(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : le charme des moches

(Bruno Duvic) A Vienne en ce moment, de curieuses affiches parsèment les murs de la ville. Elles font la promotion du prochain Life Ball, grande soirée de charité au profit de malade du Sida. Les affiches ont été dévoilées juste après la victoire de Conchita Wurst à l'Eurovision. Elles montrent un transsexuel entièrement nu, avec alternativement un pénis ou un sexe de femme.

Chaque soir après le travail, raconte la presse autrichienne, reprise par la correspondante du Monde à Vienne, une femme qui s'appelle Hilde, parcourt les rues de la ville avec une bombe de peinture noire et recouvre le sexe d'une minijupe.

Quand on pense que la minijupe il n'y a pas si longtemps provoquait des vapeurs aux ligues de vertus, on se dit que du chemin a été fait... Les Autrichiens ont les hormones en vrac ! Cette victoire de Conchita Wurst à l'Eurovision n'en finit pas de remuer le pays : le parti socialiste veut en profiter pour élargir les droits des homosexuels, les chrétiens démocrates et l'Eglise ont le pied sur le frein. Cela dit, toujours dans la presse autrichienne, l'archevêque de Vienne s'est fendu d'un texte pour dire que les transsexuels méritaient le respect auquel nous avons tous droit.

Fort bien, tout cela est intéressant, amusant, sexy. Mais ça a beau se passer en Europe, ça n'a pas grand chose à voir avec les élections européennes de dimanche. Comme le rappelle utilement slate.fr , il ne faut pas confondre Conchita Wurtz et Martin Shulz, candidat socialiste à la tête de la commission européenne. Slate se moque de tous ces spots de campagne qui essaient à tout prix de rendre ces élections européennes sexy. « Chaque nouveau pic d'abstention semble devoir être suivi d'une nouvelle campagne encore plus sexy. On danse pour l'Europe, on chante pour elle, devra-t-on bientôt coucher pour elle ? » Non, l'Europe pour laquelle nous nous déplacerons (ou pas) dimanche n'est pas sexy.

Est-ce que c'est un drame ?

Il y a un mot clé en Europe que nous les Français nous avons du mal à intégrer et qui renvoie plus tôt à la sagesse des vieux couples qu’ l’exubérance sexy, c'est celui de compromis. Et il explique en partie pourquoi, les plus forts, en Europe, ce sont les Allemands. « L'Europe à l'école allemande », dossier de Une dans Libération .

Bien sûr, il y a l'économie florissante, le poids de leur population, mais si les députés allemands sont les plus influents au parlement de Strasbourg, explique Jean Quatremer, c'est aussi parce qu'ils travaillent mieux que beaucoup de leurs collègues. En tête des délégations les plus présentes lors des votes en séances, les Français sont plus proches de la queue. Idem en commission parlementaire, là où se fait le travail de fond. Pas cumulards, pas à Strasbourg par défaut. « Ici, dit la députée socialiste française Pervenche Bérès, on n'a pas d'influence parce qu'on n'était une vedette dans son pays. Il faut être présent, point. » Et le parlement européen ce n'est pas le parlement français et son éternelle opposition droite-gauche et son nombre de partis assez limité. Pervenche Bérès ajoute : nous Français, « nous n'avons ni la culture du parlementarisme, ni celle des coalitions, ni celle du compromis. » Les allemands l'ont. Savoir faire des compromis droite-gauche pour par exemple, défendre les intérêts de l'industrie automobile maison. Les députés allemands connaissent les rouages du parlement, les postes qu'il faut occuper un peu dans l'ombre pour avoir vraiment de l'influence.

Bilan ? Cette boutade qu'on entend parfois dans les couloirs de Bruxelles : « Le parlement européen, c'est la troisième chambre du parlement allemand. Mais c'est difficile d'expliquer cela en quelques secondes à la télévision.

Difficile d'expliquer cette machinerie très complexe.

Surtout quand les hommes et femmes politiques sont systématiquement regardés de travers. Dans Les Echos , Edouard Martin en témoigne, lui qui a quitté sa vie de syndicaliste pour faire campagne dans le Grand Est aux Européennes. "J'avais sous-estimé la méconnaissance de l'Europe par les Français et le degré de détestation des politiques. C'est presque devenu de la haine. Prendre le costume politique c'est être soupçonné d'insincérité. On est présumé menteur"

Et pourtant, il y a du travail. Mediapart s'attaque à l'un des très gros dossiers pour les élus et les dirigeants européens. L'immigration. Quelques chiffres pour prendre la mesure du défi. En 20 ans, les hommes, femmes et enfants morts en méditerranée en tentant de joindre l'Europe seraient près de 25.000.

Mais le danger ne dissuade pas. Entre janvier et avril 2014, au début de cette année, donc, 22.000 personnes ont débarqué en Italie, dix fois plus que l'année dernière à la même période.

Depuis octobre dernier, un dispositif national de sauvetage a été mis en place. Il s'appelle Mare Nostrum , il est placé sous l'autorité de la marine militaire. En avril, en seulement quatre jours, il a permis par exemple de sauver 4.000 personnes de la noyade. Une partie de la gauche et l'église italienne applaudissent. La droite redoute un effet d'appel d'air. Mais « il n'y a pas davantage d'immigrés répond le chef de la marine militaire, simplement moins de morts ».

Et pourtant, Mare Nostrum pose beaucoup de questions, à en croire Carine Fouteau, qui publie cet article sur Mediapart. Beaucoup d'opacité sur cette opération qui coute à l'Etat italien entre 12 et 14 millions d'Euros par mois. Opération humanitaire mais menée par des soldats. Quel cadre légal ? Que deviennent les rescapés, une fois à terre ? Les navires de la marine peuvent-ils ordonner aux bateaux de pêche de rebrousser chemin ?

On pourrait ajouter : est-ce à l'Italie seule de gérer cette affaire alors que les réfugiés veulent avant tout entrer en Europe ?

Immigration, institution, fiscalité et tous les autres sujets : Le Figaro et Ouest France présentent ce matin les programmes détaillés des partis aux élections européennes.

On peut dire que l'Europe est complexe, ça n'empêche pas des tendances de se dégager. Par exemple, la montée en puissance, au fil des années du parti de gauche radicale Syriza en Grèce. 27% des intentions de vote, les sondages le donnent gagnant aux Européennes. Même un ancien conseiller du parti socialiste, le Pasok le dit à Maria Malagardis dans Libération : "Le temps de Syriza est venu. Ils doivent accéder au pouvoir pour qu’on voie enfin ce dont ils sont capables. »

Dans cette Grèce qui ne sort pas de l'austérité, ceux qui étaient jadis les deux grands partis, le Pasok et les conservateurs ont pour un bon bout de temps perdu toute popularité. Le parti socialiste est crédité de 4% des voix. Et même une partie de l'électorat de droite décroche - la petite bourgeoisie qui souffre elle aussi des baisses de salaires et qui a très mal vécu la dernière vague d'impôts. La Grèce a beau être revenu sur les marchés financiers, cela reste abstrait aux yeux de l'opinion.

27% d'intentions de vote pour Syriza, mais en Grèce aussi, 16% la semaine dernière aux municipales à Athènes pour le parti néo-nazi Aube Dorée.

Si à Vienne, ce qui parsème les rues, ce sont les affiches d'un transsexuel, à Athènes, il y a quelques jours, c'étaient les tracts noirs du candidat d'Aube dorée aux municipales. Il s'appelle Illias Kassidiaris. Beau gosse au demeurant.

On peut préférer le charme des moches.

A demain !

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