Frédéric Pommier propose une revue de presse sous forme de roman : les actualités sont évoquées au fil de l'histoire d’amour entre Jean-Kevin et Betty.

Frédéric Pommier a concocté pour ce matin une revue de presse sous forme de roman...
Frédéric Pommier a concocté pour ce matin une revue de presse sous forme de roman... © Getty / EVERSOFINE

« C’est décidé… j’écris mon roman. »

Cette phrase, c’est le titre d’un papier publié dans l’hebdo VRAIMENT. « Si l’envie vous titille depuis cinq, dix ou quinze ans, c’est le moment de vous lancer et d’apprendre à dompter votre angoisse de la page blanche ! » explique Sandrine Chesnel, qui signe l’article. Elle donne plusieurs conseils. Tout d’abord, s’inscrire à un atelier d’écriture. Ensuite, prendre le temps, ne pas se précipiter – éventuellement poser un congé sabbatique. Mais il y a aussi des façons de faire plus rapides. Par exemple, en cherchant dans les archives de SLATE, on trouve des tutoriels super intéressants. L’un date de 2010 : « Je veux écrire comme Marc Lévy ». L’autre date de 2014 : « Je veux écrire comme Guillaume Musso ». Des séries d’exercices afin d’apprendre les techniques des champions des best-sellers. Ces tutoriels nous donnent les bases d’un roman à succès. Bien sûr, il faut une histoire d’amour, un coup de foudre et de la passion, mais aussi quelques désaccords, pourquoi pas un secret de famille… Il faut également défendre des valeurs – le bien, la générosité – plus vendeur que la méchanceté. Et puis, évidemment, il faut du style : des images, des formules ? D’un homme, on peut écrire qu’il a « dans le cœur un sentiment profond d’abandon et de solitude ». D’une femme, on peut écrire qu’elle a « une odeur fraîche et vibrante d’agrume, de menthe et de lavande ». Et quand sonne le téléphone d’un des héros, ça ne rime à rien d’écrire qu’il sonne « au fond de son sac ». Mieux vaut écrire qu’il vibre « dans un feulement mécanique ». Du style, des valeurs, de l’amour, et on peut ajouter des faits d’actualité : ça donnera un roman moderne. Alors, allons-y, risquons-nous ! Tentons donc, nous aussi, l’écriture d’un roman… 

C’est donc une histoire d’amour : l’histoire d’un coup de foudre entre Jean-Kevin et Betty. Elle a « une odeur fraîche et vibrante d’agrume, de menthe et de lavande ». Il a toujours eu « dans le cœur un sentiment profond d’abandon et de solitude ». Ils se rencontrent sur une terrasse à Paris. Normal : c’est la ville de l’amour. 

Mais elle est également la ville des tentes de migrants, ainsi que l’annonce LE PARISIEN ce matin : « Paris, le nouveau Calais », titre le journal à sa Une. Chaque semaine, plus de 500 déracinés d’Orient et d’Afrique affluent dans la capitale. Ils sont maintenant près de 3.000 à camper au nord de la ville. Les riverains décrivent leur quotidien, sur les rives du canal Saint-Martin et du canal Saint-Denis : des déchets partout, des risques sanitaires et parfois des bagarres. Ils disent qu’ils se sentent abandonnés par la mairie. Réponse d’Anne Hidalgo, la maire de Paris : elle explique que la mairie fait tout ce qu’elle peut, mais que c’est l’Etat qui, « légalement, est responsable de l’accueil des réfugiés ». Témoignages de ces réfugiés, qui eux aussi, comme les riverains, se sentent abandonnés. Ils racontent leurs conditions de vie déplorables : la peur des maladies et celle de tomber dans le canal, les douches glaciales et l’espoir de jours meilleurs. Ils ont fui la misère ou la guerre, perdu des parents, des amis, risqué la mort en traversant la mer Méditerranée… Certains ont connu l’enfer de la Lybie. Désormais, ils attendent.

Et nos deux héros dans tout cela ? Eh bien notre héroïne, Betty, va s’engager pour aider les migrants. Elle ne supporte pas la misère. Jean-Kévin y est moins sensible. Lui, il bosse dans une start-up, il a fait de brillantes études et ses parents sont pleins aux as. Elle, sa famille vit dans une tour en banlieue parisienne. Elle y a passé sa jeunesse et elle espère beaucoup du plan présenté par Jean-Louis Borloo. 

Le plan de Jean-Louis Borloo suscite la perplexité des journaux. Tout le monde reconnaît la grande valeur et l’énergie du monsieur. « Son rapport a l’immense mérite de développer une approche globale et humaine », note ainsi NICE MATIN. Mais ses propositions, disent certains, sentent le réchauffé. « Un air de déjà vu », estiment les éditos du JOURNAL DE LA HAUTE MARNE et de L’EST REPUBLICAIN. « De belles paroles qu’on a l’impression d’avoir entendues 1000 fois depuis les années 80 », abonde LE COURRIER PICARD. Pour L’OPINON, ce rapport va surtout coûter très, très cher. Pour L’HUMANITE, les intentions sont bonnes, mais il n’y a pas les moyens. Du moins, Borloo ne dit pas comment financer ses mesures. 

Revenons à notre roman : il nous faut un secret de famille. Le secret, c’est que les grands-parents de Jean-Kevin sont nés en Corée du Nord. Il le dit à Betty après leur première nuit d’amour, et c’est pour cette raison qu’il est très intéressé par la rencontre qui a lieu ce vendredi. Les dirigeants des Corées du Nord et du Sud se retrouvent à la frontière pour un sommet décisif. « Corée, une chance pour la paix », titre à sa Une LA CROIX, qui est allée interroger quelques Sud-Coréens. Tous évoquent un « vent d’espoir », peut-être une chance unique qui ne se représentera pas. Mais aucun ne semble croire à une future réunification. 

Il faut aussi des désaccords dans notre roman. Ils sont assez nombreux. De quoi écrire plusieurs chapitres. 

Betty trouve que Jean-Kevin passe beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux. Elle lui faire lire l’analyse du philosophe Roger-Pol Droit que publient LES ECHOS. Lisez-là aussi. Il explique qu’avec Twitter, les hommes et les femmes politiques se sont mis à patauger au milieu des stars du show-biz, du cinéma et du web. Avec leurs tweets, les politiques désacralisent leurs fonctions. 

Betty reproche aussi à son amoureux ses constantes récriminations. Elle ne serait pas assez cultivée, pas assez mince, pas assez musclée, pas assez performante dans son boulot. Elle lui fait lire le dernier numéro de PHILOSOPHIE MAGAZINE : passionnant numéro consacré au culte de la perfection : « Jusqu’où faut-il s’améliorer ? » questionne le mensuel. Réponse : il est parfois urgent d’arrêter de vouloir toujours être le meilleur. 

Et puis nos amoureux se disputent également à propos des repas : ils n’ont pas les mêmes goûts culinaires. 

Betty ne jure que par le gâteau Le Calais, dont on trouve la recette dans NORD LITTORAL. Jean-Kevin, lui, ne jure que par la glace à la rillette, donc LE MAINE LIBRE nous apprend qu’elle fait actuellement le buzz dans le monde entier. 

Dès lors, vont-ils se séparer ?  

Non, leur histoire ne s’arrête pas. Et l’amour, qui est « grisant comme un saut dans le vide sans parachute ni élastique », l’amour est plus fort que tout. Et puis surtout, nos deux héros savent comment se réconcilier. Ils ont lu dans LA VIE que pour être heureux, il suffisait parfois de marcher. C’est la thèse d’un explorateur et philosophe norvégien : la marche comme un art de vivre, qui ré-enchante le quotidien. Et l’hebdo donne ses conseils pour « bien marcher » :

-         adopter un rythme lent

-         partir léger (un carré de chocolat, c’est mieux qu’une tablette – on se contente des joies simples)

-         marcher pieds nus dès qu’on le peut

-         et puis, si possible, montez les escaliers en marche arrière

Oui, là, je sais, ce n’est pas très simple. C’est même assez risqué. Le roman se termine comme ça : Jean-Kevin tombe à la renverse. Betty éclate de rire. Puis son téléphone se met à vibrer… dans un feulement mécanique.

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