Avec Tavernier meurt une cinémathèque, le Point, on le revoit dans les beau adieux de la Croix et de l'Obs, et on entend sa voix, dans des entretiens qu'internet nous ramène sur les sites de l'Obs, du Figaro. On trouve dans Libération les échos de l'affrontement de principe qui opposa Tavernier aux critiques en 1999.

On parle d'une actrice américaine...

Qui s'appelait Lilian Gish, elle fut une vedette du cinéma muet et plus tard une brave vieille dame protégeant des enfants contre un meurtrier déguisé en pasteur, dans la Nuit du chasseur de Charles Laughton... Et beaucoup d'entre nous l'ont oubliée, Lilian Gish, Bertrand Tavernier qui vient de nous laisser la connaissait avec finesse. Il y a deux ans, il en disait des merveilles.  

"Elle était formidable. Elle était forte en comédie, en drame, dans des films d’époque, des films contemporains. Elle pouvait jouer une paysanne, une aristocrate, une amante. Il y a certaines actrices talentueuses, comme Greta Garbo, qui ont une seule note. Gish pouvait être dure, chaleureuse ou revêche." Tavernier disait cela à un journal trotskiste américain, je vous mettrai le lien, qui l'avait interrogé comme un vieux camarade (il avait fréquenté en France le même mouvement trotskiste que Lionel Jospin) mais surtout parce que dans l'Ohio, une université avait débaptisé son cinéma Lilian Gish, pour punir l'actrice qui un siècle plus tôt avait joué dans "Naissance d'une nation", un film monument de DW Griffith, mais aussi un film raciste envers les noirs... 

Tavernier enrageait de cette annulation, lui qui dénonçait la dictature du présent, l'ignorance de notre temps. Il avait dit au Monde en 2011, que l'histoire était une arme de construction massive contre toutes les dictatures et les incompréhensions, il ne voyait pas de différence entre un prêche islamiste aujourd'hui et un prêche de catholique ultra pendant les guerres de religion, le passé lui parlait...   

Alors, aux camarades américains, Tavernier racontait Lilian Gish, et puis Griffith, qui avait aussi tourné un film sur Abraham Lincoln, et montré la traite des esclaves dans toute sa violence... "Est-ce qu’ils le savent à l’université dans l’Ohio ? Est-ce qu’ils savent ce que Griffith a produit? "Le lys brisé", "A travers l’orage", "Les deux orphelines",  des films incroyables, comprenant la première histoire d’amour interraciale sur l’écran"!   

Ainsi Tavernier s'emportait. Et si Gish et Griffith étaient importants pour lui, ils le sont pour nous ce matin forcément, quand l'Humanité à sa une ne montre que sa photo et le titre dit tout, "l'homme -cinéma". Avec Tavernier c'est une filmothèque qui disparait, dit le site du Point. Dans ses veines coulaient des fleuves de pellicule, dans sa mémoire tournaient des millions d'images vues, archivées, tournées, commentées, des kilomètres de générique...   

Et singulièrement en ce temps de cinémas fermés, nous mesurons la perte; elle se corrige de la joie qu'inspirait le personnage,  la Une de Var Matin est lumineuse, le Télégramme est enjoué qui se souvient de Tavernier tournant en Bretagne, emmenant des personnages de l'Horloger de Saint-Paul en fuite à Bréhat, il avait le gout des rillettes de sardines de Saint-Guénolé, le Progrès, journal de sa ville Lyon, dit qu'il était au cinoche ce que Bocuse fut à la cuisine, nous dévorons.   Dans la Croix, le journaliste Jean-Claude Raspiengeas, qui fut son biographe, offre une splendide élégie de "ce compagnon volcanique à la loghorrée fascinante",  de ses poches "dépassaient les journaux et les livres qu'il offrait à ses amis", mais sous le bruit il était pudique, désarmant, l'inaction l'angoissait...

Lisez aussi sur le site d' Obs ce texte de François Forestier qui fut son ami et qui le revoit dans leur dernière rencontre: "La dernière vision : courbé sur une besace imaginaire, drapé dans une veste en coutil, il s’éloigne, sur les quais, dans une brume de fin de jour, vers le pont de l’Alma, à la fois bougre, colosse qui mange de la pellicule, crache du feu et dispense de la douceur, tandis qu’un vendeur de journaux distribue un quotidien annonciateur de mauvaises nouvelles. Tavernier se retourne, agite la main, remonte ses lunettes, désigne la Seine et c’est la dernière image que j’ai de lui. Elle me serre le cœur."

Mais on entend aussi la voix de Tavernier...

Et c'est une grace de notre époque, de pouvoir relire sur les sites des journaux, les mots de cet homme, qui les aimait tant... On l'entend dans le Figaro raconter son amour d'Alexandre Dumas, on l'entend dans Marianne parler des livres de western, qu'il adorait, ce fut sa dernière interview, on l'entend dans l'Obs encore, il y a quelques mois, raconter au long cours son parcours de cinéma, et ce texte est passionnant.

Tavernier racontait comment il avait appris que les personnages qu'il créait étaient libres, "Laissez-le vivre. Ne lui imposez pas ce que vous voulez qu’il dise. » lui avait dit à propos d'un rôle le grand scénariste Pierre Bost que Tavernier dès son premier film avait arraché au purgatoire où l'avait jeté la nouvelle vague Tavernier ne croyait pas qu'il existe des mondes révolus. 

Dans la même interview Tavernier, s'enorgueillissait d'avoir compté pour les autres, des policiers dont il avait dit contre leur ministre la vérité précaire dans "L627" et il en avait suscité des vocations, d'autres étaient devenus instituteurs après "Ca commence aujourd'hui". Un ami et un maitre, André de Toth, avait trouvé la vérité des rapports de classe dans Capitaine Conan, où un soldat de l'expédition à Sarajevo s'était aussi retrouvé... Et puis ce vieux monsieur de la cité des Grands-Pêchers de Montreuil que Tavernier avec son fils Nils avait raconté dans "L'autre coté du périph'", qui lui disait en pleurant à la fin du tournage, il était malade, « Continuez à transmettre. » 

"Oh la vache ! Cet homme n’est pas cinéphile, il va mourir et il me dit ça", commentait Tavernier. En historien, il savait, Tatave, le rôle qu'il avait joué dans nos vies... Nos vies et rien d'autre?

Mais on retrouve aussi les réticences qu'il inspirait...

Et c'est la beauté du cinéma, on s'en dispute... et c'est la marque de Libération, de prendre ces disputes aux sérieux et de n'en point démordre. Et quand sur le site de Libération le journaliste politique Rachid Laireche, lui aussi enfant de la cité des Grands Pêchers, se souvient des Tavernier qui ne le trahirent pas, dans les pages culture du journal, sous un titre brillant, "que la fête s'arrête", rendant hommage au Tavernier militant de gauche engagé, le critique Didier Péron ose des mots cruels pour "un cinéma populaire mais parfois pesant" que Tavernier aurait incarné,  cédant parfois à la "démonstration lourdingue"...  

En 1999 Tavernier avait mené une révolte des cinéastes contre des critiques jugés assassins pour le cinéma français, à fore de bons mots et d'oukases...  Libération était visé, et avait organisé dans ses colonnes un débat entre Tavernier et trois critiques, cela aussi est en ligne. Tavernier disait ceci: "Vous n'arrivez pas à faire passer votre enthousiasme. Quand vous défendez des films, très souvent il n'y a aucune retombée. A votre place, je m'interrogerais." Il disait aussi cela: «Une opinion n'est pas un fait». Et enfin:«Tout film, comme tout être humain, doit être présumé innocent.»  

Ca continue aujourd'hui.

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