(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : Gouverner, c'est pleuvoir

(Bruno Duvic) C'est un engrenage.... Comment est-on passé en quelques heures d'un week-end de rentrée politique, disons tonique, à une crise de régime, comme titrent même de concert Libération et Le Figaro ce matin - quand les deux sont d'accord, c'est que la situation est grave ?

Le Parisien-Aujourd’hui en France et Libération décrivent ce matin les coulisses de cette mécanique qui semble avoir échappé à tout le monde. Dimanche, le Premier Ministre et le Président sont devant leurs télévisions, fête de la Rose à Frangy en Bresse. Et au-delà des clins d'œil aux frondeurs, au-delà des appels à une autre politique, c'est une petite phrase d'Arnaud Montebourg, petite goutte qui tout fait déborder

« Je vais lui envoyer une bonne cuvée du redressement, au président de la République »

La provoc de trop. Président choqué, Premier Ministre accroché au lustre. Le téléphone crépite entre l'Elysée et Matignon. C'est Manuel Valls qui prend l'initiative. « Je ne peux pas rester les bras croiser, je ne me laisserai pas Ayraultiser ».

Il poursuit, « c'est Montebourg ou moi ».

Un proche du Premier Ministre se permet d'ajouter dans Le Parisien : « Il fallait convaincre caramel mou.»

Valls à la manœuvre, selon la presse. Montebourg viré, gouvernement démissionné. Du brutal : « cela ne correspond en rien à la méthode de François Hollande », glisse Le Figaro .

Divorce donc avec l'homme du redressement productif. Et une partie de la presse se réjouit de cette clarification, de cet acte d'autorité. « Il est des moments où le divorce est la plus saine des évidences » écrit Jean-Claude Souléry dans La Dépêche du midi .

« C'était inévitable », ajoute Anne Sinclair sur le Huffington Post .

Divorce et plus si inimitiés. Ce matin, au moins 3 ministres sont donc hors-jeu. Le gouvernement s'est offert une journée digne de la IIIème République, version BFM. Description de Jean-Louis Hervois dans La Charente Libre : « Les ministres tombent, les coulisses s'agitent, les alliances se dénouent, les images défilent en continuent sur les télés. »

Clarté donc, il n'y a pas de place pour la contestation, pour une autre politique. Mais la clarté a un prix...

Lequel ?

Celui de la solitude. « Le gouvernement Valls 2 ne pourra s'appuyer que sur un noyau de Hollandais historiques agrémenté de quelques représentants de courants minoritaires, voire crépusculaires. Le rabougrissement, c'est maintenant ? », résument Jonathan Bouchet-Petersen et Mathieu Ecoiffier dans Libération . Risque politique majeur. Celui de l'entre soi au sein d'un gouvernement de plus en plus éloigné du centre de gravité de la majorité élue en 2012.

A propos de la majorité élue en 2012, bien sûr on pense aux frondeurs. Sortiront-ils de cet épisode matés ou renforcés ? Mais les Echos remontent plus loin. Souvenez-vous, entre les deux tours de la présidentielle en 2012, les appels à voter Hollande ratissaient très larges

Le président avait été élu avec le soutien des candidats centristes (Bayrou) écolo (Joly) et de la gauche plus radicale (Mélenchon). Que reste-t-il de ce qui aurait pu être une vaste coalition ? Bayrou, Mélenchon, Aubry, Duflot, Montebourg, tous ont basculé dans le camp des détracteurs de François Hollande. Elsa Freyssinet rappelle cette phrase lâchée par le président en janvier 2013. "Montebourg et les Verts, si je devais m'en séparer, je serais tout seul". Et elle ajoute : « Nous y sommes ».

Du côté des centristes, Jean Louis Borloo a bien été approché pour une entrée au gouvernement, selon Paris Match . Il a décliné.

Le prix de la solitude, celui des déchirements aussi.

Ce qui explose en cette rentrée aux portes de l'Elysée, pour Françoise Fressoz sur lemonde.fr , ce sont des bombes à retardement qu'on a laissé trainer à gauche depuis la campagne de 2012 et même bien avant. La politique économique (offre ou demande ?), la querelle européenne (oui ou non au referendum de 2005 ?).

Et puis un traumatisme, jamais tout à fait soigné :

Le 21 avril 2002, quand 5 ans de gouvernement de gauche avaient abouti à la bombe Le Pen au second tour. Celle-ci a bien explosé. 12 ans plus tard, un second souffle n'est pas à exclure. Et Mediapart relève : avec les 3 ministres sortants - Montebourg, Hamon, Filipetti - c’est « La génération 21 avril (qui) est au pied du mur ». Cette génération qui pense, à tort ou à raison, que le Pen est arrivé au second tour parce que la gauche n'avait pas été assez de gauche, pas assez proche du peuple. Il y a de cela dans la lettre de rupture d’Aurélie Filipetti au président de la République. Elle est à lire sur lemonde.fr « Je ne serai pas cher François Candidate à un nouveau poste ministériel. Il y a un devoir de responsabilité vis à vis de ceux qui nous ont fait ce que nous sommes. »

"Reste-t-il à la tête de l'exécutif quoi que ce soit qui l'identifie à la gauche ? se demande Patrick Appel Muller dans L'Humanité . L'Huma qui tranche cette question pour sa part avec ce titre de Une : « Dissolution du gouvernement, garde à vous libéral »

Le gouvernement accusé de trahir la gauche d'un côté. Poussé de l’autre à réformer plus vite et plus fort dans le sens de la politique de l'offre. Par la voix de Jacques Attali par exemple dans Les Echos. « Il ne reste plus que quelques semaines pour lancer les réformes»

Au cœur de tous ces déchirements, un parti, qui tient pourtant à peu près toutes les rênes du pouvoir. Pour le politologue Gérard Grunberg dans L'Opinion , sur une échelle de 1 à 10, la crise que traverse le PS est au niveau 9. "Le mouvement socialiste s'est bâti sur l'idée qu'il fallait d'abord privilégier l'unité : peu importe ce que l'on pense du moment qu'on est uni. Le problème, c'est qu'à force de ne pas regarder les questions en face, le parti se casse tout de même. Le PS peut-il encore gouverner ? A mon avis, la question maintenant se pose. »

Crise de parti, crise de régime...

On y vient, avec le constitutionnaliste Dominique Rousseau dans Libération . Sans les communistes, les mélenchoniens, les écolos, les radicaux, ni les centristes mais avec des frondeurs qui ont le vent en poupe, la majorité est plus qu'étroite au parlement. Conflit entre deux institutions désignées au suffrage universel : le président de la République et le Parlement. « Les institutions ne permettent pas aujourd'hui de trouver une solution de compromis à ce conflit. »

Dans ce contexte, Alexis Brézet le directeur des rédactions du Figaro a beau jeu d'appeler à la dissolution, voire, à demi plume, à la démission du président de la République. On peut aussi faire valoir avec la presse ce matin que la droite n'est pas prête à gouverner et que si la majorité tangue, elle tient toujours, que les frondeurs n'auront pas l'envie ou les moyens de renverser le gouvernement.

Reste un président seul sous la pluie hier à l'ile de Sein. Photo dans tous vos des journaux. Costume détrempé, lunettes embuées. Posture stoïque. Gouverner c'est prévoir, a-t-on l'habitude de dire. En cette rentrée 2014, gouverner, c'est pleuvoir.

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