(Patrick Cohen) Dans la presse ce matin : explosion silencieuse

(Bruno Duvic) La première chose qui frappe, c'est la foule. La foule à la Une de la presse.

  • Photo des Invalides hier en couverture de La Croix - En grand titre dans le Figaro « Génération, manif pour tous»- La foule encore à la Une du Parisien Aujourd'hui en France, mais un titre différent : « La France coupée en deux ».- Coupée en deux, quoique, la première page de Libération . En bas, « Manif pour tous, la dernière séance ». Mais la photo sur le haut de la page montre deux jeunes femmes sur le point de s'embrasser : « Palme d'or, la Vie d'Adèle est belle ».- La foule enfin, et les drapeaux bleu- blanc-rouge à la Une de L'Humanité . C'est ici le 70ème anniversaire de la naissance du Conseil national de la Résistance que l'on célèbre. Sa mobilisation contre l'occupant, mais aussi son programme économique et social.

Que nous dit cette foule ? Celle de la manif pour tous, d'abord. 150.000 personnes selon la police, 1 million selon les organisateurs. Et des dérapages en soirée.

  • Pour Philippe Palat dans Midi Libre « ils ont gagné la bataille du pavé »- Pour Jean-Michel Helvig dans La République des Pyrénées ils sont « pathétiques » avec leur slogan « on ne lâche rien » alors que le premier mariage pour tous sera célébré cette semaine.- « Il était temps que ça finisse » estime Jacques Camus dans La Montagne .- Ils ont au moins gagné une chose selon Bruno Dive dans Sud Ouest : « On ne légifèrera désormais sur les questions de société qu'avec une grande prudence. »

Ces manifestants se réclament du peuple. Ca ne va pas de soi, selon rue89 qui a surtout vu hier des gens bien élevés, un peuple de droite et même au delà, mais pas LE peuple,

En tout cas, ces gens bien élevés ont d'abord désobéi, constate Cécile Cornudet dans Les Echos. Désobéi à Manuel Valls qui leur avait déconseillé de manifester en famille. Désobéi à Jean-François Copé qui voulait faire de la manifestation un défilé anti-hollande. La France s'exprime hors des canaux traditionnels.

Et c'est cela que retient La Croix

Le divorce entre monde politique et société. « Les partis se sont plus les lieux du débat, constate le politologue Pacal Perrineau. Et la question qui va se reposer à l'avenir, c'est comment articuler deux expressions démocratiques, l'une qui a la légitimité des urnes, l'autre qui a celle de la rue. » Il n'y a pas de société civile organisée en France déplore François Chérèque, dans le même article.

Et pourtant, il y aurait besoin de lieux de débats. Car « la France est morcelée », selon le sociologue Jean-Pierre le Goff dans Le Parisien . « Les fractures de notre société ne sont pas seulement économiques ou sociétales, mais aussi culturelles. »

Un pôle progressiste, un pôle conservateur, essaye de résumer Patrice Carmouze dans L'Eclair des Pyrénées . Rien de nouveau. Ce qui l'est plus, c'est la violence qui oppose ces deux pôles.

Divisée sur quoi ? De quoi parle-t-on ? La presse essaye d'imaginer un avenir à ce mouvement de la Manif pour tous. Rien n'est clair. Pas clair non plus la traduction politique pour l'UMP ou pour d'autres.

Mais sur la fond non plus ce n'est pas clair.

Pour Atlantico , derrière ce mouvement, il y a un « rejet de la satisfaction immédiate des besoins, de la marchandisation des corps et une défense des repères traditionnels ». Mai 68 à l'envers, a-t-on dit…

Mais en même temps, qui a incarné un modèle individualiste, de réussite sans complexe par l'argent ? « Ce modèle là était celui des discours de Nicolas Sarkozy relève Christine Clerc dans Le Télégramme . C'est encore celui de Jean François Copé », qui était pourtant de la manif d'hier.

Et défendre la famille, oui, mais laquelle ? demande un homme de centre droit, Yves Jégo sur le Huffington Post :

  • plus de la moitié des enfants naissent hors mariage, c'est la famille- un couple sur 3 divorce. Certains se remarient et élèvent les enfants de l'autre : c'est la famille- 2 millions de papa ou de mamans seules, c'est la famille- 50.000 enfants d’ores et déjà élevés par des couples homos, c'est la famille.

Et deux filles qui s'embrassent ?

Ca c'est du cinéma... Pendant qu'on manifestait contre le mariage homo devant les invalides, au palais des festivals de Cannes, la palme d'or revenait donc à « La vie d'Adèle » d'Abdellatif Kechiche. « Palme déculottée » pour Le Figaro , « Palmarès à bout de souffre ». Ce ne sont pas les deux filles qui s'embrassent qui défrisent le critique du journal Eric Neuhoff, ce sont les longueurs du film qui « met sur un plan égal des scènes sans intérêt et d'autres qui brulent de l'intérieur. »

Il est assez seul. Globalement, la presse applaudit. Slate.fr plus que tous les autres. « Oui c'est une histoire d'amour entre deux jeunes femmes mais c'est surtout un film magnifique », estime Jean-Michel Frodon.

Film d'amour, point. Et en ce sens, « il normalise l'homosexualité » pour Charlotte Pudlowski, toujours sur slate .

Et de relever que comme dans les rues de France, les relations hommes-femmes, hommes-hommes, femmes-femmes auront beaucoup occupé la Croisette, des petites phrases de François Ozon et Roman Polanski aux films de Kechiche, Soderbergh et Guiraudie.

Et nous partons à la conquête des jours heureux !

C'est la Une de L'Humanité en ce 70ème anniversaire de la création du Conseil national de la résistance.

On parlait de société divisée, voici la solution : « Ce n'est qu'en regroupant toutes ses forces autour des aspirations quasi unanimes de la nation que la France retrouvera son équilibre moral et social et redonnera au monde l'image de sa grandeur et la preuve de son unité.»

Ces quelques lignes, on les trouve dans le programme du Conseil national de la Résistance. Très beau numéro spécial de L'Huma sur l'esprit de résistance. Le courage inouï face à l'occupant bien sûr mais aussi, la sécu, les retraites, les cotisations sociales, ces acquis de la Résistance que le journal estime menacés.

Au chapitre « résistance à l'occupant », magnifique témoignage de Cécile Rol-Tanguy, une femme dans la Résistance. « Fin juin-début juillet 40, j'ai dit oui comme un réflexe. Je ne savais pas où était mon mari après la débâcle, je ne savais pas où était mon père, je venais de perdre ma première fille. Cet engagement instinctif m'a aidé à passer ce cap difficile. »

Cécile Rol-Tanguy transportait des grenades et des pistolets dans le landau de son fils. Une femme avec qui elle avait sympathisé lui disait : pourquoi fais-tu ça ? « Elle a été arrêtée, envoyée à Auschwitz, elle n'est pas revenue. Il y a un centre de formation dans le 19ème arrondissement de Paris qui porte son nom. Angèle Mercier. C'est aussi pour toutes celles-là qu'il me faut encore témoigner. »

Témoigner de l'horreur. C'est une dans Le Monde , à partir d'aujourd'hui

Début d’une série de cinq reportages de Jean-Philippe Rémy, qui est entré en clandestin en Syrie. Quelques lignes de son premier reportage, en kiosque tout à l'heure.

"Une attaque chimique sur le front de Jobar, à l'entrée de la capitale syrienne, cela ne ressemble d'abord à rien. A rien de spectaculaire, rien de détectable.

Un bruit modeste, un choc métallique, presque un cliquetis. Pas d'odeur, pas de fumée, pas même un sifflement. Comme une canette de Pepsi qui tomberait par terre. Puis sont apparus les premiers symptômes. Il faut évacuer les combattants les plus touchés avant qu'ils n'étouffent. De cela, les envoyés spéciaux du Monde ont été témoins plusieurs jours d'affilée. »

Explosion silencieuse.

A demain

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