Le plus ancien représentant connu de notre espèce Homo sapiens vivait il y a environ 300 000 ans au Maroc. Cette découverte fait reculer de 100000 ans les origines de notre espèce.

Le Professeur Jean-Jacques Hublin raconte aujourd'hui au micro de Mathieu Vidard la découverte du plus ancien représentant connu de notre espèce, Homo sapiens, qui vivait il y a environ 300 000 ans au Maroc
Le Professeur Jean-Jacques Hublin raconte aujourd'hui au micro de Mathieu Vidard la découverte du plus ancien représentant connu de notre espèce, Homo sapiens, qui vivait il y a environ 300 000 ans au Maroc © DR

Le Professeur Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max Planck d’Anthropologie Évolutionnaire à Leipzig en Allemagne et du Collège de France, chaire de Paléoanthropologie et le Professeur Abdelouahed Ben-Ncer de l’Institut National d’Archéologie et du Patrimoine à Rabat au Maroc ont dirigé les fouilles qui ont permis la découverte du plus ancien représentant connu de notre espèce, Homo sapiens, qui vivait il y a environ 300 000 ans au Maroc.

Jean-Jacques Hublin est l'invité de Mathieu Vidard aujourd'hui pour évoquer cette formidable découverte. Sophie Bécherel, journaliste à France Inter spécialisée dans les sciences, les accompagne.

Rendez-vous à 17h

L'émission se poursuit à 17h aujourd'hui depuis le Collège de France avec un Facebook Live !

Les plus anciennes traces de notre propre espèce humaine à ce jour

On rassemble dans l'espèce homo sapiens tous les individus qui ressemblent à l'homme actuel et qui se trouvent sur une même lignée depuis la séparation avec d'autres formes comme les Néandertaliens - même si le long de cette lignée il y a des changements évolutifs.

Jean-Jacques Hublin explique : "Ces ossements possèdent des caractères que l'on ne connaît que chez les hommes modernes récents, en particulier des caractères de la face et de la denture qu'on ne connaît nulle part ailleurs. En plus ils sont au bon endroit et au bon moment pour être à l'origine des hommes que l'on dit "modernes". En même temps, le chercheur reconnaît que "ces fossiles ont des caractères plus primitifs - et c'est normal, ils ont 300 000 ans !"

Sud du site Jebel Irhoud (Maroc) avec le chantier de fouilles archéologiques au centre. Au moment où le site était occupé par les premiers hominidés, il aurait été une grotte.
Sud du site Jebel Irhoud (Maroc) avec le chantier de fouilles archéologiques au centre. Au moment où le site était occupé par les premiers hominidés, il aurait été une grotte. © CC-BY -SA 2.0 Shannon McPherron, MPI EVA Leipzig

Jebel Irhoud, un site d'archéologie connu depuis 1961

Le site de Jebel Irhoud est le site le plus ancien et le plus riche du « Middle Stone Age ». En 1961, des mineurs de barytine sont tombés sur une poche de sédiments rouges qui s'est effondrée dans la galerie - et dans ces sédiments, ils ont trouvé des silex et des os.

Jean-Jacques Hublin raconte :

Le problème de ces restes est qu'on ne savait pas trop d'où ces os venaient ; leur âge étaient extrêmement difficile à établir.

Quelques outils de pierre du "Middle Stone Age" de Jebel Irhoud (Maroc)
Quelques outils de pierre du "Middle Stone Age" de Jebel Irhoud (Maroc) © CC-BY-SA 2.0 Mohammed Kamal, MPI EVA Leipzig

Le site a été un peu fouillé dans les années 1960 puis abandonné - et abîmé par l'exploitation minière. Jean-Jacques Hublin raconte : "J'ai visité le site plusieurs fois dans les années 1980 / 1990 pour reprendre des travaux mais c'était impossible ; c'est seulement quand j'ai travaillé avec la société Max Planck que j'ai envisagé la possibilité d'avoir les moyens de réaménager la route pour aller jusqu'au gisement, d'amener un bulldozer, une pelle mécanique, un camion et de nettoyer ça".

Pendant deux saisons, ces fouilles étaient plus du terrassement qu'autre chose.

Au début de la reprise des recherches, le site archéologique était assez abîmé : Jean-Jacques Hublin évoque même au micro de Mathieu Vidard "une opération de sauvetage". Eneffet, les forages miniers pouvaient compliquer sérieusement la datation car :

La datation de Jebel Irhoud s'est faite essentiellement sur les dépôts archéologiques qui les contiennent plus que sur les restes humains eux-mêmes.

Il précise : "Sauf s'il y a une énorme perturbation du site, on n'a aucune raison de penser que des objets qui sont dans le même niveau vont avoir des âges complètement différents [...] Quand on dit que le site a été perturbé, on veut dire qu'une partie a été détruite".

Le chercheur fait l'analogie avec un gâteau avec des couches de biscuits et de crème : "si vous prenez une part, ça perturbe le gâteau. Mais là où vous n'avez pas touché, la crème est toujours au bon endroit par rapport aux couches de biscuit."

Les archéologues ont mis à jour les restes de cinq individus, trois adultes, un adolescent et un enfant, datant d’environ 300 000 ans ainsi que des outillages de pierre et des restes de faunes.

Archéologues travaillant sur le site de Jebel Irhoud (Maroc). Les nouveaux fossiles ont été trouvés dans les sédiments devant les deux archéologues à gauche
Archéologues travaillant sur le site de Jebel Irhoud (Maroc). Les nouveaux fossiles ont été trouvés dans les sédiments devant les deux archéologues à gauche © CC-BY-SA 2.0 Shannon McPherron, MPI EVA Leipzig

Une datation par thermoluminescence

La datation par carbone 14 ne peut pas s'appliquer dans des sites de cet âge-là, car il ne permet de remonter que jusqu'à 50 000 ans.

Les chercheurs ont utilisé la méthode de thermoluminescence pour dater les fossiles. Cette datation se base sur celle des silex brûlés ; elle a été rendue possible par une situation extraordinaire qu'offrait le site : "les hommes de Jebel Irhoud aimaient faire du feu. On ne sait pas pourquoi mais on trouve partout des traces de cendres, de charbon, d'os brûlés".

Jean-Jacques Hublin explique : "En faisant du feu, ils ont accidentellement chauffé des éclats de silex qui étaient dans les sédiments 10 cm en-dessous". La radioactivité existe partout à un niveau très très faible. Quand le silex est enfoui dans dans de sédiments radioactifs, il emmagasine au fil du temps de l'énergie. Et lorsqu'on chauffe ce morceau de silex, cette énergie est libérée sous forme de lumière. Au cours du temps le morceau de silex va se « recharger en énergie ». Si on mesure la radioactivité locale des sédiments et si on réchauffe le morceau de silex et qu'on mesure la quantité de lumière, on peut calculer son âge."

Daniel Richter, expert en thermogéologie expliquait au Collège de France le fonctionnement de la datation par thermoluminescence :

Le docteur Daniel Richter à Jebel Irhoud foreune trou pour mesurer avec les dosimètres la radioactivité des sédiments pendant toute une année.
Le docteur Daniel Richter à Jebel Irhoud foreune trou pour mesurer avec les dosimètres la radioactivité des sédiments pendant toute une année. © CC-BY-SA 2.0 Shannon McPherron, MPI EVA Leipzig

Parallèlement à la datation par thermoluminescence, les chercheurs ont réalisé une datation par résonance de spin électronique (ESR) : une méthode elle aussi liée à la radioactivité naturelle présente sur le site mais qui ne s'applique pas sur le même genre de matériel : en général de l'émail dentaire. Ça tombe bien : des dents ont été trouvées sur le site.

L'écart de datation trouvé entre les deux méthodes est de 20 000 ans - une broutille sur une période aussi longue que 300 000 ans : la datation par ESR confirme donc la datation du site de -300 000 ans obtenue par thermoluminescence.

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