"Une voix fatiguée, fragilisée, hésitante, mais prenant sur elle et se frayant chemin. Ce que je retiendrai, après avoir raccroché, ce sont moins les mots de Marielle Beltrame que ses longs silences." Mais le silence n'existe pas quand on fait oeuvre de journaliste...

Les mots d'une femme pour commencer... 

Quand le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame doit appartenir à la Nation, une femme à laquelle il appartenait et qui lui appartenait aussi bien parle de cet homme au présent, sur le site internet de la Vie... Marielle Beltrame dit ceci: "Les obsèques de mon mari auront lieu en pleine Semaine sainte, après sa mort un vendredi, juste à la veille des Rameaux, ce qui n'est pas anodin à mes yeux. C'est avec beaucoup d'espérance que j'attends de fêter la résurrection de Pâques avec lui."

J'attends avec espérance,  Arnaud Beltrame, est encore là, et ces mots sont les mots de la foi, mais surtout les mots du deuil soudain  et  Marielle Beltrame alterne des phrases au passé et d'autres au présent, aucunes ne sont des lapsus... « Il se sentait intrinsèquement gendarme. Pour lui, être gendarme, ça veut dire protéger. Nous nous sommes longuement préparés au mariage religieux. La célébration devait avoir lieu en Bretagne, car Arnaud y a ses racines."   Ce sont les mots de tous les éplorés... Jean-Pierre Denis, le patron de la vie a comparé le lieutenant colonel au prêtre Maximilien Kolbe tué par les nazis, puis aux religieux des ordres trinitaires et mercédaires, qui donnaient au Moyen-âge leur vie pour racheter celles des esclaves et des prisonniers... Mais ce matin, il  raconte à mots ténus sa conversation avec Mme Beltrame... "Une voix fatiguée, fragilisée, hésitante, mais prenant sur elle et se frayant chemin. Ce que je retiendrai, après avoir raccroché, ce sont moins les mots de Marielle Beltrame que ses longs silences."  

Mais le silence n'existe pas quand on fait oeuvre de journaliste,  et Denis  compare ce silence à celui qu'a voulu,  la lycéenne américaine Emma González, qui s'est tue plus de quatre minutes au coeur de son discours à Washington, la durée du massacre dans son lycée de Floride... "Un silence vertigineusement habité, traversé de vagues et de larmes"... Celui des lycées d'Amérique et le nôtre, que seul l'hommage va briser...   

C'est un moment politique que la presse raconte aussi... 

Mais toute la presse n'a pas la grâce de la Vie, quand on spécule sur les mots et les risques du Président Macron, tout à l'heure aux Invalides, "ce lieu qui sied aux Présidents", dit le Figaro, "première sonnerie aux morts pour le chef de l'Etat" dit l'Opinion. Et dans l'Opinion encore, toute la laideur d'un petit monde, quand un ancien ministre de François Hollande est cité anonymement qui a trouvé Macron "très mauvais vendredi" et en ricane. Dans le Parisien, Laurent Wauquiez réclame la création d'un délit "d'incitation à la haine de la République". Mais cette interview n'est pas mentionnée sur à la Une du Parisien, pas une seule mention...   Comme si le joural nne pouvait pas revendiquer ce matin le bruit et la polémique, le jour où la nation rend hommage...  

La Nation rend hommage, mais que reste-t-il aux familles... Ce n'est que dans l'indépendant que l'on trouve encore les visages de Jean Mazières, le bon vivant du comité des fêtes de Villesubert et qui avait un bon coup de fourchette, de Christian Medves qui était la joie de vivre,  « quand on faisait une soirée avec lui, on savait qu’on n’allait pas rentrer tôt ", de Hervé Sosna qui ne faisait pas parler de lui et qui lisait tout le temps et qui adorait les poèmes, chez lui, impasse de la gare à Trèbes...   Ils restera d'eux cela quand l'hommage sera passé... 

J'ai lu une phrase dans Libération, d'un des deux enfants de Mireille Knoll, cette vieille dame rescapée de la Shoah qui a été assassinée à paris et pour laquelle une marche contre l'antisémitisme aura lieu.  «Cela nous échappe, c’est un peu malgré nous, dit Alain Knoll Je ne m’y oppose pas non plus. Tant que cela ne fait pas de mal à notre famille…»  et il a envoyé une lettre d'amour aux habitants de la résidence où sa maman était heureuse, et il reste cette douceur de la vie... On lit dans l'Est républicain le portrait dune autre vielle dame, Angèle, qui fut déportée à Auschwitz et rencontra son marti, lui déporté du travail, dans un camp de personnes déplacées, après la guerre... Ce qui reste, après l'horreur.  La vie. 

Et on parle économie aussi dans nos journaux...

Et c'est la vie qui reprend, quand Philippe Martinez mobilise à la Une de l'humanité,  quand les Echos racontent l'alliance de Monoprix et Amazon, quand le Parisien raconte nos nouvelles voitures,  qui seront équipées d'un système d'alerte automatique en cas d'accident... Ou quand le réveil du Vivarais raconte en deux pages la menace des chenilles processionnaires, qu tuent les arbres et irritent les hommes...   

La vie est ici... Il ne faut pas lui en vouloir ni à nos journaux... Quand un gendarme est ce matin ce que nous avons de meilleur l'Est républicain raconte d'autres gendarmes du jura, braves gendarmes trop gentils qui ont arrangé un procès-verbal d'alcoolémie pour arranger un contrevenant...  

Et Mediapart, c'est l'ouverture du site ce matin, raconte des femmes de gendarmes et de policiers, si loin des époux Beltrame... Elles sont des femmes battues ou violentées par leurs époux, mais leurs bourreaux étant gendarmes ou policiers, elles se heurtent à du silence et des résistances, et des complicités. Cest évidemment un choix de Mediapart pour ne pas être dans le consensus, et ne pas cesser le combat au prétexte de l'union nationale... Ce choix peut heurter et peut être même quand nous en parlons ici. Mais la peur d'une femme est aussi réelle que l'amour et les mots et le présent de Marielle Beltrame, qui nous accompagnent ce jour.

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