(Nicolas Demorand : "Vous avez la "banane", ce matin, Alain")... J'ai le sourire en effet, j'ai la "banane"... D'abord parce que c'est la fin de la semaine et que je vais bientôt prendre un peu de repos ; ensuite parce que, dans une actualité bien déprimante une fois de plus, j'ai relevé ce matin deux ou trois choses très réjouissantes. Vous le savez tous, au jeu des associations d'idées, qui dit "banane" dit "grands singes". Sous la rubrique "En marge", dans le quotidien économique Les Echos, j'ai été attiré par ce titre : "L'impertinence, les chimpanzés et l'entreprise" (..."L'impertinence, les chimpanzés et l'entreprise"). Alors, perplexe, j'ai lu. J'ai lu que mercredi soir au Musée des Arts et Métiers à Paris, en présence de Jean-Pierre Raffarin (rien à voir encore avec les grands singes, patientez un peu), on a remis le Prix de "la réflexion impertinente sur l'innovation" à un entrepreneur. Au cours de la soirée, le paléo-anthropologue Pascal Picq (il s'est, paraît-il, pris de passion pour le management) s'est fendu d'une communication intitulée : "L'entreprise impertinente est-elle capable d'évoluer ?". Et que faut-il retenir de cette communication savante ?... Il faut retenir que nous ne cherchons pas assez à ressembler au chimpanzé. Décryptage (c'est écrit dans Les Echos) : "Les entreprises et les administrations françaises fonctionnent comme des groupes de macaques, très hiérarchisés, où l'innovation a du mal à se faire son chemin. Les chefs chimpanzés, beaucoup plus subtils, savent tolérer la diffusion horizontale de l'innovation, dont ils savent qu'ils auront leur part le moment venu". Bref, "pour qu'une entreprise ait des chances de faire émerger de nouvelles filières, il faut qu'elle accepte de laisser s'exprimer en son sein... des 'variations'". Patron, écoutez vos salariés ! Tenter d'être chimpanzé plutôt que macaque : est-ce bien surprenant quand on sait que "le singe descend de l'homme !" ? Ce titre fait la couverture de Philosophie Magazine, édition de décembre-janvier. Cette revue s'attarde longuement sur ce qu'elle annonce comme une "révolution scientifique" : la découverte d'un nouvel ancêtre prénommé Ardi bouleverse les certitudes de spécialistes endurcis. Le redressement des hominidés (que nous sommes) sur leurs deux jambes aurait précédé l'apparition des grands singes... Chimpanzés et bonobos seraient en réalité des descendants lointains des premiers hommes debout. Jusque-là, on affirmait l'inverse. De ce fait, il faut comprendre que la quadrumanie (qui permet d'utiliser ses pieds comme des mains) est une "spécialisation tardive" de nos cousins les grands singes. Ils descendent de quelque chose qui ressemble à un humain, d'une lignée commune qui a donné ce que nous sommes. Selon l'anthropologue et anatomiste américain Owen Lovejoy : "A de nombreux égards, les humains sont plus primitifs que les chimpanzés". Evidemment, la nouvelle fait plaisir aux "créationnistes", ces religieux de tout poil qui considèrent que Dieu ayant créé l'Homme à Son image, l'ancêtre d'homo erectus ne pouvait en aucun cas être un singe. Pour Philosophie Magazine, qui fait état de cette découverte révélée aux Etats-Unis par la revue "Science", "la question de l'origine est relancée". Qu'est-ce qui fait le propre de l'homme ?... Sur ce thème, le mensuel convoque les avis de préhistoriens comme Yves Coppens, d'éthologues et de philosophes. ...A lire encore dans Philosophie Magazine, un document exceptionnel : "Claude Lévy-Strauss décode le mythe du Père Noël". (ND : "Si toutes nos croyances s'effondrent, Alain, en quoi allons-nous croire ?") ...Je vous répondrais bien, Nicolas : "aux vertus de l'économie de marché", mais je risquerais de me faire lyncher en sortant par un groupe de petits porteurs d'actions ou par une poignée de demandeurs d'emploi en colère. Deux gros titres, ce matin, en première page de vos journaux : - "Au bord de la faillite, l'émirat de Dubaï affole les marchés" ; - "Brutale aggravation du chômage en France au mois d'octobre". Dubaï. "La chute de Dubaï fait trembler la planète financière" : c'est dans Le Figaro Economie, qui nous prévient : "L'onde de choc ne se limite pas à l'émirat et aux pays du Golfe. Elle atteint les places du monde entier". Les Bourses se font peur, à Paris le CAC 40 plonge de 3,41%. Dubaï a tout misé sur l'immobilier, ce qui fait plonger aujourd'hui les banques et les groupes de construction notamment français. Pour La Tribune, "Dubaï panique les marchés d'actions". BNP-Paribas, le Crédit Agricole, la Société Générale seraient, chez nous, dans la seringue. Dans le bâtiment et les travaux publics, Lafarge a dévissé (plus forte baisse du CAC 40 hier). Dans ce contexte très gris, Libération reste fidèle à sa politique du titre clin d'oeil : "Dubaï, la faillite en ligne d'émir". L'émir de Dubaï, c'est le prince Mohamed al-Maktoum. Au début des années 2000, il avait fait le pari d'une croissance à deux chiffres, pari contrarié par la crise mondiale de ces quinze derniers mois. Contrairement aux autres contrées du Golfe arabo-persique, il n'a pas, lui, de pétrole. En revanche, il a une grosse dette ; elle avoisinerait les 40 milliards d'euros. A la suite de l'annonce de cette quasi-banqueroute, la banque d'investissement "EFG-Hermès", citée par Libé, a publié un communiqué. Il dit : "La dernière chose qu'on souhaiterait voir est un effet domino". (ND : "La crise mondiale est donc loin d'être terminée")... ...Et l'aggravation du chômage en France au mois d'octobre fait la Une de bien des journaux. Les quotidiens économiques Les Echos et La Tribune constatent que la situation s'aggrave "en dépit de la sortie de récession". 2.627.000 demandeurs d'emploi... 52.400 chômeurs de plus... une hausse deux fois supérieure à celle de septembre... 25% de plus en un an : ces chiffres, ces nombres, ces pourcentages apparaissent en première page de la plupart de vos quotidiens régionaux. ...Un seul d'entre eux semble résister. Le Maine Libre a ce matin des airs de village gaulois avec ce titre : "Stabilité sur le front du chômage dans la Sarthe en octobre dernier". Tiens tiens !... Le département de François Fillon est donc préservé. Comme pour nous rendre plus moroses, Chantal Didier, dans L'Est Républicain, souligne que, selon les prévisions gouvernementales, "les destructions d'emplois se poursuivront au moins jusqu'à l'été prochain (...) Les économistes ne voient pas d'inversion de tendance avant 2011". Pour La République du Centre, Jacques Camus s'exclame : "Rien ne sert de dire aux demandeurs d'emploi que le pays est sorti de la récession. A quoi bon mourir dans une économie guérie ?". Il énonce cette évidence : "Il n'existe pas de vaccin contre le chômage". L'air désabusé, il écrit encore : "Une chose est sûre. Entre le virus grippal et la crise sociale et humaine, la France souffre de maux qui renvoient le débat sur l'identité nationale et tout le tintouin qui l'accompagne au rang de trompeuse diversion". (ND : "L'identité nationale !?!... Il n'en avait pas été question, dans cette revue de presse, depuis au moins trois jours")... ...Et c'est Geneviève de Fontenay qui rallume le feu à la Une de La Dépêche du Midi. Elle est en photo, avec son couvre-chef, et elle sourit... un peu comme le Joker de la série "Batman". Au-dessus de ce cliché, un titre : "Fontenay : 'Je veux une Miss France beur'". Dans un entretien qu'elle accorde au quotidien toulousain, elle déclare souhaiter l'élection d'une Miss France d'origine maghrébine et fustige la politique d'Eric Besson sur l'immigration. Toujours rebelle, quoique un peu puritaine, Mademoiselle Geneviève. Trouve-t-elle à son goût cette jeune Léa Dedieu, 17 ans depuis neuf jours, dont le portrait figure en quatrième de couverture de Libération ? Le proviseur de son lycée d'Etampes, dans l'Essonne, l'a virée pour trois jours. Pour protester contre la subite redéfinition de la tenue jugée correcte dans l'établissement, elle y avait organisé le 10 septembre une "Journée du short". 300 élèves, filles et garçons, étaient venus en classe ce jour-là en short ou en jupe courte, en jeans troués par défaut. Léa est pourtant sage, d'habitude. Là, elle a pris un coup de sang. Elle dit : "Ils nous font peur avec tout : les changements climatiques, la pollution, la crise financière... On a l'impression qu'on n'a pas d'avenir". Son avenir à elle, elle l'avoue, elle le voit bien dans une rédaction. Elle aimerait être journaliste. Elle pourrait, le cas échéant, écrire en page Une du Bien Public, un titre comme celui-ci : "Ils manifestent sans dire pourquoi (une cinquantaine de lycéens ont manifesté, hier, dans les rues de Dijon sans motif apparent)". La société des adultes aurait-elle peur de sa jeunesse ?... ...Un autre titre, un gros titre accroché en première page de Nice-Matin : "Le couvre-feu décrété pour les mineurs à Nice (le maire de la ville Christian Estrosi a annoncé hier soir la mise en place prochainement d'un couvre-feu pour les mineurs non accompagnés à partir de 23 heures)". (ND : "Ce matin, vous n'avez pas cité Le Parisien-Aujourd'hui en France, Alain")... ...Et pour cause : il n'est pas dans les kiosques, ce matin. Les journalistes sont en grève. Il y a du plan social dans l'air. Le directeur général du groupe a présenté hier un "guichet départ" ; il concerne 35 personnes, en attendant d'autres suppressions de postes l'an prochain. Au chapitre de la presse, un mot. Un mot encore. Je veux rendre à César ce qui lui appartient. En annonçant avant-hier l'organisation prochaine en France d'une "Journée sans immigrés" (destinée à montrer leur poids dans l'activité économique nationale), j'ai dit que j'avais relevé cette information dans Libération : je me suis trompé. Elle venait de L'Humanité, sous la plume de Marie Barbier. Un peu d'humanité, ça ne fait jamais de mal pour commencer la journée. Je vous souhaite à tous un excellent week-end. Le mien vient de commencer.

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