L’Afrique de l’Est connait une invasion spectaculaire de criquets pèlerins, à un niveau inédit depuis 70 ans au Kenya et depuis 25 ans en Ethiopie. Les régions du nord de l'Inde vivent elles aussi la pire invasion de criquets pèlerins depuis trois décennies, mettant en péril la sécurité alimentaire de ces régions.

Photo prise le 25 mai 2020 à Jaipur où un habitant tente de repousser un essaim de criquets d'un manguier.
Photo prise le 25 mai 2020 à Jaipur où un habitant tente de repousser un essaim de criquets d'un manguier. © AFP / Vishal Bhatnagar

Nous en parlons avec Dominique Burgeon directeur des urgences de l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO)

Comment expliquer cette résurgence de criquets pélerins ?

Le criquet pèlerin est endémique dans une large bande de territoires qui s’étend de la Mauritanie à l’Inde. D’ordinaire, il n’est pas menaçant. Mais lorsque certaines conditions climatiques surviennent, notamment de l’humidité, il adopte un comportement grégaire et sa reproduction s’emballe : le nombre de criquets est multiplié par 20 à la première génération, puis par 400 à la seconde (trois mois plus tard), puis par 8000 au bout de six mois et ainsi de suite… 

Dans l’Est de l’Afrique, après une année 2018 qui avait déjà connu de forts épisodes humides cycloniques, le cyclone Pawan a apporté début décembre 2019 de fortes précipitations qui ont favorisé la formation des essaims grégaires. Il y a eu une mobilisation très importante des Etats concernés (Kenya, Ethiopie, Somalie dans la mesure de ses moyens), puis une très forte mobilisation internationale, mais cela n’a pas suffi à garder la situation sous contrôle. Ces invasions de criquets sont d’autant plus dramatiques que de nombreuses populations de la corne de l’Afrique vivent dans un état d’insécurité aigüe. Le moindre choc supplémentaire peut engendrer des situations très difficiles. 

Quels sont les dégâts commis par ces essaims de criquets ?

Un nuage de criquet comporte entre 40 et 80 millions d’individus au kilomètre carré

Parmi les criquets, le criquet pèlerin est l’espèce la plus destructrice au monde, qui se nourrit de toute la végétation disponible, les cultures, les pâturages, les feuilles des arbres etc. Chaque insecte mange l’équivalent de son poids, deux grammes, chaque jour [soit entre 80 et 160 tonnes de végétation, par jour et par kilomètre carré, NDLR]. Au Kenya, on a observé un essaim de 2400 kilomètres carrés dont on peut calculer que les individus dévorent chaque jour la ration alimentaire de 80 millions de personnes !

Comment peut-on intervenir pour contrôler les populations de criquets pèlerins ?

Tout repose sur une surveillance étroite du terrain. 

  • Si l’essaim est repéré tôt, il est possible d’intervenir au sol, ce qui est de loin la solution la plus efficace et la moins onéreuse. 
  • Quand l’essaim a pris son envol, il faut utiliser des moyens aériens. On utilise pour cela des pesticides, des produits qui sont homologués, et en faibles quantités (moins d’un litre à l’hectare). Nous utilisons également un bio pesticide, le métarhizium. C’est un champignon qui empêche le développement des criquets qui finissent par mourir. On ne peut pas encore remplacer de manière systématique les pesticides de synthèse par les bio pesticides, mais c’est une voie importante pour l’avenir.

Au niveau de la FAO, nous avons traités cette année près 400 000 hectares pour protéger les cultures et les pâturages, ce qui a préservé de quoi nourrir plus de 5 millions de personnes pendant un an. 

Plus on agit tôt, moins on a de surfaces à traiter et mieux on peut gérer la situation sans recours à l’aide internationale. C’est une véritable course contre la montre. En 2003-2005, lors de la dernière grande invasion de criquets pèlerins, au Sahel, la mobilisation a pris trop de temps. Notre premier appel de fonds portait sur un million de dollars. Comme la réponse a tardé, il a fallu beaucoup plus de fonds pour parvenir à endiguer le fléau.

Ainsi une étude conduite sur cette invasion a estimé que si les efforts de lutte avaient été déployés en temps opportun et de manière coordonnée, cela aurait réduit les pertes de 10% et permis d’économiser l’équivalent de 226 millions de dollars production agricole. En termes de taille, la situation en février 2020 était comparable à la recrudescence de 2003-2005 dans la région du Sahel où 8,4 millions de personnes ont été touchées et 570 millions de dollars ont été nécessaires pour lutter contre le ravageur.

L’Afrique subit aussi l’épidémie de Covid-19. Cela pèse-t-il sur la capacité d’intervention face aux criquets ?

Oui car les mesures prises par les Etats pour lutter contre le Covid-19 ont des conséquences, notamment en matière de logistique et de capacités d’approvisionnement sur le terrain. Les inondations dans certaines régions, les criquets et le Covid-19 augmentent très fortement la vulnérabilité des populations.

Les conditions climatiques ont-elles évolué au point de freiner l’expansion des essaims de criquets ?

Non car l’humidité est encore présente, qui favorise la multiplication des acridiens. C’est pour cette raison que la FAO a lancé un nouvel appel la semaine dernière pour que la communauté internationale se mobilise jusqu’à la fin de cette année. Il est indispensable qu’on puisse intervenir de manière précoce dès qu’un pays est touché. D’autant plus que si la situation devient hors de contrôle, ses voisins sont rapidement touchés à leur tour.

Outre l’Ethiopie, le Kenya, la Somalie et l’Ouganda, nous sommes inquiets pour de nombreux pays. Nous savons que les essaims vont gagner le Soudan, en passant par le Sud Soudan où ils ne resteront probablement pas en raison de conditions moins favorables. Il existe ensuite un risque vers l’ouest depuis le Soudan vers le Tchad, puis le Mali, la Mauritanie, le Sénégal, le Cameroun… Rien que pour le Sahel, nous estimons les besoins à 50 millions de dollars pour renforcer les capacités de lutte de ces pays pour qu’ils soient prêts si les essaims devaient arriver. Nous sommes aussi très préoccupés par le Yemen, qui connait de plus un essor rapide du Covid-19. Il y a dans ce pays 16 millions de personnes qui sont dans une situation alimentaire catastrophique et le conflit armé complique fortement les interventions de contrôle des acridiens.

Les criquets sont-ils une menace aujourd’hui sur le continent Asiatique ?

Il y a des essaims dans la région d’Oman, mais la situation est sous contrôle. En revanche, nous sommes très inquiets pour le Pakistan et l’Iran dont le Sud est fortement envahi. L’Iran a pris de nombreuses mesures, mais aurait besoin d’une aide internationale pour contrôler la situation, ce qui n’est pas simple vu la situation géopolitique du pays. 

Cela dit, notre rôle, en tant qu’agence des Nations-Unis nous place dans une position privilégiée pour agir et faciliter les opérations de surveillance et de contrôle de ces acridiens. Nous surveillons aussi de très près la situation en Inde. Le pays est très bien équipé pour la lutte contre les acridiens, mais nous fournissons l’expertise et restons à disposition dans les mois à venir.

Quel est le rôle de la FAO dans la lutte contre les acridiens ?

Notre organisation a été créée en 1945 pendant une grande période d’infestation acridienne. Cette lutte a toujours été au cœur de notre mandat. Nous sommes particulièrement actifs dans la surveillance de terrain, dans l’appui logistique aux pays et la formation des techniciens. C’est essentiel : comme il n’y avait pas eu d’invasion massive au Kenya depuis 70 ans, on ne pouvait pas s’attendre à ce que le pays dispose de capacités suffisantes d’intervention face à une situation comme celle qui règne aujourd’hui. Nous avons fait venir des techniciens d’Afrique du nord et de l’ouest, qui avaient combattu les criquets en 2003-2005, pour former les kenyans dans l’action et rafraîchir leurs connaissances. Il s’agit de former une nouvelle génération de personnes compétentes pour le futur. C’est d’autant plus important que nous pensons que le réchauffement climatique risque de favoriser les essaims de criquets pèlerins. 

En matière de surveillance, nous essayons de former et mobiliser les populations locales à repérer les criquets. Avec la multiplication des téléphones portables, il devient facile d’alerter de leur présence, avec des photos si nécessaire, pour avoir une connaissance plus fine de la situation et réduire le délai d’intervention si celle-ci dégénère avant que ne s’enclenche cette spirale infernale de la multiplication, par 20, par 400, par 8000, du nombre d’individus… 

Aujourd’hui nous avons encore besoin de plus de 180 millions de dollars pour continuer nos missions d’évaluation sur le terrain, renforcer les capacités nationales, coordonner les opérations de surveillance et de contrôle et soutenir d’urgence les moyens d’existence de millions de personnes.

Propos recueillis par D. Delbecq le 2 juin 2020

Revue de presse :

Quand le criquet devient-il grégaire? (fiche du Cirad)

L’Iran réquisitionne l’armée conte les criquets (ABC Australie)

Des drones contre les criquets en Inde (CNN)

Comment les criquets apprennent à vivre en essaim (Wired, 2013)

Interview d’un expert acridien de la FAO (7 février, Le Monde)

Article de la BBC (en français) à propos de l’appel lancé le 20 janvier par la FAO

Une déclaration de la FAO et du PAM (25 février)

Papier de Jeune Afrique (10 mai)

Tribune début mai (The Conversation)

L’invasion en Inde (Futura Sciences)

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  • Dominique Burgeondirecteur des urgences de l'Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture
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