En-haut, coule la Garonne... En-bas, défilent les manifestants... Elle est assez saisissante la photo à la Une de La Dépêche du Midi ce matin : ce pont, sur le fleuve, noir de monde hier : 10.000 lycéens selon le journal de Toulouse, 160.000 manifestants. C'est du jamais vu, dixit La Dépêche. Alors, est-ce que la mobilisation retombe, s'amplifie, reste la même, se radicalise ? Un peu de tout cela. Le constat le plus clair, il est dans Les Echos ce matin. Des petits diagrammes représentent les chiffres des six journées de mobilisation depuis le mois de septembre... ça ne bouge pas tellement. La première fois (chiffres police), on était à un million 12.000 manifestants. Hier, un million 100.000. Ca ne bouge pas tellement, mais le ton se durcit de tous les côtés. "Woerth, casse-toi pauv'con !" peut-on lire sur la pancarte d'un manifestant dans Le Progrès de Lyon, ou encore ce slogan dans La Provence : "blocages, grèves sauvages... luttons armés de toute notre rage !" Pourquoi descendez-vous dans la rue ? Quatre réponses dans La Provence. Roland, qui travaille à la communauté urbaine, et bloque l'accès aux zones de stockage des déchets : "On ne fait pas ça pour embêter la population, mais parce qu'on est exaspéré. Ce gouvernement ne nous écoute pas !". Jean-Philippe, lycéen : "On les a faits reculer sur le CPE. Pour les retraites, on peut aussi y arriver". Et puis deux témoignages sur la pénibilité du travail. Thierry, chauffeur de bus, qui parle du dos qui fait mal et des insultes essuyées à longueur de journée. Ou encore Evelyne, cantinière : "Il y a une surcharge de travail, on supprime de plus en plus de personnel. Il faut avoir le droit de s'arrêter à 60 ans". Patrick Cohen : Le ton se durcit du côté des adversaires de la grève aussi... Bruno Duvic : D'abord, prudemment, les patrons sortent du bois. Le président du MEDEF en Haute-Garonne dans La Dépêche du Midi : "Ces grèves arrivent au plus mauvais moment pour les PME qui font face à une trésorerie tendue. On peut mettre à mal le travail de toute une année en seulement quelques jours". Les grévistes et manifestants seraient-ils irresponsables ? Oui, selon Yves de Kerdrel dans Le Figaro : "Qu'il s'agisse des cheminots pas concernés par la réforme des retraites, leur leader Didier Le Reste, va partir à 50 ans avec une pension trois fois supérieure à celle d'un agriculteur. Qu'il s'agisse des dockers de Marseille : retraite à 55 ans, salaire de 4.000€ par mois, travail de 18h par semaine. Qu'il s'agisse encore de certains étudiants qui à force de manquer leurs cours n'ont pas compris que cette réforme était faite, entre autres, pour sauver leur avenir". Le ton se durcit et pour Monsieur Toulemonde, pour ou contre la grève, ça devient dur de faire le plein... Dans Le Parisien, reportage dans une station d'Evry : deux débuts de bagarre, des insultes en pagaille, un concert de klaxons, des moteurs qui vrombissent pour avancer de 20 cm, deux visites de police. Didier a enduré tout cela : "Faut bien mettre de l'essence : en banlieue sans voiture, vous êtes mort". Tristan raconte son dernier plein : "J'ai profité d'une insomnie à 3h du matin". Gérard fait de l'humour dans la file d'attente sans le savoir : "Je suis à la retraite, j'ai le temps". Patrick Cohen : Et les lycéens sont de plus en plus nombreux dans la rue... Bruno Duvic : "Papy, c'était comment la retraite ?" demande une pancarte tenue à bout de bras par un lycéen dans L'Humanité. "Il faut absolument entendre leur peur de l'avenir" dit la chercheuse en Science-Politique Anne Luxel sur le site Rue89. Que veut-elle exactement cette génération Face Book, qui a viré le président de la liste de ses amis ? Les Inrockuptibles donnent les dix raisons de la colère... La réforme des retraites a jeté les lycéens dans la rue, mais c'est un ras-le-bol général qui les motive, un sentiment de précarité et d'injustice. Les Inrocks appuient cette idée avec une couverture choc : deux mains de flics tiennent un flashball. C'est le président anti-jeunes, c'est contre lui qu'ils seraient révoltés. Encore une pancarte brandit par un jeune : "Dans Sarko, il y a K.O". Patrick Cohen : Jeunes ou moins jeunes... le président est seul face aux manifestants... Bruno Duvic : C'est l'analyse de plusieurs journaux... Pour Libération, en squeezant les syndicats ces derniers mois, le chef de l'Etat s'est privé d'intermédiaires cruciaux dans cette crise, et il se retrouve désormais seul face à la base. Alors Libé exige un changement d'attitude de sa part : "Négociez, Monsieur le président !" Selon un sondage ViaVoice publié par le journal, 79% des personnes interrogées sont pour une reprise des négociations avec les syndicats. Sarkozy seul face à la foule... Selon Philippe Waucampt dans Le Républicain-Lorrain, il est désormais regardé comme le problème à résoudre plutôt que celui de l'avenir des retraites. Et pour Michel Lespinet dans Paris-Normandie, c'est bien la démonstration du caractère absurde et dangereux de l'hyper présidentialisation de la vie politique. La rue ou le pouvoir élu... qui détient la légitimité ? Il faut aussi dire que la rue est parfois violente, très violente. Le Progrès de Lyon raconte la journée d'hier. 1.300 casseurs sèment la violence dans la presqu'île. A la fin de la journée, des Terreaux jusqu'à la place Carnot, plus une poubelle ne tenait debout. Les abris-bus, cabines téléphoniques et autres mobiliers urbains fracassés se comptaient par dizaines tout comme les véhicules dégradés. Sur la place Bellecour, l'asphalte est recouvert de cailloux, de débris de verre et de résidus de grenades lacrymaux. Dans le ciel continue de tournoyer un hélico de la gendarmerie. Un riverain commente : "Ce n'est pas seulement les casseurs, c'est la banlieue qui s'est soulevée". On verra si ces violences minoritaires entament la crédibilité du mouvement. Quoi qu'il en soit, on a bien compris qu'il allait au-delà de la question des retraites, il y a même un côté lutte des classes dans les slogans comme celui-ci qui est en train de devenir un classique de ces manifs de l'automne 2010 : "Pour la France d'en-haut : des couilles en or... Pour la France d'en-bas : des nouilles encore !". Patrick Cohen : Alors, comment sort-on de l'impasse ? Bruno Duvic : Pour Le Figaro, les syndicats n'ont pas de réponse à cette question. A force d'ignorer toutes les concessions obtenues du gouvernement, les voilà pris au piège. La contestation se trouve entre les mains de groupes qu'ils ne contrôlent pas. Pris au piège aussi, le président de la République. Il a fait de cette réforme un tel symbole qu'une marche-arrière serait "une retraite en rase campagne" selon Michel Lépinet dans Paris-Normandie. Alors, comment sort-on de l'impasse ? La dynamique naturelle, c'est que le mouvement s'affaiblisse répond dans Le Monde le directeur délégué de l'institut de sondage IPSOS, Brice Teinturier. S'affaiblisse pour des raisons économiques notamment : faire grève coûte cher. Mais il ajoute, "le mouvement laissera des traces profondes". Ces traces, le philosophe Paul Droit les résume en un mot dans Les Echos : "ressentiment"... La réforme passera sans doute, mais commencera alors un temps où personne ne sera réellement satisfait, un temps où la rancœur va mijoter doucement. Le ressentiment risque d'empoisonner nos lendemains... durablement. Allez, pour finir, vous aurez compris que dans la presse, tout le monde parle du climat social et de cette réforme des retraites, c'est même le sujet des courriers de lecteurs. Dans Télérama, une dame qui s'appelle Anne relève que les plus pénalisées sont les femmes qui élèvent des enfants qui vont payer les retraites de demain... Puisque personne ne les entend, elle propose une mesure radicale : la grève de la reproduction. Quand même, y'a des menaces qui fichent la trouille ! A demain !

Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.