Par le New York Times, le Monde, le New Yorker, les Inrockuptibles et Society, par ses premiers textes et sa dernière interview, par son amie Josyane Savigneau et par ses mots foisonnants et sa passion des livres, cette revue de presse accompagne Philip Roth, parti mardi 22 mai 2018 dans la redoutable vallée des ombres

Nous ne parlons que de Philip Roth ce matin... 

Avec ces mots qui me poursuivent:  "Dans quelques mois, je quitterai la vieillesse pour entrer dans la vieillesse la plus profonde, et je m'approcherai chaque jour un peu plus profondément de la redoutable vallée des ombres..." 

Ainsi parlait Philip Roth en janvier dernier au New York Times dans ce qui sera sa dernière interview,  les derniers mots publics de cet homme disparu à 85 ans, et qui s'émerveillait  d'être toujours de ce monde: "Chaque soir je me couche et je souris et je pense, j'ai encore vécu une journée, et c'est ahurissant de me réveiller huit heures plus tard et d'être encore là... C'est comme un jeu, je gagne encore, et nous verrons combien de temps ma chance va tenir".

Et Philip Roth n'est plus là ce matin... Et la tentation que nous avons d'aller sur son dernier texte est paradoxale, tant il avait été l'écrivain d'une jeunesse affamée, avant de nous dire sa sagesse. Il avait été ce jeune homme dont le New Yorker publiait les premiers textes, le tout premier en novembre 1958 s'appelait "La personne que je suis", et un garçon  était stupéfait par une jeune femme qui le devinait, la seconde s'appelait "Défenseur de la foi" et racontait les tribulations de petits soldats juifs dans une base américaine, cherchant la protection d'un de leurs coreligionnaires, vétéran de la seconde guerre mondiale...  Et ce texte avait provoqué la colère de sa communauté d'origine. 

Car c'était son histoire d'un garçon juif de Newark, New Jersey, le quartier de Weequahic, qui serait un écrivain universel à partir de son expérience, qui fâcherait les siens, et se donnerait au monde, au prix d'une vie monacale,  "50 années dans une pièce aussi silencieuse que le fond d'une piscine, à espérer ma ration quotidienne de prose utilisable", 

La mort de Roth nous a saisi à l'aube en France, à la fin du mardi 22 mai aux Etats Unis, et nos journaux physiques n'en font pas état mais leurs versions internet sont en ligne et à la profusion de textes qui nous reviennent, la dimension de Roth s'impose et explique que nous ne pouvons parler que de lui ce matin, et les mots de nos confrères nous pardonneront... 

Il y a la dernière interview au New York Times qui est belle par la joie qu'elle exhale. Il y a la dernière interview au Monde, à l'automne dernier, et surtout un texte très beau de Josyane Savigneau, grande journaliste littéraire, longtemps au Monde, qui avait raconté pour Vanity Fair l'histoire de son amitié pour Roth, cet être difficile, faussement méchant, qui lui avait lancé un trombone au visage lors de leur premier entretien, "je suis fétichiste" avait-elle répondu... Et le texte de Savigneau annonce l'émotion que nous ressentons ce matin, de la perte irréparable... Nous l'avions lu à sa parution comme un témoignage littéraire, nous avions souri quand Savigneau racontait Roth exultant quand, dans une synagogue de New York  on lui avait enfin rendu hommage et rendu hommage à son Portnoy, il avait crié, "j'ai gagné"... On le lit autrement maintenant car l'appréhension de la mort de Roth habitait Savigneau,  et lui en jouait...

« À ta prochaine visite, je n’aurai plus aucun livre à t’offrir. Fini. Mais il te reste une chose à faire, ma nécrologie. » 

Et c'est arrtivé: Josyane Savigneau signe ce matin, dans Le Monde, cette nécrologie que Roth attendait. 

On peut avoir de Philip Roth une lecture politique...

Et il a écrit des textes politiques, certains curieusement datés, "Tricard Dixon et ses copains" était une satire mordante contre Richard Nixon dans les années 70, Il avait été l'ami et le protecteur d'écrivains tchécoslovaques à l'époque du rideau de fer, quand Prague était son refuge contre le bruit qui l'avait saisi après Portnoy... 

Et certains de ses textes étaient prophétiques, il en souriait. Son "Complot contre l'Amérique", où il imaginait une victoire de l'aviateur Lindbergh à la présidentielle de 1940, semblait une annonce du trumpisme, il protestait alors comme dans "Le Monde" l'automne dernier... "Non. Lindbergh était très à droite, c’était un raciste authentique et un suprémaciste blanc mais, comparé à Trump, c’était Einstein. Lindbergh était aussi un authentique héros doublé d’un ingénieur, quelqu’un de vraiment brillant et de distingué. Trump n’est personne. C’est un pur voyou odieux et ignorant. Donc non, je ne vois pas l’analogie."

Il avait été, avant, le contempteur du politiquement correct dans "La Tache"... Et avant encore, et pour l'addiction au sexe de ses personnages, suspect d'être l'archétype du mâle prédateur. 

Le New York Times l'avait interrogé sur ces femmes pour qui le désir sexuel de l'homme était du harcèlement et de la brutalité... 

Il avait répondu ainsi...

"Comme vous l'indiquez, je ne suis pas étranger comme romancier à la furie érotique... Au cours des décennies, j'ai imaginé une petite famille d'hommes insatisfaits possédés par des forces inflammables et forcés de négocier avec elles...  J'ai essayé de décrire sans compromis chacun de ces hommes, excités stimulés affamé, dans la ferveur de la chair.. Et conséquemment, aucune des conduites extrêmes que j'ai pu lire dans les journaux ne m'a étonné..." 

La répons est plus longue et les mots plus gourmands que je ne saurais les traduire.. C'était la réponse d'un écrivain...

Roth était avant tout des livres. 

Et on trouve sur le site de Society  un beau portrait de Roth qui chaque octobre allait chez son agent, espérant un prix Nobel qui ne viendrait pas… Roth avait renoncé à écrire des romans à la fin des années 2000, il l'avait dit  à son amie, Josyane Savigneau qui n'avait pas voulu le croire. Et il l'avait redit aux Inrockuptibles en 2012 ce texte aussi est en ligne... Et les raisons qu'il donne éclairent ce qu'il était avant tout. 

"Pour tout vous avouer, j'en ai fini. Némésis sera mon dernier livre. Regardez E. M. Forster, il a arrêté d'écrire de la fiction vers l'âge de 40 ans. Et moi qui enchaînais livre sur livre, je n'ai rien écrit depuis trois ans. À 74 ans, j'ai réalisé que je n'avais plus beaucoup de temps, alors j'ai décidé de relire les romans que j'avais aimés à 20 ou 30 ans, parce que c'est ceux-là qu'on ne relit jamais. Dostoïevski, Tourgueniev, Conrad, Hemingway... et quand j'ai fini, j'ai décidé de relire tous mes livres en commençant par la fin. Jusqu'au moment où j'en ai eu marre, juste avant Portnoy et son complexe, qui est imparfait. Je voulais voir si j'avais perdu mon temps à écrire. Et j'ai pensé que c'était plutôt une réussite. À la fin de sa vie, le boxeur Joe Louis a dit : "J'ai fait du mieux que je pouvais avec ce que j'avais." C'est exactement ce que je dirais de mon travail : j'ai fait du mieux que j'ai pu avec ce que j'avais. Et après ça, j'ai décidé que j'en avais fini avec la fiction."

et Roth s'était guéri, il avait écrit une histoire avec une petite fille de huit ans... 

En janvier, le New York Times l'interrogeait ainsi. Que faisait-il depuis sa retraite? 

Réponde, "I read", je lis... "La lecture a pris la place de l'écriture et constitue la majeure partie de ma vie pensante...  Et Roth décrivait ses lectures et surtout l'enchaînement de ses lectures, comment un texte conduit à un autre, et cette description était aussi foisonnante que ses romans... Il lisait alors, l'essayiste noir Ta-Nehisi Coates, qui l'avait amené  à un poème de Lucrèce, puis une biographie de Shakesperare, il liait aussi l'autobiographie de Bruce springsteen, il pouvait aussi écrire à Wikipedia pour corriger une inexactitude dans la recension de son roman la tache...  il avait l'obsession de la précision et il donnait ses archives à son biographes.

Il était des livres et il en parlait et nous en parlait. 

J'en termine avec ces phrases  qui parlent aussi à ma culpabilité d'homme distrait, c'était dans le Monde, en 2013, à son amie Josyane Savigneau.

"Un vrai lecteur de romans, c'est un adulte qui lit, disons, deux ou trois heures chaque soir, et cela, trois ou quatre fois dans la semaine. Au bout de deux à trois semaines, il a terminé son livre. Un vrai lecteur n'est pas le genre de personne qui lit de temps en temps, par tranches d'une demi-heure, puis met son livre de côté pour y revenir huit jours plus tard sur la plage. Quand ils lisent, les vrais lecteurs ne se laissent pas distraire par autre chose. Ils mettent les enfants au lit, et ils se mettent à lire. Ils ne tombent pas dans le piège de la télévision, et ils ne s'arrêtent pas toutes les cinq minutes pour faire des achats sur le Net ou parler au téléphone."

Nous allons essayer.

J'ajoute à cette revue de presse ce texte de l'écrivain Mathieu Lindon dans Libération, mis en ligne trop tard pour que je puisse l'intégrer à l'antenne... Il est encore plein d'autres. 

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