Alors ce matin bien sûr... il n'y a qu'un homme à la Une de toute la presse... L'abbé Pierre... Son visage... sa silhouette, avec canne et cape... de face, de profil, de dos... Il est partout... "L'hommage est unanime", comme le titre en Une Le Figaro ce matin... Et parfois, il n'est même pas besoin de le voir... Libération, par exemple, fait sa Une avec une grande photo... une canne abandonnée devant une porte... une porte fermée... celle de l'appartement du fondateur d'Emmaüs... Et sur cette photo, ce titre : "Saint Domicile Fixe"... Alors, dans tous vos journaux, vous réviserez l'histoire, pas comme les autres, de l'abbé Pierre... de son engagement dans la Résistance à l'appel de l'hiver 1954, en passant par la création d'Emmaüs... sa bataille pour le droit au logement... son soutien aux Restos du Coeur de Coluche... France Soir, Le Parisien, Le Figaro, La Croix, ou encore L'Humanité et Libération, consacrent des pages ou des cahiers spéciaux à l'éternel combattant de la misère... Pour les uns, comme L'Humanité, c'était "un révolté de la misère"... "Un apôtre de la solidarité", pour Le Télégramme... "Un insurgé de la bonté", pour La Montagne... "Le Pape des pauvres", selon Le Parisien-Aujourd'hui en France... Mais surtout, vous lirez ce matin des phrases coup de poing... des phrases signées de l'abbé Pierre... reprises ici ou là dans la presse... Les Dernières Nouvelles d'Alsace recopie ainsi l'un de ses textes fondateurs... "Intégrons dans notre vie quotidienne la cause des plus faibles... Qu'est-ce qu'une vie à ne s'occuper que de soi-même ?"... Dans L'Alsace, Patrick Fluckiger reprend sa phrase fétiche... "Si tu n'es pas un salaud, tu dois t'engager, et agir personnellement face à la misère"... Pour l'abbé Pierre en effet, explique Dominique Quinio dans La Croix, "il n'y a pas meilleure manière d'aider un homme qu'en lui permettant d'en aider un plus pauvre que lui"... Et pour la plupart des éditorialistes ce matin, au-delà de l'hommage... de la classique biographie... il y a, en filigrane, cette interrogation : "Et maintenant ?"... Eh bien maintenant... "Bonne chance à tous les enfants de l'abbé Pierre !... Bonne chance, puisque leur combat continue", constate entre autres Jacques Gantié, dans Nice Matin... "Il meurt sans avoir vaincu... De 1954 à 2007, nos sociétés occidentales se sont développées et enrichies comme jamais... mais sans empêcher la pauvreté de s'enkyster et de proliférer... On ne peut que constater que l'insurrection de la bonté n'aura pas suffi", souligne, amer, Jean-Michel Bretonnier dans La Voix du Nord... Olivier Picard, dans les DNA, ne dit pas vraiment autre chose... "Pendant 60 ans, l'abbé s'est bien battu, mais il n'a pas gagné... Les pleurs officiels peinent à dissimuler le déficit de l'esprit de solidarité de nos sociétés... Pour nous réveiller, l'abbé Pierre poussait de temps en temps un coup de gueule salutaire... Puisqu'il est désormais en "grandes vacances", à nous de réinventer le genre"... En même temps... "l'indignation n'est pas si commune qu'il ne faille saluer ceux qui savent la transformer en insurrection", commente Jean-Michel Thénard dans Libération... "Parce que la première religion de l'abbé, c'était la colère"... La colère contre l'injustice... C'est ce qui est salué dans toutes les réactions recueillies dans vos journaux ce matin... les officiels que vous avez entendus ici ou là depuis hier matin... les anonymes surtout... Tout particulièrement dans les communautés d'Emmaüs... Et là, les compagnons sont sûrs d'une chose... "Son oeuvre lui survivra", martèle Brigitte dans La Provence... Et Tony, compagnon d'Emmaüs lyonnais, explique, lui, dans Libération, "être fier d'être compagnon, parce que l'abbé est très populaire, et que ce qu'il a créé, ce n'est pas un mouvement de charité"... Alors d'accord... Il n'a peut-être pas vaincu la misère... Mais quand même... "Il disparaît au moment où se loger est enfin reconnu comme un droit", explique Dominique Valès dans La Montagne... "au moment où les candidats à l'Elysée rivalisent de propositions en faveur des millions de mal-logés et de sans-logis, pour lesquels le fondateur d'Emmaüs s'est battu jusqu'à l'épuisement... Rarement vie aura été aussi peu inutile pour la société que la sienne"... "La loi sur le droit au logement opposable va porter ton nom", lui écrit Jacques Guyon dans La Charente Libre... "C'est Borloo qui l'a dit hier... Mais le plus bel hommage qu'on t'ait rendu l'a été par un de ceux pour qui tu t'es tant battu... A l'annonce de ton départ, un SDF a glissé : "Sa mort, ça me fait plus mal que la morsure du froid ce matin"... Loi à son nom... des hommages qui viennent de partout... "C'est un paradoxe", écrit Pierre Laurent dans L'Humanité... "La France salue un homme qui aura lutté plus d'un demi-siècle pour un droit qui n'est toujours pas inscrit dans la loi, encore moins dans la réalité... Pour lui rendre hommage, il faut aujourd'hui des mots et des actes"... Oui, surtout des actes... Parce que, en effet... "Il n'a jamais cherché les honneurs... Et voilà qu'ils lui tombent dessus avec une unanimité qui dérange"... C'est ce qu'écrit Bernard Revel ce matin, dans L'Indépendant du Midi... Et l'éditorialiste poursuit... "Ceux qui refusent de construire pour les mal-logés, qui laissent les sans-abri dans la rue, qui pourchassent les sans-papiers... versent aujourd'hui des larmes de crocodiles pour celui qui les a combattus sans relâche, et qui a longtemps refusé de porter la Légion d'Honneur, par solidarité avec les exclus... Décidément, conclut Revel, les puissants osent tout"... Dans Le Figaro, Yves Thréard reprend la phrase que disait l'abbé Pierre à ceux qui le révéraient un peu trop... "C'est souvent une façon inconsciente de se dérober à son véritable devoir"... "Une phrase sans pitié", écrit l'éditorialiste... "Une phrase sans pitié, pour quelqu'un qui en avait tellement"... Oui, mais voilà... Il reste encore tant à faire... La Vie... sorti exceptionnellement ce matin... se souvient que le dernier appel de l'abbé Pierre, c'était il y a à peine un peu plus d'un an... en décembre 2005... Il écrivait alors : "Une politique qui consiste à mettre de côté toute une population est forcément vouée à la haine"... Mettre de côté toute une population... A lire certains articles ce matin, dans vos journaux, pas de doute... Il faudra continuer à se mettre en colère... Le Figaro constate ainsi que la trisomie 21 est mal dépistée pour les moins favorisés... Ce sont les femmes les moins aisées qui ont le plus de risques de faire naître un bébé trisomique... Et ça ne relève pas d'un choix... juste d'une mauvaise information... Autre illustration, en page Médias du Parisien-Aujourd'hui en France... l'annonce d'un documentaire, diffusé sur France 5... "Une vie à l'hôtel"... C'est le titre... L'histoire d'Emilia et de ses deux enfants... brinquebalés de chambre d'hôtel en chambre d'hôtel... Il y a aussi, dans Libération, ce titre : "Santé : la fracture sociale s'aggrave"... Les études alarmantes s'accumulent, souligne le journal... avec ce commentaire de Martin Hirsch, le président d'Emmaüs France... "L'espérance de vie des plus pauvres, en France, est plus proche de celle en Sierra Leone que de celle de l'ensemble de la population française"... En Sierra Leone, l'espérance de vie, c'est 34 ans... Oui... Se mettre en colère... Bonne journée...

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