Dieu... "La main d'Henry sépare les deux équipes", écrit le IrishTimes.com. On pense à la main de Dieu qui écarte la Mer Rouge... rouge de colère, en l'occurrence. "Il y avait de la rancoeur dans l'air", écrit le journaliste de l'Irish Times Ruadhàn Mac Cormaic. "C'est une nuit qui restera longtemps dans la mémoire des milliers de supporters qui ont rempli le Stade de France jusqu'au petit matin". Là, il exagère un peu, le camarade irlandais. (ND : "Un autre match était suivi de très près hier soir"...) "Viva l'Algérie ! Les Verts battent l'Egypte 1-0 et se qualifient pour la Coupe du Monde" : c'est la Une du quotidien El Watan, ce matin. La fierté se lit dans les titres et les colonnes du journal : "La belle revanche", "L'Algérie qui gagne !", "La qualification nous place dans le gotha mondial". Il est même question, là aussi, de "justice divine". "Merci les gars !", écrit Saïd Rabia... "Vous nous avez fait honneur, les gars. C'est la victoire des hommes : des hommes comme l'Algérie en a toujours enfantés. Nous sommes fiers de vous. Vous êtes des lions, des vrais battants. Les Algériens ont réappris à gagner". Et tiens, tiens... Au lendemain de ces deux matches, à la Une du Parisien, ce n'est pas un drapeau français en photo : c'est un drapeau algérien. Car à Paris, a remarqué le quotidien, la liesse était algérienne. Le drapeau, il est tenu par une jeune femme juchée sur une voiture sur les Champs-Elysées. Voilà donc le constat, ce matin : hier soir, en France, malgré quelques incidents, on a entendu aussi la joie algérienne, et même davantage que la joie française dans certains coins. Voilà une base de travail intéressante pour le fameux débat sur l'identité nationale... "Identité nationale : joue-la comme Zidane", écrit Yacine Djaziri sur le Bondy Blog. Et il poursuit : "Cette semaine, notre Zizou national, comme la plupart des Français ayant eu la chance d'être baigné dans une double culture, a tremblé pour deux équipes de football. L'exemple de ce grand champion français peut en partie illustrer la complexité d'un débat tactique sur notre identité nationale. On peut à la fois porter les couleurs de la France au plus haut et supporter une autre équipe nationale aux couleurs du pays d'origine de ses parents. Toutes ces réalités sont le fruit d'un enchevêtrement d'histoires de tout un chacun". (ND : "Et ce débat sur l'identité nationale, il est mené dans Libération et L'Humanité")... Ce matin, Libération ouvre ses colonnes à des philosophes : ce sont eux qui commentent l'actualité. Parmi ces journalistes d'un jour : Grégory Cormann... Il est chercheur à l'Université de Liège. Et il a passé la soirée à Barbès. Lors du match de l'Algérie, dans un bar PMU, les supporters qu'il retrouve encouragent leur équipe en arabe et en français, parfois dans un étonnant mélange. L'échange marche dans les deux sens. Le chercheur rappelle que cette équipe d'Algérie est aujourd'hui largement composée de joueurs qui sont nés, ont été formés ou ont commencé leur carrière en France. Le sélectionneur des Fennecs (le surnom de l'équipe d'Algérie) a récemment déclaré que les Algériens avaient bâti les HLM en France, mais que la France avait construit son équipe de foot. Alors l'identité nationale... On quitte le foot pour revenir à la politique pure et dure. Ce sont les philosophes Vincent Cespedes et Michel Serres qui se collent à ce sujet très sensible, ce matin dans Libé. Cespedes d'abord... "Le concept même d'identité est conçu pour agiter mille menaces. Alors comment garder son calme ? Eh bien, à l'instar de l'arabité, de l'ivoirité ou de la belgitude, la francité est introuvable dans les souches généalogiques, les patrimoines génétiques et les pedigrees. Près d'un tiers des mariages contractés en France sont mixtes. L'identité est-elle dans l'Histoire alors ? Non plus : l'historien Fernand Braudel a démontré que l'identité de la France se nourrit historiquement de sa diversité foisonnante, qui a toujours été le cauchemar des administrations. Comme disait Paul Valéry : 'L'Histoire n'enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout'". Et Vincent Cespedes conclut en citant Nathalie Sarraute, Française juive d'origine russe : "Vue de l'intérieur, l'identité n'est rien". Et puis un mot de l'édito de Michel Serres, pour qui parler d'identité nationale est une erreur, et même un délit. "Il ne faut pas confondre identité et appartenance. Je ne SUIS pas Français ou Gascon, écrit Michel Serres, mais j'appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui parfois rêvent en occitan. Je suis la somme de mes appartenances, que je ne connaîtrai qu'à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe". "Contre l'identité selon Besson", L'Humanité met en valeur ce matin la citoyenneté... L'Huma reprend la célèbre phrase de Renan : "La nation est un plébiscite de tous les jours. Il faut relancer la création continue de la citoyenneté". La France, un pays qui doit rester ouvert... C'est déjà le cas, pour Le Figaro. Selon le quotidien, la France est championne d'Europe en matière de naturalisations. 100000 personnes devraient opter cette année pour un passeport tricolore. "Le droit de la nationalité français est aujourd'hui l'un des plus ouverts d'Europe", dit le spécialiste des questions d'immigration Patrick Weil. Il faut tout de même de la persévérance : dix ans en moyenne. L'administration écarte chaque année un candidat sur cinq. Et Cécilia Gabizon cite les cartes manuscrites et les lettres dactylographiées qui arrivent à la Sous-Direction des Naturalisations : ceux qui ont décroché leur passeport disent leur soulagement et leur fierté. Un chiffre qui éclaire tout ce qu'on vient de dire précédemment : l'an dernier, quelque 12500 Algériens ont été naturalisés par décret. Ils viennent en deuxième place, derrière les Marocains et devant les Tunisiens. Sur ce thème de la France qui change, vous pourrez lire le très beau reportage de Marie-Pierre Subtil, dans Le Monde... Elle est retournée dans le village que l'économiste Jean Fourastié avait examiné pour son fameux livre sur les Trente Glorieuses : le village de Douelle, dans le Lot. Fourastié en faisait l'image d'une France qui s'était transformée entre l'après-guerre et les années 70. Les transformations ont continué. Une petite image pour dire les bouleversements de cette France profonde en quelques décennies. Naguère, à Douelle, on se précipitait sur le crottin de cheval dans la rue pour l'épandre dans les jardins. Aujourd'hui, il y a deux poubelles surnommées "Toutounet" : les propriétaires de chiens sont priés d'y déposer les crottes de leurs compagnons. Même à Douelle, 750 habitants, au coeur du Quercy, on n'est plus dans un monde agricole : on est dans un monde de la ville. Et puis un tout dernier mot, Nicolas, pour faire la transition avec votre sujet du jour, la grippe A, cette petite brève des Inrockuptibles : sachez que pour enrayer la diffusion du virus, des églises italiennes ont installé des distributeurs automatiques d'eau bénite à l'entrée des édifices. Après le pousse-mousse, le pousse-messe. Et il est encore question de la main de Dieu... Bonne journée...

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