Un fils a écrit un film pour son père qui était paysan et s’était suicidé, et la presse porte d’autres deuils des campagnes, Est-Eclair, Sud-Ouest, Centre-Presse, le Télégramme, le Dauphiné. L’inhumanité de l’économie, d’un film et de la réalité, le Un, les Echos. Des prisonniers dans les vignes, l'Yonne républicaine.

On parle d'un père ce matin...

Qui s'appelle Philippe Chauvin et qui va en justice pour son fils Nicolas qui est mort à 18 ans en décembre dernier après avoir été percuté par deux adversaires sur un terrain de rugby. Philippe Chauvin porte plainte contre X pour homicide involontaire, il n'a pas d'autre solution explique-t-il à l'Equipe, parce que la thèse d'un accident a recouvert le drame, parce que la police a classé l’enquête, parce que les joueurs qui ont renversé Nicolas non seulement n'ont pas été sanctionnés, mais ils ne lui ont jamais envoyé un simple message pour dire leurs regrets, parce qu'on a reproché à Nicolas de s'être baissé au moment du choc, on l'a voulu un peu coupable peut-être, et Philippe Chauvin insiste, son garçon d'un mètre 95, ne devait pas mourir pas ainsi. Le lendemain de l'enterrement de son fils, imaginez cette scène, Philippe a visionné la vidéo de l'action: "On voit deux joueurs arriver à grande vitesse sur un joueur qui se saisit du ballon quasiment à l'arrêt. On voit une double collision, parce qu'il ne s’agit pas de plaquages.  Pour un plaquage, il y a des règles. Les deux joueurs viennent (…) dans l'idée de la destruction, à grande vitesse, il ne ralentissent pas, l'un des deux fracasse Nicolas avec un coup d'épaule à la tête comme s'il s'agissait d'enfoncer une porte." Nicolas est mort d'un arrachement de la deuxième vertèbre cervicale, "la fracture du pendu" dit son père et ces mots qu'il donne à l'Equipe d'une douleur froide, vous savez qu'il les a répété si souvent pour que le rugby change, pour lui dit-il c'est terminé, « avec ma femme, on paiera toute notre vie ».

Dans la presse ce matin, pas seulement dans l'Equipe, on nous parle de matches, et de corps vivants, dans Midi Libre deux footballeurs s'amusent avant le derby Nimes Montpellier, « on vous a mis des coups, on les a rendu, » ils rient fraternellement... La vie a repris.

On parle aussi d'un fils ce matin... Edouard Bergeon qui lui a fait un film nommé "Au nom de la terre », en fait au nom de son père suicidé de dettes, qui en a fini en avalant des pesticides, il était paysan, il est mort dans les bras de son garçon en s'excusant, il ne voulait pas mourir a raconté Edouard Bergeon au Monde... Nous l’avons reçu la semaine dernière avec Guillaume Canet qui joue son père Christian et ce matin, les paysans fourbus font la Une de Sud Ouest du Dauphiné du télégramme, de l'Est Eclair, et on me parle d'autres deuils, Sud-Ouest me raconte Sylvie dont l'époux Thierry s'est tué en juillet en 2006, il était fatigué disait-il, et un matin s'est acharné à réparer un rouleur et en a eu assez. Le Dauphiné et l’Est-Eclair, sur son site, racontent Camille qui aimait Augustin, ils élevaient des porcs, les banques les ont lâchés et la deuxième tentative d'Augustin a été la bonne. Le lendemain de sa mort, un prêt arrivait sur le compte bancaire de sa ferme, un député avait débloqué le dossier mais il était trop tard, "je ne méritais pas d'être veuve à 24 ans" dit Camille. Elle publie un livre, "Tu m'as laissé vivante", écrit avec un journaliste Antoine Jandey, il dirige un site incontournable, Wikiagri où il se demande si un film peut faire changer le monde agricole; dimanche prochain, les recettes de « Au nom de la terre » seront ponctionnée d'un euro par place, à l'intention d'une association, Solidarité paysans, dont me parle Centre presse, elle reçoit les appels de paysans en pleurs... Mais qui ne pleure pas...

Et l'on parle aussi de la souffrance au travail...

Et  c'est encore un film et un acteur qui portent cette douleur comme s'il fallait ce décalage par l'art pour supporter le monde. Voilà donc Olivier Gourmet « d'une infinie justesse » dit le Parisien, dans « un des meilleurs films de l’année" insistent les Echos, "ceux qui travaillent", l'histoire d'un homme "devenu une bête de somme", tout entier à sa tâche, cadre supérieur dans une entreprise de fret maritime qui apprend qu'un clandestin atteint de fortes fièvres s'est glissé à bord d'un cargo, si le bateau rebrousse chemin, les pertes seront colossales; si on passait le clandestin par-dessus bord? Ce n'est qu'une fiction mais elle raconte notre perte du monde, les Echos décrivent d'un cargo qui n'est qu'un point qui se déplace sur l'écran d'ordinateur du cadre qui porte la mort dans son regard...

On se sent encerclé.  On se suicide en Amérique dit Philosophie magazine alors que l'économie tourne, mais trop d'alcool ,de médicament, plus de sens, et o -n regarde son pistolet en souhaitant que la douleur s’arrête. Philosophie Magazine cite Durkheim.. « l'Etat où se trouve une société » fait « une proie pour le suicide. »  La Charente Libre fait sa Une sur la déprime des managers, ces cadres assaillis de mails, de responsabilité et de journées sans fin. Libération raconte un employé de Leroy Merlin, harcelé par une direction qui ne supportait pas qu'il ne joue pas avec elle contre les syndicats, il a voulu mourir lui aussi, lis-je. Existe-t-on seulement. Le Un raconte ce matin les prolétaires du web, ceux que l'on ne voit pas, bien loin des cols blancs, des investisseurs, des concepteurs d'algorithmes, de la noblesse du code: des millions de personnes ont été chassés des emplois classiques pour devenir les subordonnées des machines, payés à la micro-tache, au clic, ils entrainent les intelligences artificielles, ils dessinent, c'est un exemple des carreaux autour de tomates pour entrainer une application de recommandation nutritionnelle, ils sont dans l'obscurité afin que nous mangions sainement.

Il reste des odeurs pour espérer...

Dans la revue Zadig, revue-soeur du Un, dont le numéro de rentrée parle du travail, « le travail pour quoi faire », mais ce sérieux s'illumine de nos paysages français. Jean-Paul Kauffmann, journaliste et écrivain  se souvient de Corps-Nuds en Bretagne, sa ville d'enfance, où ses parents étaient boulanger-pâtissiers et le sucre et la chantilly sauvèrent son père raconte Kauffman, dans cette France d'après guerre en mal de douceur; un gâteau s'appelait Salambo, Jean-Paul en découvrit Flaubert, et la douceur des mots. « L'haleine de mon village reste un secret bien gardé, un mélange de crottin de cheval de bourrasque mouillée et de suie », écrit il, et aussi « l'odeur du pain chaud », et le « fumet du bois qui pétille dans le four »...

On peut encore aimer dans nos campagnes et aussi au présent. Dans l'Yonne républicaine, je lis une histoire au gout d'espérance. Deux vignerons d'Irancy accueillent pour les vendanges six prisonniers, six détenus d'Auxerre et de Joux-la-ville qui réapprennent dans les ceps le mot de liberté; Robert et Paola sont comme des enfants... « J’ai passé des mois dans ma cellule, à regarder la télé. Là quand je rentre, c’est elle qui me regarde" dit-il. L'odeur des vignes ne s'oubliera pas.

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