On nous parle de Samuel jeune homme qui avait fait sa thèse sur la couleur noire, d'un père qui donnait avec son petit garçon du pain à un cheval, d'un prof qui faisait des blagues lourdes à ses élèves et protégeait une collégienne harcelée... Dans l'Equipe, Guy Roux ne veut parler de Bruno Martini qu'au présent.

On parle d'une jeune fille...

Qui sur le site de Marianne se souvient d'un homme qui l'empêcha de sombrer.

Elle était une collégienne apeurée que d'autres collégiens harcelaient en raison de son orientation sexuelle, alors son prof d'histoire géo l'invitait à rester avec lui dans la classe pendant les récréations, "moi de toutes façons j'ai des copies à corriger »…  Il parlait à la gamine et il l'écoutait aussi, elle dont la scolarité était une horreur et les nuits envahies d'angoisses, "Il avait toujours de bon conseils, toujours les bons mots, quand il entendait une remarque agressive contre moi en cours, il intervenait pour me protéger...Je n'arrive pas à croire que personne n'a réussi à le protéger lui"...

Et ainsi Anouk, ancienne du collège du Bois d'Aulne de Conflans Sainte-Honorine  nous parle de Samuel Paty, auquel la République rend hommage aujourd'hui, à propos duquel dans la République nous débattons.. Mais Samuel Paty, dont en réalité nous avons si  peu parlé.

Le voilà donc vivant  dans deux beaux portraits

Marianne est allé chercher ce prof un peu timide chez ses anciens élèves, à Conflans mais aussi en Seine-et-marne à Lorrez-le Bocage-Préaux, où il s'était fait un peu chahuter au collège jacques Prévert pour son look « petite chemise et cartable marron », avant d'entrainer ses jeunes pousses à tant de découvertes et même un atelier d'escrime médiévale...

L'autre portrait profus et superbe se lit dans le Point, dont les journalistes se sont mis à six pour raconter cet homme auquel l'hebdomadaire sorti ce matin consacre sa couverture.

Et lire ce texte est une prière laïque, ce que l'on doit à ceux qui sont partis. Alors amis lisez et cheminez avec Samuel venu à Lyon faire prépa lettres, qui affichait dans sa chambre en ville cette maxime railleuse.  "On ne t'a pas promis le bonheur, travaille, c'est tout ce qu'on te demande." Il montait le dialogue des carmélites de Bernanos, il se vêtait de noir à l'imitation de copains dandy new wave, le noir, c'était l'époque, il en ferait sa thèse, "la couleur noire, connotations et symboliques du XVIIIe siècle à nos jours"...

Mais ne vous trompez pas, il était joyeux quand il surmontait les distances, joueur de tennis et prof blagueur aimant surprendre et être surpris:  il s'était fait plaisir en emmenant des cinquièmes l'an dernier à l'institut du monde arabe à un atelier de musique ancienne... Il avait invité ce mois d'octobre le champion de natation paralympique Sami El Gueddari, dont le charisme avait fasciné les élèves...

Début octobre ai-je dit. Son destin l'attendait, lors d'un cours sur la liberté d'expression, par le mensonge d'un élève dont le père, islamiste, irait calomnier sur les réseaux sociaux, et attirerait vers Samuel un assassin de 18 ans.

Samuel avait porté plainte, il était blessé qu'on puisse le croire malintentionné, devinait-il un danger, il avait changé son parcours entre le collège et son domicile, il n'empruntait plus le chemin qui longe le bois, où, avec son petit garçon, il donnait du pain au cheval d'une famille de gens du voyage...

Que dire un homme quand il est mort, qu'il aimait son fils et le croissant avec lui au café, il cherchait chez ses élèves des talents à construire et les égayait parfois de cette blague ressassée, l'histoire du pingouin qui respire par les fesses, il s'assoit et il meurt… Les gamins riaient pour lui faire plaisir. Il faut rire, nous dit dans le Point le philosophe Sloterdijk, la haine, nous connaissons déjà.

Mais nos journaux débattent de cette haine...

Et se demandent, « comment résister », c'est le titre du Un où un essayiste brillant, énarque et normalien, David Djaïz, s'abandonne à l'empathie, "j'ai conscience de la charge mentale qui repose sur nos compatriotes de confession ou de culture musulmane", écrit-il...

Et cette empathie cohabite dans les journaux avec une exigence de dureté au nom de tous les morts. C’est un homme qu'on pensait disparu du débat public, qui l'exprime le mieux dans l'Express, François Fillon interrogé en oracle d'une politique qui ciblerait l'islam comme un problème, et bannirait le voile de tous les lieux publics, cette voix porte-t-elle encore, elle n'est pas isolée.

Dans Marianne qui ne reprend pas hélas dans son édition de papier le portrait de Samuel Paty, un historien vétéran, Jacques Julliard, rappelle une atrocité oubliée, le supplice de Sohane Benziane,  17 ans,  brulée vive dans un local à poubelles en 2002 par un voyou que des habitants de sa cité avaient défendu. Julliard se souvient de son indignation d'alors, mais il lie ce drame à « l’islamo-fascisme »: pourtant l'intégrisme religieux n'avait pas pris part à cette atrocité, juste une barbarie d'hommes indignes... Est-ce une confusion de l'historien Julliard, ou un choix politique de tout lier?

Dans le Monde, une écrivaine et enseignante, Chloé Korman, demande qu'on ne sépare pas l'exigence de la conscience qu'on enseigne aux élèves de la pauvreté et du dénuement que certains rencontrent,                        dans des bahuts abandonnés, brutaux et laids, ou la parole est impossible avant même d'être désirée.

Dans Charlie hebdo qui aligne en couverture des têtes coupées, je découvre un texte beau et presque insoutenable, signé de Simon Fieschi, premier blessé de l'attentat de Charlie, qui raconte son année 2015 paralysé sur sur son lit d'hôpital, dans les limbes de la douleur et des rêves de concert rock, un James Brown dessiné par Gotlib, jouait pour lui; ce fut l'année où après avoir voulu mourir pour ne plus souffrir, il sentit comme jamais l'euphorie d'être vivant...  

On parle enfin d'un gardien de but...

Que célèbrent le Parisien, l’Equipe, l'Yonne Républicaine et le Journal du centre et Midi libre, tous figés d'une même douleur, vous y lirez un homme discret et méticuleux, courtois, respectueux: Bruno Martini, gardien de but autrefois de l'équipe de France, qui avait débuté à Nevers et grandi à Auxerre, mort dans la nuit de lundi à mardi... On lit pour Martini un respect immense, des histoires de terrain aussi et même un coup de boule dans une dispute avec Cantona, on lit que Martini lisait, le Goncourt et Tolstoï dit son vieux coach Guy Roux, qui lui a survécu et pense que si le Paradis existe, Bruno y est. Il dit "le paradis", Guy Roux, il ne parle pas de Dieu car si Dieu est, "il est un sacripant", quand on voit l'état de la terre et maintenant la mort de Bruno; Guy parle de son ancien gardien au présent « car dans mon coeur dans ma tête Bruno n'est pas mort, il ne va pas mourir ».

Samuel ou Bruno, nous en sommes tous là.

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