(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : une ville rose en noir

(Bruno Duvic) Ca se passe à Toulouse mais c'est à la Une à Strasbourg, Rennes, Bordeaux, Angoulême, Lille ou Marseille. C'est "Un drame national" titre La Croix , une "Tragédie" - encore plus qu'ailleurs peut être - dans La Dépêche duMidi . Le journal de Toulouse consacre une édition spéciale à la tuerie. La Une est sur fond noir. En photo des élèves de l'école Ozar Hatorah éplorés.

Un professeur et quatre enfants à terre sont morts, ce sont "Nos enfants" écrit Jean-Claude Souléry dans l'éditorial de La Dépêche

"Nos enfants, puisque la proximité - affective et géographique - amplifie forcément notre compassion, puisque les victimes appartiennent à notre communauté, français toulousaine et chacun en porte le deuil. Notre deuil.

Nous sommes soudainement projetés au cœur d'un de ces drames que l'actualité réserve d'ordinaire à des pays lointains déchirés par la guerre et le terrorisme et dons nos sociétés dites civilisées se croient, par principe, épargnées."

"Notre deuil", écrit Souléry. Chaque quotidien régional à sa manière, s'approprie ce drame. Sud Ouest rappelle que le professeur abattu était né à Bordeaux. La Voix du Nord interroge deux rabbins de Lille et Lens : "Ce n'est pas un problème juif, disent-ils mais un problème national"

Dans cette presse sous le choc, on relèvera la Une de Libération , la plus dépouillée et peut être la plus violente, comme une pierre tombale. Pas de titre, juste un fond noir avec les noms, prénoms et âge des sept victimes du tueur depuis le 11 mars, s'il est confirmé que c'est bien le même homme

La presse étrangère évoque le drame également

Le Wall Street Journal et le Herald Tribune choisissent la même photo à la Une, cet homme, écharpe bleu gris, cheveux couleur cendre qui conforte un garçon à kipa, sans doute son fils. On ne voit pas le visage du garçon, la main de l'homme le cache.

La Dépêche du midi rappelle cette phrase du président israélien, Shimon Peres hier : "je ne connais pas de plus grand péché que le meurtre d'un enfant"

En France, on a bien senti que les hommes politiques faisaient très attention à ce qu'ils disaient hier. Certains quotidiens israéliens sont nettement moins précautionneux.

Ainsi le libéral Jerusalem Post sur son site Internet donne la parole à un ancien résident toulousain qui vit désormais à Har Homa au sud est de Jerusalem. "La ville de Toulouse n'est plus sûre pour les Juifs"

Il affirme que le climat a changé ces dernières années, les membres de la communauté ne se sentent plus à l'aise de porter la kipa ou de parler de politique ou d'Israël en public. Et l'homme interrogé met en cause l'immigration musulmane.

Avant Toulouse, l'antisémitisme avait reculé en France affirme pourtant le journaliste Jacques Benillouche sur slate.fr . Les actes anti juifs étaient à leur plus bas niveau depuis 10 ans.

Un contexte en France aurait-il pu favoriser les tueries de Toulouse et Montauban ? Alors qu'à Paris, chacun plaide pour l'unité nationale et la suspension des controverses, à Londres le Guardian y va carrément.

"Dans ces dernières années de récession et de régression, c'est devenu un discours commun chez les politiques en Europe de dire qu'on ne se trompe pas en allant toujours plus à droite. (...) Les ondes françaises ont été saturées de ce type de vilains discours, comme la supériorité de la civilisation chrétienne. Dans le sud-ouest de la France, nous avons vu une terrible illustration des extrémités où peuvent mener ces délires de cynisme. Tous ceux qui ont été tués ces derniers jours ont un point commun : ils appartiennent à des minorités visibles."

"Un Dieu rôde derrière le fait divers" a un jour écrit Roland Barthes, cité par Edwy Plenel sur mediapart.fr . Et il poursuit : dans leurs dérèglements de l'ordinaire quotidien, les faits divers révèlent les malaises profonds des sociétés. Ce qu'elles mijotent à petit feu, ce qu'elles macèrent en silence, ce qu'elles laissent suppurer. Le texte est intitulé "contre la haine, nos fraternités"

En pareille circonstance, tempère Yves Thréard dans Le Figaro , on a du mal à comprendre qu'un début de logique préside à semblable délire. Mais la France ne doit pas rester prostrée. Elle doit s'interroger pour mieux assurer la protection de tous les citoyens, "sans distinction d'origine, de race ou de religion", précisions de notre constitution."

La campagne est suspendue, disent les candidats

Ce qui est vrai et pas vrai.

Des déplacements ont été annulés, les temps de parole à propos du drame de Toulouse ne sont pas décomptés, mais chacun sent bien que cette tuerie est aussi un moment important de la campagne.

"Le premier qui dérape a perdu" titre Rue89 . Le dilemme des candidats c'est de ne pas être accusé de récupération tout en étant présent.

Eviter la précipitation, éviter de parler publiquement d'une piste qui s'avèrerait fausse et donnerait le sentiment d'une manipulation. C'est ce qu'Arnaud Leparmentier appelle "le syndrome de Carpentras" dans son blog sur lemonde.fr . Carpentras, ce cimetière juif profané en 1990. On avait accusé des notables de la ville, c'était un groupe de skinheads.

Hier soir, relève Rue89 , l'ambiance dans la classe politique française était à l'union sacrée.

Un événement dramatique peut-il avoir un impact sur l'élection ? Difficile de répondre dit Libération . En tout cas les élections présidentielles ont été fréquemment marquées par des événements violents. Ce retraité, Paul Voise agressé chez lui à 3 jours du premier tour en 2002, alors que l'insécurité était l'obsession de cette campagne qui amené Jean Marie Le Pen au second tour. La tuerie de Nanterre, en 2002 également. La grotte d'Ouvea en 88... Libé remonte jusqu'à l'enlèvement de Ben Barka moins de 2 mois avant l'élection en 1965.

Dans ce moment de la campagne, les médias jouent un rôle capital évidemment. Sur slate.fr , Elise Costa décrit cette ambiance surréaliste en ces lieux où se jouent des grands événements dramatiques et médiatiques.

Hier devant l'école Ozar Hatorah, avant la sortie des élèves, les parents et les journalistes faisaient le pied de grue, côte à côte devant l'école, avec des préoccupations ô combien différentes.

"Et soudain, écrit Elise Costa c'est la foire (...) : à peine les élèves s’avancent pour quitter les lieux que des micros en mousse leur sont collés sous le pif, histoire de savoir comment ils vont.

Aux parents, des journalistes sans vergogne demandent:

«Etes-vous soulagés que vos enfants aillent bien?»

Plus tard, à l'intérieur de l'enceinte, « des parents sont encore là, plongés dans des discussions instinctivement très terre-à-terre. C’est vrai ça, on attend quoi déjà? Personne n’a envie d’écouter Nicolas Sarkozy parler, ça n’a pas de sens, tout comme ça n’a pas de sens quand François Hollande déclare vouloir arrêter sa campagne pour se rendre à Toulouse.

L’ensemble possède un goût amer de sur-communication foireuse et de cynisme non-assumé.

Et c’est peut-être ce qui nous glace le plus le sang, conclut la journaliste : qu’en cette matinée du lundi 19 mars l’indicible arrive à côtoyer l’impression de déjà-vu. »

En fait, la campagne électorale n'est pas vraiment suspendue...

Non, d'autant qu'un moment important se déroulait hier : l'annonce officielle des candidats à l'élection présidentielle. Dix candidats. Manifestement, Le Monde avait des doutes sur la validité du dossier de Jacques Cheminade. Au moment de boucler le journal, hier en fin de matinée, le quotidien a choisi de ne pas se mettre sa photo à côté de celle des neuf autres. Cheminade qui est le plus âgé des 10, 71 ans. La plus jeune est Nathalie Arthaud, 42 ans. Le plus capé, d'une certaine manière, François Bayrou, qui se présente pour la 3ème fois.

La campagne c'est aussi L'Humanité , seul journal généraliste dans la presse nationale à mettre un sujet au dessus de la tuerie de Toulouse à sa Une. Retour sur le show Mélenchon à la Bastille avec ce titre, réponse à un argument de François Hollande : "Le vote utile, c'est le Front de gauche". Dans L'Huma , Régis Debray prend position : "à l'heure qu'il est, mes sympathies vont à Jean Luc Mélenchon."

Et deux candidats sont dans le mensuel Têtu

Nicolas Sarkozy et François Hollande détaillent et expliquent leur programme sur les questions du mariage et de l'adoption pour les couples homos ou la procréation médicalement assistée.

Non au mariage et à l'adoption, côté Sarkozy. "Il y a des couples homosexuels qui s'occupent parfaitement d'un enfant adopté et des couples hétéro qui s'en occupent mal. De là à faire une loi pour dire qu'une famille c'est un père et une mère ou deux pères et deux mères, je ne le ferai pas."

Côté Hollande, oui au mariage et à l'adoption : réforme envisagée au printemps de l'année prochaine s'il est élu. Les réformes économiques passeront avant dans son agenda.

La campagne, ce sont encore les nouveaux ennuis de la porte parole de Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet, selon Le Parisien-Aujourd’hui en France . En cas de duel Le Pen/Hollande au second tour, elle votera Le Pen. Cette prise de position dimanche sur France 3 lui a valu un coup de fil de son patron : le second tour se jouera entre Hollande et moi.

Quoi d'autre dans la presse

owni.fr , s'associe avec le journal algérien El Watan pour réunir, ordonner et publier des archives de la guerre d'Algérie. Archives militaires et administratives encore classifiées pour certaines

Les dérives des dépassements d'honoraires à l'hôpital public. Dans Libération , 200 médecins signent un manifeste prônant la fin des activités libérales à l'hôpital. Ils en appellent aux 10 qui postulent à l'Elysée.

Dans Les Echos , des sommets historiques pour les prix des carburants. Après l'essence, un record pour le gasoil, qui se vendait en moyenne vendredi en France à un Euro 4584 le litre. C'est à lire dans les Echos.

Mais c'est un autre sujet qui fait la Une du quotidien économique : "L'intrigant intérêt du Qatar pour Lagardère". L'émirat a annoncé hier qu'il possédait désormais près de 13% des parts et 10% des droits de vote du groupe de médias et de défense. Selon d'autres calculs les détenteurs de titres Lagardère de nationalité qatarienne possèderaient plus d'un quart du capital. Les Echos ajoutent : personne ne connait les intentions exactes de l'Emirat qui a la réputation de se comporter plutôt en investisseur amical.

Dans L'Equipe , Raphael Nadal se confie. Il essaie notamment de tordre le coup aux soupçons de dopage qui plane au dessus du sport espagnol. "Le problème que vous avez en France, et je ne sais pas pourquoi, c'est que vous doutez de tout le monde"

Et puis si vous me permettez de terminez avec un récit catégorie lourd-léger. C'est sous la plume d'Eric Albert dans Le Monde : il faut dégraisser le mammouth à Scotland Yard.

Les policiers britanniques sont trop gros. Il leur est de plus en plus difficile de courir après les voleurs, ce qui pose quand même des problèmes de sécurité publique.

65% des officiers en surcharge pondérale, 19% obèses, 1% "horriblement obèses" est-il écrit dans un rapport tout en délicatesse rédigé par l'ancien régulateur des chemins de fer britannique.

Alors désormais, ils seront soumis à un test physique annuel. Eric Albert a des doutes sur sa pertinence. Il rappelle que le seul test en vigueur aujourd'hui, c'est au moment de l'embauche des policiers. Tellement facile que presque personne n'y échoue. Et dire que les anglais nous ont piqué l'organisation des jeux olympiques...

A demain.

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