Pendant le confinement les distances entre épandages et habitations ont été réduites au maximum. La Commission Européenne prépare un Green Deal et annonce qu’elle veut réduire de 50% l’usage des pesticides. Comment s'arbitre le débat sur les pesticides en France ?

Epandage de pesticides, quels sont les engagements à prendre ?
Epandage de pesticides, quels sont les engagements à prendre ? © Getty / Alain LE BOT /

Nous en parlons avec Pierre-Marie Aubert, chercheur en politiques agricoles et alimentaires à l’IDDRI, l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales, et responsable de l’initiative Politiques publiques pour l’agriculture européenne de l’IDDRI.

On l’a vu avec les décisions du gouvernement sur les distances limites d’épandages près des habitations puis la décision du Conseil d’Etat en mai, qui a débouté des élus et des association qui avaient demandé de suspendre les épandages pendant le confinement. Les institutions sont-elles partiales?

C’est en effet la première lecture, la plus immédiate, que l’on peut faire. Mais cette vision d’un affrontement entre une gentille société civile et de méchants agriculteurs, arbitré par un Etat enclin à défendre le monde agricole déforme une réalité beaucoup plus complexe.

Le cadre institutionnel français et de l’Union européenne considère depuis les années 1990 qu’il faut organiser l’agriculture autour d’une logique de marché. Cela a conduit les agriculteurs à organiser leurs exploitations autour de productions permettant de minimiser la prise de risque en termes de rendements d’une part, de prix de marché d’autre part… et donc à une simplification progressive de leurs systèmes, en effectuant par exemple des rotations de plus en plus courtes de cultures, en alternant par exemple colza, blé et orge. Mais ces rotations très courtes favorisent toutes sortes de pestes, donc les producteurs multiplient les épandages dans les champs. Une majorité d’agriculteurs considèrent donc, souvent de bonne foi, qu’ils n’ont pas d’autre choix que de continuer à épandre des pesticides pour produire. Pour le colza il faut parfois 5, 6 ou 7 passages pour avoir de bons rendements.

S’ajoute aussi ce narratif dans les institutions d’une agriculture européenne « qui nourrit le monde » et les difficultés économiques des exploitants. Tout cela crée un rapport de force en défaveur de la société civile. Pour résumer, comme c’est la logique de marché qui prime, les agriculteurs sont contraints d’aller vers les méthodes les plus rentables, donc les plus simples et celles qui utilisent le plus de phytosanitaires…

En quoi la simplification des pratiques agricoles favorise-t-elle l’usage des pesticides?

Si vous plantez de la luzerne et du chanvre pendant deux ou trois ans avant de semer du blé, vous n’aurez pas besoin d’herbicide comme le glyphosate. Car la luzerne et le chanvre tendent à étouffer les mauvaises herbes. Quand vous les récoltez, la parcelle est prête à recevoir le semis de blé sans avoir besoin de la nettoyer aux herbicides. Mais il est plus rentable pour un agriculteur de cultiver colza blé et orge quitte à utiliser des herbicides, parce que ces cultures rapportent plus. Et c’est pareil pour les insecticides: quand 10% ou 15% d’une région sont plantées de colza, cette uniformité paysagère favorise certains insectes. Et même si votre rotation est plus longue et diversifiée, quand vous reviendrez sur le colza vous serez quand même affectés car les parasites auront pu rester dans les champs des voisins les autres années ! 

D’où vient cet engouement pour le colza?

Il vient notamment des plans de soutien aux « biocarburants » qui ont créé un nouveau débouché pour le colza, et donc une source de revenus pour les agriculteurs qui ne peuvent plus s’en passer. Jusqu’à présent, les rendements étaient élevés, atteignant 30 à 40 quintaux par hectare. Mais ces dernières années, notamment à cause de la sécheresse, les rendements ont baissé et certains champs ne produisent plus que 15 ou 20 quintaux à l’hectare, notamment dans les régions du centre de la France. Et quand les rendements baissent, la compression des coûts de production est la seule alternative pour maintenir un revenu. La chimie a permis pendant plusieurs décennies d’abaisser les coûts de production en grandes cultures, mais dans plusieurs régions, cela ne suffit plus face aux accidents de production. On arrive à la limite du système !

Peut-on interdire l’épandages des pesticides?

Une simple interdiction ne suffit pas, si on n’y associe pas tout un paquet de mesures pour accompagner la transition. Dans un tout autre domaine, la Convention citoyenne pour le climat l’a bien compris: sur le volet de la rénovation thermique des bâtiments, la Convention propose une obligation, mais aussi tout un ensemble de mesures pour garantir que cette obligation sera efficace. Si on se contente de décréter une interdiction, cela ne marche pas. C’est pour cela que les plans Ecophyto français ont échoué depuis 2007: alors qu’ils visaient à diviser de moitié l’usage des phytosanitaires en dix ans, leur consommation a augmenté de 22%…

La Commission Européenne prépare un Green Deal et annonce qu’elle veut réduire de 50% l’usage des pesticides. C’est plutôt une bonne nouvelle?

Un peu plus de 450 molécules sont utilisées dans l’UE, dont une grande majorité sont classées à faible risque. Ce que propose la CE, c’est une réduction de moitié de ce qu’on appelle le « risque et l’usage » (risk & use). En l’absence de précisions à ce stade, il est fort possible que l’indicateur retenu pour suivre cet objectif soit l’indicateur dit « HRI1 » de la Commission Européenne, qui est calculé sur la base du nombre de molécules actives présentes sur le marché pondéré par leur dangerosité pour la santé.

En France, l’un des grands succès à porter au crédit des plans Ecophyto est un autre indicateur qui reflète mieux la réalité. C’est ce que l’on appelle le Nombre de doses utiles (NODU), qui mesure la quantité de produits utilisés et donc notre dépendance aux pesticides. Dans l’hexagone, l’indicateur « HRI1 » a diminué depuis 2007 d’environ 10%. Mais le NODU a grimpé de 22%, comme je le disais un peu plus tôt : notre dépendance aux pesticides s’est accrue quand l’objectif était une baisse de 50% !

Notre dépendance aux pesticides a certes augmenté, mais les risques associés ont baissé dans le même temps, puisqu’un certain nombre de molécules dangereuses ne sont plus autorisées…

Il est très difficile d’établir l’impact des phytosanitaires sur la santé humaine via la consommation de produits agricoles traités aux pesticides. C’est un peu plus clair sur la santé des agriculteurs qui les utilisent, mais il reste extraordinairement difficile de d’établir la preuve que la présence de tel ou tel résidu sur les aliments ou dans l’eau présente un risque pour la santé humaine. C’est a minima un sujet de controverses extrêmement vives dans la communauté académique – et ce même si, comme dit l’adage, l’absence de preuve ne vaut pas preuve de l’absence ! Par contre, les impacts environnementaux des pesticides, sur la biodiversité en particulier, sont bien établis et peu sujet à débat.

C’est pourtant sur le terrain de la santé que se battent la plupart des ONG opposées aux pesticides?

Oui, le débat se cristallise sur la santé des consommateurs, alors que le débat scientifique est très clivé. Mais parler de santé est beaucoup plus mobilisateur que la préservation des écosystèmes. Le public se préoccupe plus de sa santé que de celle des papillons, et les ONG l’ont bien compris !

La France a inscrit dans la loi l’interdiction du glyphosate au 1er janvier prochain. Une étude de l’INRAE parue en juin montre que le surcoût lié à cette interdiction est relativement faible, quelques %, pour certaines pratiques culturales, mais qu’il peut atteindre 23% pour ce qu’on appelle l’agriculture de conservation des sols (ACS), et notamment le non-labour. Ne risque-t-on pas de défavoriser des pratiques plus vertueuses vis à vis de la biodiversité et du climat?

Effectivement, il y a des études qui montrent que, sous certaines conditions, le non labour peut conduire à des hauts niveaux de biodiversité des sols et à stocker du carbone dans les sols. Les partisans de l’ACS ont ainsi gagné pas mal de batailles institutionnelles et sont très présents dans la bataille de l’opinion. Quand elle est bien menée, l’ACS est un outil de préservation de la biodiversité. Mais elle n’est pas toujours aussi vertueuse que l’on peut le croire. Notamment lorsqu’il n’est pas associé à une rotation longue des cultures, le non-labour n’empêche pas l’usage massif de certains pesticides et peut clairement avoir des effets très négatifs.

Oui, mais sans ces produits, les rendements de production sont plus faibles. L’agriculture est un très important secteur économique pour l’UE en général et la France en particulier…

Il faut débunker ce mythe d’une Europe qui nourrirait le monde. Certes elle exporte des céréales, en particulier du blé grâce à la France. Mais elle importe massivement des protéines végétales, et son bilan calorique net est, au final, négatif : l’Europe est ainsi importatrice nette de calories, à hauteur de 12% de ce qu’elle consomme. Au total, c’est donc le monde qui nourrit l’Europe et pas l’inverse !

Que préconisez-vous pour transformer l’agriculture ?

Il faut avoir une vision très globale des choses. Par exemple, on ne peut pas raisonner sur les cultures sans tenir compte de la production animale, car les deux sont étroitement liées. Avoir une agriculture plus respectueuse de la biodiversité et moins émettrice de gaz à effet de serre suppose une consommation plus sobre de viande. 60% des céréales que nous produisons en Europe servent à nourrir les animaux, c’est pour cela que les agriculteurs sont contraints maximiser les rendements, et non pour nourrir le monde. Pour réussir la transformation agroécologique de l’Europe, il faut donc s’atteler à la production animale.

Cela passe par une réduction de notre consommation de viande ?

Oui, mais pas seulement, car le lait est aussi important:  nous consommons en moyenne  600 à 700 grammes par jour en équivalent lait et de produits dérivés du lait. On pourrait diviser par deux cette consommation. Pour la viande, la consommation moyenne dans l’UE est de 170 g par jour environ, et on pourrait largement se contenter de 50 ou 60 g/jour, ce qui suffirait amplement à couvrir nos besoins nutritionnels en protéines.

Cela suppose donc de manger moins de viande rouge ?

Il faut se méfier de ce haro sur la viande rouge. Les choses sont toujours plus compliquées qu’on peut le penser. Certes l’élevage de ruminants est, en apparence, plus émetteur de gaz à effet de serre que les porcs ou les poulets. Mais il permet aussi de valoriser des ressources et des territoires non directement utilisables par l’homme, générant ainsi  de nombreux services écosystémiques en terme de biodiversité, de stockage de carbone dans les prairies etc. Des services que ne rendent pas d’autres animaux. Et, sans entrer ici dans un débat complexe, si les ruminants élevés à l’herbe émettent du méthane, les porcs et les poulets élevés au grain sont responsables, indirectement, d’émissions d’oxydes d’azote (du fait de la fertilisation des cultures produites pour les nourrir). Or, l’impact sur le réchauffement climatique de ces gaz est bien plus important que celui du méthane, et surtout à bien plus long terme – ce que les indicateurs utilisés habituellement prennent mal en compte.

Propos recueillis par Denis Delbecq le 23 juin 2020.

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