8H30 l’heure de la revue de presse bonjour Hélène Jouan

La semaine dernière, à cette même heure, nous étions encore dans le monde d’avant. Avant le carnage, avant ces 129 vies assassinées, avant l’état d’urgence, avant la « guerre » déclarée au plus haut sommet de l’Etat, avant aussi Je suis paris, et le monde entier qui se drape de bleu blanc rouge. Ce matin, dans la presse, 2 lettres pour nous parler du monde né ce vendredi 13. Celle de Louise, 27 ans, rescapée du Bataclan, Louise qui écrit pour que« ceux dit elle qui veulent savoir, sachent ». Lettre à lire dans Libération.

Louise toute heureuse ce soir-là de retourner au concert avec sa copine d’enfance, elle trouve le chanteur super sexy, rigole, chante fort en croisant les bras sur son cœur. « Et puis, là raconte t elle, des pétards. Des cris, mais on ne comprend pas tout de suite. Et là, l’odeur de sang. De sang chaud. Je croise le regard vide d’un type. Il ne cligne plus des yeux et tombe. » Panique, Louise comme beaucoup d’autres se jettent à terre. « Je me fais emporter un peu et je perds mes baskets. C’est fou comme les détails vestimentaires et physiques sont importants, écrit elle, car en fait ce sont des trucs qui te raccrochent à la vie. La vie réelle, parce que là, c’est un jeu, c’est pas possible autrement »…Les coups de feu reprennent « et dans nos corps entremêlés, je croise un regard. Une fille est allongée sur mes jambes. Elle ne pleure pas vraiment. Elle ne respire pas vraiment ». Quelques instants plus tard, Louise est touchée à la tête par une balle. Convaincue qu’elle va mourir, « comme dans les films » dit elle, elle entend les vibrations de son portable, les appels de ses proches « Si j’arrive à compter les sonneries, c’est que mon cerveau fonctionne. Mon sac est devenu mon doudou, il me permet d’être dans ma bulle, en comptant les sonneries en ne pensant à rien d’autre ». Plus tard, à l’hôpital, on observe la tête de Louise, c’est pas joli mais c’est propre, c’était un tir direct « j’ai eu 5 mm de chance en fait » demande t elle aux soignants « plutôt 2 » lui répond t on. J’suis moyen bien »

Autre lettre, autre témoignage dans la presse ce matin

Celui d’un ami d’enfance d’un des terroristes du Bataclan, Omar Mostefai, un de ceux qui a tiré sur Louise. Un ancien camarade de classe a publié mardi sur Facebook une lettre poignante, reprise par Aujourd’hui en France/le Parisien. Il y dit son incompréhension et sa condamnation. « Mon ami, écrit il, c’est avec une immense larme à l’œil que je te hais ». Enfance commune à Courcouronnes, les parties de foot, les premiers verres d’alcool, les flirts et les cigarettes. Et la rupture brutale, il y a 6 ans. Rupture qu’il ne comprend pas à l’époque. Aujourd’hui « je sais » dit l’ami. Mais il ne comprend toujours pas « je maudis ceux qui t’ont métamorphosé ! pourquoi ? pourquoi toi ? on a eu la même école, comment as-tu pu devenir une marionnette ?» « Je pleure tous ces morts, je pleure deux fois plus de savoir qu’ils sont morts par ta faute ». Le passage du monde d’avant, au monde d’après, toujours incompréhensible.

Dans ce monde « d’après », la presse s’interroge ce matin sur la réponse apportée par notre démocratie à la lutte contre le terrorisme

La prolongation de l’état d’urgence a été votée hier à la quasi-unanimité par l’assemblée nationale, mais des interrogations commencent à poindre dans la presse : « Liberté publique, jusqu’où aller ? » s’interroge le quotidien l’Opinion. Plusieurs personnalités prennent la parole pour se demander si la réponse sécuritaire du gouvernement, est la bonne.

Maitre Henri Leclerc, avocat et président d’honneur de la ligue des droits de l’homme souligne dans Libération que les terroristes vendredi se sont attaqués à des personnes en train de profiter de la vie, de la musique, du sport, l’image même de la liberté, dit il. « Le fait de restreindre aujourd’hui nos libertés est une petite victoire pour eux insiste l’avocat, cela veut dire que nous ne sommes pas capables de leur résister en préservant ces libertés » Dans le même journal, le philosophe américaine Judith Butler renchérit « sommes nous en train de pleurer les morts ou de nous soumettre à la puissance d’un Etat de plus en plus militarisé et d’accepter la suspension de la démocratie ? » Dans l’Opinion, c’est le bâtonnier de Paris l’avocat pierre Olivier Sur qui prend position. Le fait que les français semblent prêts à accepter, ce sont les sondages qui le disent, une restriction de leurs libertés pour prix de la sécurité, « c’est un réflexe qui relève de la panique pavlovienne explique t il, les gens sont à genoux et c’est compréhensible. Mais la solution dit il n’est pas de créer un nouvel arsenal juridique liberticide »

« Jusqu’où durcir les mesures de sécurité sans attenter à nos libertés ? » s’interroge Michel Urvoy dans Ouest France, cette question traverse donc tous vos quotidiens, mais de façon mesurée, prudente, un brin désarmée sommes nous tentés de dire…L’Humanité rappelle en Une que « la Démocratie est une arme dans la lutte contre DAech » , « certes, on ne suspecte guère François Hollande d’envisager une carrière de dictateur » reconnait Bernard Maillard dans le Républicain Lorrain, « mais la France du 21ème siècle doit savoir se défendre et se donner les moyens d’attaquer ses ennemis sans leur donner la satisfaction de leur céder une once de sa riche nature »

Une des réponses pour lutter à long terme contre le terrorisme de l’Etat islamique consiste pour certains, à nommer les choses

« Nommons l’ennemi pour mieux lui faire face » plaide André Grjebine, directeur de recherche à sciences po dans un point du vue publié par les Echos. « le commanditaire des attentats c’est bien sûr l’état islamique note l’auteur, mais en parlant uniquement de DAech, note t il, François Hollande contourne l’obstacle, une façon de voiler tout lien avec l’islam ». Pour lui, « les déclarations martiales et les démonstrations de force permettent d’éviter de tirer les leçons des études consacrées au processus de radicalisation ». Et pourtant dit il, au-delà des amalgames et des procès d’intention, il va falloir que musulmans et non musulmans regardent la réalité en face, car le déni crée les conditions mêmes de la violence »

Une réalité que les musulmans de France semblent avoir décidé d’affronter. Pour une fois affirme un politologue spécialiste de l’islam dans le Parisien, les institutions et la base semblent être au diapason. Un consensus dans la condamnation de ces kamikazes djihadistes qu’on devrait retrouver dans les 2500 mosquées en France aujourd’hui lors de la prière du vendredi, à l’appel des différentes composantes de l’islam de France. « On est à un tournant dans le rapport des musulmans à la Nation » se félicite un islamologue. Plus pessimiste, l’universitaire franco algérien Fewzi Benhabid se demande s’il n’est pas déjà trop tard…habitant de Saint denis, il raconte la métamorphose de sa ville « L’islam est aujourd’hui kidnappé par l’islamisme, je suis triste quand je vois tous ces voiles autour de moi, ça me chavire d’être accueilli dans les magasins par un « bonjour mon frère, au lieu d’un bonjour monsieur »

On termine hélène par une dernière image de ce « monde d’après », dans lequel la France a repris des couleurs

Ses couleurs, le bleu blanc rouge. Des couleurs, on l’a dit, arborées par le monde entier au lendemain des attentats, mais aussi, enfin, brandies par les Français eux-mêmes.

C’est le magazine du monde, M qui dans un formidable numéro aux couleurs d’ailleurs bleu-blanc-rouge, triple couverture, vive avec, vivre ensemble, vivre en France revient sur le rapport schizophrène des français à leur étendard. Un débat relancé quand Facebook a décidé d’afficher un filtre tricolore au lendemain des attentats. L’initiative est saluée par certains, conspuée par d’autres, mais au final le blason mal aimé, celui qui a longtemps été confisqué en France par Pétain et le Front national semble retrouver aux yeux des Français la grâce de ses idéaux d’origine, ceux de la révolution, progrès social, laicité et liberté. C’est le paradoxe de ce monde d’après. Les Français ont retrouvé leurs couleurs

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