Un israélien vit-il comme tout le monde ? La réponse est « non » quand on lit le talentueux Etgar Keret.

7 ans de bonheur
7 ans de bonheur © Radio France

Dans « 7 années de bonheur », l’écrivain évoque sa vie quotidienne depuis la naissance de son fils jusqu’aux 7 ans du petit garçon, l’année, où par ailleurs, l’écrivain perd son père. A lire ses anecdotes, ses pensées, ses états d’âme, les lectures qu’il fait dans le monde entier de ses livres, à lire sa vie avec sa femme et cet enfant qui grandit, on se dit qu’un israélien, plus qu’un autre, vit avec la conscience d’être mortel. Lisez les premières pages, vous êtes dans le bain ! L’auteur amène sa femme à l’hôpital pour accoucher et c’est un véritable chaos, le couple se retrouve au milieu des victimes d’un attentat. Bref, la vie débarque au milieu du drame. L’hôpital, comme métaphore d’Israël. Extrait de 7 années de bonheur p. 12« Six heures plus tard, un nabot avec un tuyau qui lui sort du nombril émerge du vagin de ma femme et se met irrémédiablement à pleurer. J’essaie de le calmer, de le convaincre qu’il n’a aucune raison de s’inquiéter. Quand il sera grand, tout sera arrangé ici, au proche Orient. Ce sera la paix, il n’y aura plus d’attentats terroristes. Et si par extraordinaire, il s’en produisait encore un tous les trente-six du mois, il y aurait toujours quelqu’un d’original, avec un minimum de vision, pour le décrire à la perfection. Ca le fait taire une minute, le temps d’envisager ce qu’il va faire ensuite. Il est censé être naïf, mais même avec lui, ça ne prend pas. Et après une seconde d’hésitation et un petit hoquet, il se remet à pleurer ». Keret a du culot : quand il dédicace un livre, à des lecteurs venus le voir, dans un salon ou une librairie, ça l’ennuie d’écrire les sempiternels : « avec mes hommages » ou « bien cordialement », alors, il invente. Un jour, à un homme qui achète un livre pour sa femme, nommée Bosmat, Kéret écrit : « Bosmat, tu vis avec un autre, mais nous savons bien toi et moi que tu me reviendras tôt ou tard ! »Et voici comment le monsieur réagit :«En y repensant, et à la lumière de la baffe que ça m’a value en travers de la figure, je suppose que j’aurais mieux fait de ne pas écrire ça sur le bouquin que le grand type baraqué à la nuque rasée avait acheté pour sa copine ? N’empêche, d’après moi, il aurait pu me le faire remarquer courtoisement au lieu d’en venir aux mains tout de suite.» Etgar Keret est un sacré conteur. Il écrit d’habitude des nouvelles, avec un goût pour le fantastique, mais pas cette fois. Il s’essaie pour la première fois à un récit autobiographique sous la forme de textes courts, on pourrait dire de courts métrages. Sans doute a –t-il lu tout Kafka et vu tout Woody Allen. Il est drôle quand les circonstances ne le sont pas et d’un coup, profond ou bouleversant. Pourquoi réparer une fuite au plafond quand l’Iran menace d’éradiquer Israël ? A quoi bon ? Cette conscience de la mort lui confère un sens de l’humour particulier. Un goût de l’absurde qui fait mouche et qui fait rire et une capacité à faire surgir de l’émotion, quand on ne s’y attend pas. Les dialogues sont vifs, l’écriture est contemporaine, rapide et juste. De très belles pages sur son père, rescapé de l’holocauste qui à 83 ans souffre d’un cancer, mais il va se battre, car toute sa vie, il s’est battu pour vivre. Très belles pages sur son frère aîné qu’il admire, sur sa sœur qu’il aime même si elle est devenue une juive ultra-orthodoxe et refuse par exemple de voir la compagne de Keret, tant qu’il l’a pas épousée. L’auteur bouleverse, souvent, entre deux sourires. Ses origines, des juifs polonais persécutés, sa vie quotidienne d’Israélien vivant au rythme des sirènes, font de lui un écrivain militant de la vie. Sa mission est claire et elle fait mouche en s’adressant à chacun de nous : nous devons rire de notre peur de vivre.

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