Patrick Cohen : A la Une ce matin, trois images de l'Europe dans la presse anglo-saxonne... Bruno Duvic : La première, juste pour le plaisir et la douceur en ce moment où l'actualité parle beaucoup de tension. C'est une jeune femme brune, belle comme le jour, une députée italienne au Parlement européen. Jeune femme moderne : casque audio aux oreilles pour les traductions, Smartphone à portée de main. Au micro posé devant elle, elle a accroché un ballon rose comme un pyjama d'enfant. Elle brandit un bulletin couleur bleu layette, elle vote pour l'allongement du congé maternité et sur son ventre, dans une écharpe blanche, elle porte son bébé. Licia Ronzulli est ainsi la femme du jour à la Une du Financial Times, sous le titre : "L'instinct maternel". Vingt semaines de congés maternité pour les mamans européennes. Il faut encore que les gouvernements valident la mesure. Le débat est ouvert. On aimerait citer le nom du photographe qui a pris cette image, il n'est pas mentionné, on sait juste qu'il travaille pour l'Agence Reuters. Deuxième image, c'est même une vidéo avec le son. Vidéo Skynews reprise par le site du Sun. Hier, lors de la séance de questions au gouvernement à Westminster, un homme a fait une entrée fracassante dans le cercle des hommes qui comptent en Europe : c'est le ministre des Finances britannique, George Osborne... ... Son du ministre britannique... "Aujourd'hui, la Grande-Bretagne s'éloigne du gouffre... Nous affrontons enfin la facture d'une décennie de dettes". "Rigueur : les Anglais tirent les premiers" titre La Tribune ce matin. Retraite à 66 ans, 500.000 fonctionnaires en moins, près de 100 milliards d'euros d'économie. Bernard Guetta a brillamment détaillé tout cela... je n'y reviens pas. Troisième image à la Une du Herald Tribune... Ciel gris sur la France, nous sommes à quelques encablures d'Orly, mais les passagers de dos sur la photo ne peuvent pas accéder à l'aéroport, il est bloqué. La grève en France est à la Une. Un plan d'économie de mammouth en Grande-Bretagne et pour l'instant, personne ne moufte. Une réforme des retraites parfois jugée timide en France et la rue est en émoi. Une fois de plus, la presse étrangère a du mal à comprendre la France. Le Point propose cette semaine une Revue de Presse internationale de la révolte en France. C'est titré "Le monde n'en revient pas". Bon, évidemment les Anglais s'en donnent à coeur joie : "Les rues françaises en feu" pour le Daily-Mail. "La France est dans le chaos" pour le Telegraph. En Allemagne, le Franfurter Allgermeine Zeitung montre une photo de dépôt de carburant bloqué avec cette légende : "Est-ce le port du Pirée en Grèce ? Non, ça se passe à Caen". En Espagne, le quotidien ABC loue le courage de Nicolas Sarkozy, mais dans le Herald Tribune, Roger Cohen nous regarde un peu de haut : "Cette réforme est une évidence : allez la France, soit réaliste !". Autre grande plume du Herald Tribune dont il est le correspondant à Paris, John Vinocur. Il a le calme des vieilles troupes. "Je viens de recevoir un coup de fil des Etats-Unis pour me demander si j'avais peur. Sérieusement, j'ai vu pire mais la situation est sérieuse. La France est imperméable à ce qui se passe à ses frontières. L'âge de la retraite va passer à 67 ans en Allemagne et en Espagne, mais à Paris, on refuse, on se roule par terre. Le cas de la jeunesse est typique : à 14 ans, ils parlent de leur retraite mais qu'ils construisent plutôt un pays meilleur. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de réponse au sommet. Giscard, Mitterrand, Chirac, c'était déjà cela. Ils n'expliquaient pas les choses avec l'honnêteté nécessaire. Au départ, Nicolas Sarkozy voulait remettre en question le modèle social mais tout cela a disparu. Aujourd'hui, le président n'a plus les leviers de vérité. Patrick Cohen : Pas de réponse au sommet dit notre confrère américain. La presse française est d'un autre avis... Bruno Duvic : "Conflit : la fermeté pour toute réponse" titre La Provence après le déblocage des dépôts de carburant hier. La presse a bien conscience que face à ce que Le Point appelle "Une jacquerie anti-Sarko", le président fait un choix politique en affichant sa fermeté. Dans La Provence, Robert Huertas résume cela d'une formule : "Plus la mer sera grosse, plus il aura l'air d'un capitaine". Le capitaine doit tout de même être pressé de passer à autre chose. Dans Le Monde, dans Le Figaro, dans Le Parisien, on parle déjà de la séquence suivante. Les conseillers de l'Elysée sont manifestement très généreux en confidences. Ce story-teling, cette stratégie de communication, raconte donc les semaines à venir de la manière suivante : la réforme va passer au Parlement, la contestation va se calmer, puis ce sera le remaniement mi-novembre et ensuite, on se réconciliera avec les syndicats en parlant de l'emploi des jeunes et de la dépendance des personnes âgées. Qui à Matignon après le remaniement ? Dans Valeurs Actuelles, Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, dit tout le bien qu'il pense de Jean-Louis Borloo. Selon un écho du Canard Enchaîné, c'est même fait à 99%. Mais si c'est Borloo, Alain Juppé pourrait refuser d'entrer au gouvernement. Information distillée par Anna Cabana dans Le Point. Travailler avec Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Borloo, ça fait deux avocats et deux castagneurs transgressifs. De quoi hésiter à retourner dans la termitière comme dit Alain Juppé lui-même. Patrick Cohen : Encore de la politique dans Courrier International et sur le Bondy-Blog... Bruno Duvic : Les deux se sont associés et sont retournés ensemble dans les banlieues, cinq ans après les émeutes. Et sur le Bondy-Blog, c'est la politique comme on l'aime. Interviews croisées de deux maires : un de gauche, Claude Dilain, Clichy-sous-Bois et Xavier Lemoine, UMP, Montfermeil. Deux adversaires politiques donc, mais qui disent avoir aujourd'hui une relation fraternelle. Ils ont vécu main dans la main les évènements d'il y a cinq ans. Ils se souviennent, par exemple, après la mort de Zyed et Bouna, des gaz lacrymos dans la mosquée de Clichy-sous-Bois. "C'est surtout l'absence de réaction des pouvoirs publics face à ce qui a été vécu comme une agression qui a plongé la France dans les émeutes" disent les deux maires. "La mosquée était pleine de gaz lacrymos, le contact avec les forces de l'ordre était à 30 mètres, ça montait en puissance, on voyait que ça fumait, ça dégueulait, ça tirait dans tous les sens. J'ai toujours les images de jeunes dans la tête, dit Claude Dilain, des gamins ivres de feu". Cinq ans plus tard, l'homme de droite et l'homme de gauche sont d'accord pour dire que la suppression de la police de proximité a été une erreur et son retour sous la forme des unités territoriales de quartier est une bonne chose. Dilain, l'homme de gauche, reconnaît que chaque camp a tendance à être hémiplégique. Le sien n'a qu'une analyse économique et sociale de ce qui se passe dans les banlieues, celui de Xavier Lemoine qu'une analyse culturelle. Lemoine voit le communautarisme monter, des personnes qui sont là depuis longtemps changer de comportement, des femmes retirer leur voile dès qu'elles ne sont plus sous les yeux de leur mari. Les deux disent qu'il y a eu des progrès depuis 2005, mais qu'on est au milieu du gué. On continue de concentrer toute la misère dans les quartiers. Que veut la société française pour ses banlieues ? Ni l'un, ni l'autre n'ont de réponse. Ils sont d'accord sur un point : ils se sentent aux avant-postes de l'Histoire de France.

Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.