L’itinéraire de ce matin nous conduira en Suède (Allo l'Europe à 5h20) et à Berlin (l'espionnage numérique américain fait beaucoup réagir en Allemagne). Nous passerons aussi par Lyon pour les oubliettes du temps, et nous ferons escale dans un univers ô combien fantaisiste : celui de nos rêves.

L’autre jour, j’ai passé de très longues minutes à scruter un orteil. J'ai regardé en détail la forme de l’ongle, les poils, les plis de la peau, la corne, les moindres petits recoins de ce gros orteil. C’était un très gros orteil, celui d’une sculpture exposée en ce moment à la fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris.

L’artiste s’appelle Ron Mueck, c’est un sculpteur australien, et je vous recommande vraiment d’aller admirer son travail si vous habitez Paris ou si vous y passez d’ici la fin octobre. Ce gros orteil est celui d’un homme allongé sur la plage, avec sa femme. Le couple de retraités en maillot de bain est installé sous un parasol multicolore. Elle le regarde, il lui tient l’avant bras, ils ont l’air complices, ils sont très touchants et ce qui est vraiment troublant, c’est le réalisme de cette sculpture en silicone et résine. Ce qui frappe, pour être plus précise, c'est le réalisme associé à l’échelle : on pourrait les prendre pour de vraies personnes s’ils n’étaient pas gigantesques. Car la sculpture fait à peu près trois fois la taille d’un humain adulte.

La prouesse est tellement impressionnante qu’on se met à scruter l’orteil par exemple, et à force de le regarder attentivement pour essayer d’appréhender la technique de l’artiste, on en oublie l’échelle. Cela donne une expérience assez vertigineuse : "dézoomer" son regard, élargir le champ de vision, et se souvenir soudain que les deux petits retraités sont en fait des géants...

Cette femme aux traits tirés, qui semble extenuée, qui porte son bébé sous son manteau et des sacs de course au bout des bras, est minuscule. Elle mesure quelques dizaines de centimètres, mais là aussi la sculpture est très réaliste. Chaque détail est soigné : l’étoffe du manteau, le regard du bébé qui cherche celui de sa mère, etc. La sculpture est si petite que la scène semble être vue de loin, elle semble nous échapper, comme si cette femme partait à la dérive.

A l’école, je trouvais toujours un peu fastidieux, quand on travaillait sur des cartes en géographie, de s’intéresser à l’échelle : pourquoi serait-il important de savoir si un centimètre équivaut à dix, cent ou mille kilomètres ? Avec Mueck au contraire, l'échelle est le sens de toutes choses. Ce jeune homme qui semble découvrir une blessure sous son tee-shirt : il est si petit qu'on ressent immédiatement un attachement irrésistible, l’échelle le rend vraiment touchant. La taille du personnage et la précision clinique du travail de Mueck font naître une empathie incontrôlable.

L’exposition propose également un film passionnant, un documentaire sur la façon dont travaille Ron Mueck dans son atelier de Londres. C’est un travail presque monastique, en silence, il passe de longs mois sur chaque oeuvre pour obtenir cet hyperréalisme. J’ai d’ailleurs rarement vécu cette expérience en visitant une exposition : s’intéresser tout autant au résultat, à ce que l’on ressent en regardant le travail de l’artiste, qu’au mode opératoire : mais comment a-t-il fait pour que les varices sur les jambes de cette femme aient l’air aussi vraies ?!

Ron Mueck, c’est jusqu’au 27 octobre 2013 à la fondation Cartier, à Paris.

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Couple under an umbrella © Radio France / Ron Mueck - Fondation Cartier pour l'art contemporain.
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