Patrick Cohen : Dans la presse ce matin, des cantons de France aux rues de Benghazi... Bruno Duvic : Si les élections cantonales se tenaient à Benghazi, la majorité obtiendrait sans doute de meilleurs résultats. Mais elles se tiennent en France et le constat barre la Une de la Tribune : « Le premier tour, hier, est un sévère avertissement pour le parti de Nicolas Sarkozy ». Dans le détail, quels titres, quels commentaires ce matin ? L'abstention à la Une d'abord... « L'abstention majoritaire », titre la Charente-libre. Plus de 55% : c'est un record navrant pour Jean Claude Souléry dans La Dépêche du Midi. Ce rejet des urnes demeure un péché citoyen qui n'a rien de véniel. C'est même un signe inquiétant pour la démocratie, ajoute Patrice Chabanet dans le Journal de la Haute- Marne. Si l'on additionne les abstentions et les votes en faveur des extrêmes, les deux-tiers des Français rejettent le système. "Front d'abstention", titre Presse Océan. Front National... Voilà le parti dont les résultats suscitent le plus de commentaires. Patrick Cohen : "La tempête Marine", titre l'Union de Reims... Bruno Duvic : Le FN bouscule l'UMP, ajoute Mediapart, qui observe le phénomène de près... Moyenne nationale, plus de 15%... C'est une percée considérable, écrit le site d’information. D'autant que le FN était absent de près d'un quart des cantons où l'on votait. Il a renforcé hier soir son implantation dans certaines régions (le Nord, le sud-est). A Marseille, il dépasse carrément les 30%. Mais il effectue aussi de fortes poussées dans des départements plus inattendus : l’Ardèche, la Nièvre, l’Yonne et la Moselle. La droite a désormais deux têtes, écrit Midi-Libre : UMP et FN (qui le talonne de près). Un cauchemar pour la droite de gouvernement qui retrouve là, le vieux piège dans lequel elle avait été enfermée au coeur des années 80-90. Dans près de 400 cantons, le FN sera présent dans des duels de second tour. Et voici un nouveau "ni-ni", c'est la consigne de Jean-François Copé à la tête de l'UMP : ni alliance avec le Front National, ni front républicain avec la gauche. Pour Jean-Michel Helvig dans La République des Pyrénées, "ce refus du front républicain est la meilleure façon de faire la courte-échelle au parti de Marine Le Pen". C’est dans la droite ligne de la stratégie ambiguë de ces derniers mois. Cette stratégie qui était censée affaiblir l'extrême droite en abordant les thèmes qui lui sont chers. Elle s'est révélée désastreuse pour Francis Lafon dans L'Alsace. L'UMP est talonnée par le FN. Davantage encore que les résultats chiffrés d'hier, c'est cette réalité qui empoisonnera la majorité dans la campagne qui se prépare. La question du front républicain sera au centre des polémiques cette semaine. Au sein de l’UMP, mais aussi du PS, dixit Bruno Dive dans Sud-Ouest. Les socialistes non plus ne sont pas très clairs sur ce point, selon Guillaume Tabard dans Les Echos. Mais quels que soient les bémols, le premier tour des cantonales marque la nette domination du PS, comme le souligne Bruno Dive dans Sud-Ouest. Patrick Cohen : Et quels commentaires sur cette victoire de la gauche ? Bruno Duvic : "Elle est en position de force", titre Midi-Libre. Le Parisien-Aujourd'hui-en-France met en scène une Martine Aubry qui rassemble la gauche. Après les Régionales, elle vole vers un second succès, une deuxième victoire de poids. Dès 22h, hier soir, elle entamait des discussions avec Cécile Duflot pour les écolos et Pierre Laurent pour les communistes. Alors, doit-on voir dans ces deux partis, écolo et communiste, des réserves de voix comme Michel Urvoy dans Ouest-France, ou des concurrents comme le journal Midi-Libre ? Quoi qu’il en soit, "Le PS s'impose comme première force politique" constate Le Figaro. Synthèse de tous ces commentaires dans Libération : "Cantonales : vers de nombreux duels PS/FN". Patrick Cohen : Mais Libération, comme la plupart des quotidiens, fait sa Une sur la guerre en Libye... Bruno Duvic : "Les Rafale attaquent Kadhafi" titre France-Soir, pour mettre en avant le rôle de la France dans cette opération militaire. Avant d'en venir aux questions qu'elle suscite, quelques images pour en mesurer déjà ses effets. Les bombardements ont commencé samedi. Hier, dimanche, sur une cinquantaine de kilomètres au sud de Benghazi, Adrien Jaulmes pour Le Figaro, a vu une succession de dizaines de véhicules calcinés ou abandonnés. Les soldats de Kadhafi s'apprêtaient à lancer l'assaut final sur la capitale de la révolution, Benghazi. Ils ont été pris par surprise. Des ustensiles de cuisine sont éparpillés, des carcasses de mouton écorchés entre les véhicules. Les corps de dizaines de malheureux soldats sont étendus. Photo de Suhaib Salem, pages 2 et 3 dans Libération... Une paire de godillots accrochés au canon d'un tank détruit. Il était grand temps d'intervenir car l'attaque des troupes de Kadhafi contre Benghazi avait déjà commencé. Christophe Ayad raconte dans Libération : "Jusque tard dans la nuit de vendredi à samedi, des bruits d'explosion sourds ou légers ont tenu la ville en éveil. La panique s'est emparée de Benghazi samedi matin. Une colonne d'une quinzaine de chars a réussi à pénétrer. Combats acharnés... les murs des maisons sur l'artère principale portent les traces d'impacts. Un immeuble de la cité dite des 7.000 a été éventré par un obus. Les insurgés ont repoussé seuls la menace. Mais les pertes sont lourdes. Pour s'en persuader, il suffit de faire un tour à la morgue de l'hôpital al-Djala. "Si les avions français n'étaient pas entrés en action, Kadhafi aurait commis un massacre ici" dit l'un des combattants". Patrick Cohen : Mais déjà des questions sont posées à propos de cette opération... Bruno Duvic : La coalition est-elle vraiment solide ? Elément de réponse en titre dans Le Figaro : "Washington cultive l'ambiguïté sur son rôle. Polémique en Allemagne : le gouvernement est accusé par certains journaux d'avoir lâché les alliés. Quant à la Ligue arabe, elle critique les bombardements". Sur son blog, le spécialiste des questions de défense à Marianne, Jean-Dominique Merchet, brosse le tableau du monde après le vote de la résolution des Nations-Unis. "Dans cette opération, la France occupe une position de leadership. Avec elle, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, puis d'autres pays. Mais les Européens du sud sont plus réservés, ceux d'Europe centrale sont absents. Le soutien du monde arabe est modéré et l'Afrique n'est pas enthousiaste. Quoi qu'en dise Alain Juppé, serait-ce une guerre essentiellement occidentale ? L'Humanité accuse les puissances néo coloniales, je cite, de cacher leurs vrais objectifs : prendre le contrôle du pays dans une odeur de pétrole. Ceux qui défendent l'opération posent une autre question : "Que ce serait-il passé si l'on n’avait rien fait ?"... "Laisser Kadhafi assassiner son peuple, écrit Vincent Giret dans Libération, c'était envoyer un sinistre message aux dictateurs de la région. A l'opposé, cette intervention met les régimes autoritaires sous pression". "Kadhafi allait commettre un massacre"... cette expression est reprise à la Une de Libération. Vous vous souvenez peut-être de Mohammed Nabbous. A plusieurs reprises, dans cette Revue de Presse, nous avions diffusé les appels à l'aide de ce bloggeur. Dès les premiers jours de la révolution, Mohammed Nabbous s'était installé au sommet de son immeuble à Benghazi. Il diffusait des images de la révolte. Sa voix était l'une des rares qui émergeait de la coalition hétéroclite en Libye. Dans la nuit de samedi à dimanche, Mohammed Nabbous a été tué par un tir de sniper alors qu'il filmait l'avancée des troupes de Kadhafi à Benghazi. Il repose au côté du Tunisien Bouazizi, des morts de la place Tahrir et de la place de la Perle. Tous ces visages du printemps arabe n'auront pas connu le printemps tout court.

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