Un homme nouveau, et encore le FN : la presse française et étrangère sous le choc et parfois sous le charme.

La presse française, entre choc et enthousiasme.
La presse française, entre choc et enthousiasme. © DR

"Non", titrait Libération au lendemain du 21 avril 2002. "Le choc", disait le Parisien face à la surprise d’un Jean-Marie le Pen au second tour. Ce matin, le "choc" que retient la presse est celui constitué par le "dégagisme" qui a touché les deux partis de gouvernement autant que la qualification d’un homme "nouveau", Emmanuel Macron : "La déroute des grands partis", affiche L’Eclair en une, "Le choc de deux France" titre Le Courrier Picard, "Deux France que tout oppose" pour Le Courrier de l’Ouest.

Focus sur le favori pour Libération qui retient qu’Emmanuel Macron est « à une marche », sous- entendu de l’Elysée, quand Aujourd’hui en France/Le Parisien insiste sur l’aspect sensationnel de cette qualification, "La sensation Macron", titre le quotidien. Le Figaro choisit "l’immense gâchis" de l’élimination de François Fillon, titre de une, sous la photo des deux finalistes, "La droite KO".

Un duel

Photo du duel, ou d’un homme seul à peu près partout, mais c’est un mot qui barre la une de l’Humanité. "Jamais", avec la photo de Marine Le Pen, consigne claire, en rupture avec celle de Jean-Luc Mélenchon. "Le rempart", dit aussi Marianne qui sort exceptionnellement ce matin – le rempart Macron contre le Pen.

On retiendra enfin les unes des quotidiens régionaux qui pointent la situation particulière dans leurs territoires : "Le 21 avril corse" pour Corse Matin. Le journal relève queMarine le Pen est arrivée en tête dans l’île avec près de 28% des voix. "Vote protestataire dans les Hauts-de-France", souligne aussi La Voix du Nord : dans le Pas-de-Calais, Marine Le Pen conserve son leadership devant Jean-Luc Mélenchon, qui devance lui-même Emmanuel Macron. Nord Littoral fait même sa manchette sur la "Submersion Marine à Calais".

Un choc

"Macron-Le Pen ou le grand saut dans l’inconnu" : c’est un "big bang", insiste Cécile Cornudet dans Les Echos. "Ras-le-bol du système, table rase du passé, les électeurs ont choisi de tourner la page de la vie politique française telle qu’elle était structurée depuis le début de la Ve République", écrit-elle. "Séisme", dit aussi La Croix. "Grand dégagement" pour Jean-Michel Bretonner de La Voix du Nord. "Macron-Le Pen, c’est la victoire des dynamiteurs", écrit Guillaume Tabard dans Le Figaro. "Les électeurs ont imposé une nouvelle lecture. Le véritable clivage correspond désormais à une alternative idéologique et n’obéit plus à des catégories politiques : ouverture contre repli, Europe contre Nation, Libéralisme contre protectionnisme."

"Quel pays ! s’exclame Laurent Joffrin dans Libération. La France, divisée depuis deux siècles entre droite et gauche, a laissé droite et gauche au bord de la route. Insoumise décidément. La droite a perdu une élection imperdable, c’est de sa faute ; la gauche est éliminée d’entrée, c’est de sa faute. Chérubin – il parle de Macron – a fait la nique à tous les barbons." N’empêche que les résultats de ce premier tour sont le symptôme d’une Ve République "à bout de souffle", dit Grégoire Biseau dans le même journal. "Socle électoral étroit pour les deux qualifiés, partis de gouvernement éliminés, prochaines législatives à risque qui pourrait augurer d’une nouvelle ère, faite de coalitions parlementaires incertaines et instables." Quoi qu’il en soit avec ce duel inédit, "il s’agit bien d’un double 21 avril 2002, analyse Françoise Fressoz du Monde. Les électeurs ont balayé les deux grands partis de gouvernement" et, derrière le nouveau clivage qui apparaît, européistes contre patriotes, progressistes contre conservateurs, "se cache un enjeu de taille : la recomposition politique".

Gagnants et les perdants

Emmanuel Macron d’abord : "Ce n’était pas une bulle", constatent Bourmaud et Wesfreid du Figaro. Avec plus de 23 % des voix, cet homme de 39 ans fait figure de favori. Libération, L’Humanité, Le Figaro insistent sur "l’incroyable alignement astres qui a permis à cet encore inconnu il y a trois ans de virer en tête". L’Opinion retient même l’ironie d’un élu socialiste : "Macron, c’est le belge qui prend un Coca au distributeur, puis un second, un troisième. Derrière, on s’impatiente, mais il lance « tant que je gagne, je joue » !" Sauf que dès septembre, rappelle Nathalie Segaunes, Emmanuel Macron avait son plan de bataille en tête : "La seule question est de savoir qui se retrouve face à Marine Le Pen au second tour." Et aujourd’hui, c’est lui.

Marine Le Pen, victorieuse donc elle aussi ? Oui, en finale, mais sans trop d’illusion dit Le Parisien. C’est surtout une qualification en demi-teinte, nuance Le Monde dans sa Matinale ; la candidate du FN dépasse le score historique de son parti, mais Le Figaro parle de "contre performance" pour celle qui a longtemps cru qu’elle arriverait en tête au premier tour. "Sa qualification a été accueillie dans le silence, et même dans une certaine gêne dans le manoir de Montretout, où son père avait réuni quelques proches, raconte Le Parisien. "C’était une campagne modérée et convenue", lâchait Jean-Marie le Pen hier soir, tout en lui réitèrant son soutien.

"Malheur aux vaincus" : la maxime semble avoir été inventée pour François Fillon et Benoît Hamon tout particulièrement. Chaos ou KO pour dire l’état de la droite après sa défaite historique. "Ainsi donc l’imperdable a été perdu, écrit Alexis Brézet à la une du Figaro. Si aujourd’hui, le choix va de soi – voter Macron – il faudra un jour écrire, poursuit-il, l’histoire de ce hold-up politique du siècle." François Fillon, de dos, quittant l’estrade de son QG hier après sa déclaration, la photo est dans de nombreux quotidiens. "Défaite historique de la droite", dit Le Figaro ; "Défaite historique de Fillon", précise Le Parisien. Le Figaro liste les premières flèches décochées par ses amis : "Fiasco lamentable", a dit Jean-François Copé, "les électeurs vont déchirer la page Fillon", lâche un sarkozyste, même si l’essentiel est, pour l’instant, de sauver le parti en vue des législatives. Mais dans Le Figaro toujours, Judith Waintraub a entendu les mots de François Fillon hier comme ceux d’un testament politique. Après avoir donné sa consigne de vote en faveur d’Emmanuel Macron, il ne devrait pas être aujourd'hui au bureau politique de son parti. Pas de retrait formel de la vie politique comme Jospin en 2002, mais ça pourrait y ressembler.

Rapidement : la descente aux enfers de l’apparatchik Hamon pour Le Figaro, Hamon qui assume l’humiliation du PS, un parti "en miettes" insistent Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Hamon, qui fait encore pire que prévu avec un petit 6 % des voix. Libération précise, avec une certaine cruauté, son score à Trappes, où il arrive derrière Jean-Luc Mélenchon

Un Jean-Luc Mélenchon "à une marche du podium", dit Le Parisien, mais "une campagne incroyable ternie par sa déclaration finale", écrit Rachid Laïrèche dans Libération. Son silence sur la suite – pas de consigne avant que les Insoumis ne se soient prononcés – est surprenant, écrit-il. Un ni ni de Mélenchon diversement apprécié par ses soutiens. Je vous rappelle la une de l’Humanité : "Jamais, Jamais Le Pen"

Cette "révolution française", ce face-à-face inédit, est donné en une quasiment dans le monde entier. Le Daily Mail titre sur "la nouvelle révolution française", La Tribune de Genève parle de "La victoire d’un ovni" pour parler d’Emmanuel Macron. Le site Politico le qualifie de banquier juvénile, Le New York Times parle d’un novice en politique, la BBC s’enflamme pour ce politicien jamais élu qui a su capter l’air du temps. En Europe comme aux États-Unis, c’est plutôt le soulagement qui prévaut : Das Bild écrit "L’Europe respire à nouveau anticipant déjà sa victoire face à Marine Le Pen".

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