« Le gouvernement nous doit la vérité. La France est bel et bien impliquée dans une guerre contre l'organisation Etat islamique. Ce n'est pas une dramatisation de notre engagement au Moyen-Orient que de dire cela. C'est un constat. Et à ce premier constat, il convient d'ajouter une précision tout aussi importante : la France est une bataille de longue haleine, dont l'issue n'est nullement garantie. » Début de l'éditorial du Monde ce matin : « Une guerre qu'il faut appeler par son nom »

Tout se passe comme si les premières frappes américaines en Syrie la nuit dernière, ajoutées à la prise d'otage en Algérie et au débat sur la guerre aujourd'hui à l'Assemblée avait provoqué une prise de conscience pas tout à fait aboutie en fin de semaine dernière : mais oui, la France est en guerre. « Et notre société, écrit Jean-Michel Servant dans Midi Libre a du mal à prendre conscience de la gravité de la situation. »

Pour ou contre la guerre ? Si comme le souligne Le Figaro , il y a dans la classe politique une forme d'unité nationale pour soutenir l'exécutif, dans la presse c'est un peu plus nuancé. Même si l'ampleur de l'engagement n'est pas comparable, le souvenir des fiascos américains en Irak en Afghanistan est bien présent dans les esprits.

Cela n'empêche pas forcément de soutenir la guerre d'ailleurs...

Exemple avec Laurent Joffrin dans Libération . « Oui, c'est un fait que les interventions occidentales au Moyen-Orient, au total débouchent sur un fiasco (…) Mais doit-on laisser s'installer au cœur de cette poudrière une zone contrôlée par des fanatiques sanguinaires ? (…) L'intervention de la coalition n'a rien d'une croisade et tout d'une opération de salut public. » Dans Le Parisien-Aujourd’hui en France , Jean-Marie Montali s'emporte : « Cette guerre contre le terrorisme, c'est la guerre des civilisations, de toutes les civilisations, quelles qu'elles soient contre la barbarie, l'abjection et la folie meurtrière. »

Mais il est des esprits plus froids et plus sceptiques, l'académicien et ancien ambassadeur Jean-Christophe Ruffin, dans le même Parisien : « La France a agi avec une certaine légèreté, nous n'avons pas les moyens de nous embarquer dans ce combat. On a trois opérations sur les bras : au Mali, en Centrafrique et maintenant en Irak. Nous ne sommes pas armés pour lutter sur autant de front. »

Questions sur les moyens, questions sur les buts de guerre, aussi. Sur Atlantico , un historien, ancien fonctionnaire au ministère de la Défense, Pierre Conesa, s'interroge sur ces buts : « Qui veut-on affaiblir ou détruire ? L'organisation État islamique, on ignore quel est son territoire, son type de gouvernement. Cette guerre n'a pas de sens car on en ignore l'objectif politique. »

Le spécialiste des questions de défense à L'Opinion , Jean Dominique Merchet, dénonce même une certaine ardeur guerrière de nos dirigeants ces dernières années : « A chaque année sa figure de l'ennemi, les insurgés afghans, le colonel Kadhafi, Bachar el Assad, l'organisation Etat islamique. Plus la situation économique du pays se dégrade, plus la crise de confiance politique s'aggrave et plus le recours aux armes s'impose comme une évidence peu discutée. »

Climat d'inquiétude : « Etat islamique, une menace sur le monde », titre en gros caractères le Parisien. Climat accentué par la peur de l'effet de souffle, la crainte des attentats ici en France. A ce chapitre, on lira, en espérant qu'il ait raison les propos du criminologue Xavier Raufer sur Atlantico . « De grâce, pas de panique auto-engendrées, pars de fantasme. Ne nous trompons pas d'époque, nous sommes plus en 1995 » (année de l'attentat à la station de Rer St Michel). Quand cent individus partent faire le djihad, explique-t-il, entre ceux qui sont tués, blessés, traumatisés, déçus et qui aspire à retrouver une vie normale, « il reste au fond du tamis quelques individus à surveiller vraiment (…) En France, les instances de renseignement ont un excellent niveau de connaissance de ce qui se trame chez les radicalisables. Reste l'acte spontané d'un illuminé. »

La connaissance n'empêche pas les ratés, comme ces trois djihadistes loupés à la frontière française. Histoire que vous journaux racontent comme France Inter ce matin.

On notera encore deux éditoriaux qui parlent des rapports entre communautés en France. Philippe Gélie dans Le Figaro : « Quand verra-t-on des milliers de musulmans manifester dans les rues de nos villes pour dire que l'islamisme est contre l'Islam ? »

Jean-Christophe Ploquin dans La Croix : « Cette menace devrait aussi conduire à redécouvrir le socle des valeurs de la société française à opposer au projet idéologique des djihadistes : la protection des libertés face au règne de la terreur, le respect des minorités plutôt que leur soumission, la séparation du politique et du religieux plutôt que leur confusion despotique. La France offre, comme la plupart des pays européens, un espace d'échange, un cadre démocratique, des systèmes de solidarité qu'il faut savoir défendre. Ce combat est autant politique et culturel que militaire et sécuritaire. »

Dans la presse encore, analyse plus globale du contexte internationale

Comme une boussole qui est en train de s'affoler. Le criminologue Alain Bauer dans Libération . Ce qui se joue selon lui au Moyen-Orient et bien au-delà en Ukraine et en Asie, c’est le retour des Empires. Empire ottoman, empire perse, empire chinois, empire russe. « Les fabricants occidentaux du monde d'après la seconde guerre mondiale se trouvent confrontés à la revanche de leurs colonisés et de leurs colonies. Palestine, Inde, Pakistan, Afhanistan, Irak, Centrafrique, Mali, Liban... (…) Le monde que nous avions laissé au congélateur en 1945 a commencé à disparaitre avec l'avènement de Khomeiny. En 1989, l'Europe a redécouvert la géographie. Depuis, le processus de déconstruction des Etats se poursuit, sur le terrain de l'économie comme sur celui de la diplomatie. »

Dans ce contexte, une exhortation à la Une de L'Humanité : « L'ONU doit reprendre la main ». Alors que l'assemblée générale de l'organisation se tient à new York, longue analyse de Pierre Barbancey. « Les guerres se multiplient, la crise économique étrangle les peuples, les replis identitaires se développent. La fin de la guerre froide n'a rien résolu (…) Et l'ONU peine à jouer son rôle (…) Cet été à Gaza on a pu prendre la pleine de mesure de ses incapacités. Les appels du secrétaire général Ban Ki-moon sont restés lettre morte. Pas un dirigeant occidental n'a tenté de redonner ses lettres de noblesse à l'institution qui devrait être le principal instrument pour la paix (…) Quand l'ONU est saisie, ce n'est souvent qu'un prétexte pour légitimer une intervention déjà décidée (…)

Vider l'ONU de sa substance, la marginaliser, c'est le but de ceux qui rêvent du Far West. »

Peut-on rire avec la guerre ? Deux dessins du Canard Enchainé en guise de conclusion. Sous le crayon de Cabu, Obama et Hollande face à deux écrans de jeux vidéo. Celui d'Obama est beaucoup plus grand, il encourage son voisin : « Vas-y petit ! ». Et puis le point militaire de la semaine, sous le crayon de Bouzard. Point entre le président Hollande et son chef d'Etat-major : « Nous avons donc, dit le président, nos avions en Irak, nos troupes au Mali et Valls chez Merkel. » Le chef d'Etat-major semble un peu dépité.

A demain !

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.