Banquier d'affaires et normalien, ancienne plume de Fabius sous Mitterrand, le franco-béninois Lionel Zinsou est le Premier ministre du Bénin et candidat à la présidentielle de son pays en 2016. À Paris pour la COP21, il est l'invité de Patrick Cohen.

Quelques phrases pour vous présenter. Vous avez un parcours hors norme : vous êtes né en France il y a 61 ans. Votre oncle Emile a présidé le Bénin en 1968-69, il a été destitué par un putsch. Vous avez fait Normal Sup, c’est là que vous avez connu Laurent Fabius, vous l ’avez servi à Matignon vous étiez sa plume, vous avez été économiste, gérant d’un fond d’investissement. Et depuis juin dernier, vous êtes le Premier ministre du Bénin. Qu’avez-vous appris depuis six mois ?

J’étais un peu arrivé afro-optimiste, on me l’avait reproché. Je pensais que l’Afrique avait un potentiel qu’on ne voyait pas toujours en Europe.

Après 5 mois dans mes fonctions je suis encore plus optimiste. Je me suis aperçu que toutes les solutions sont sur place mais simplement elles ne sont pas à l’échelle du pays. En matière d’accès aux droits, il y a des avancées formidables […] en matière de numérique, il y a des start-up incroyables.

La question est comment on arrive à généraliser des choses prometteuses.

Quel est le principal défi en Afrique? Social ou économique ?

Je dirais qu’il est surtout social. On fait vraiment 6% de croissance pour l’Afrique de l’ouest malgré la baisse du prix du pétrole, la baisse de matières premières de manière général. C’est une espèce de dynamique géographique.

Le premier Président élu démocratiquement depuis 37 ans au Burkina Faso, c’est une avancée extraordinaire.

Mais comment se fait-il qu’on n’inverse pas la courbe du chômage quand on fait 6% de croissance ? La France serait une situation de plein emploi, ce n’est pas notre cas.

Avec de la croissance forte, on fait des classes moyennes mais on n’atteint pas la poche d’extrême pauvreté.

Atteindre les exclus, les damnés de la terre, c’est quelque chose qui va demander un effort des politiques, c’est un défi.

Vous parliez de croissance démographique, l’Afrique devrait compter 2 milliards d’habitants en20150 c’est un péril ou un atout ?

C’est un facteur de richesse important.

C’est un dividende démographique là où l’on parlait de fardeau démographique il y a trente ans car l’Afrique est aujourd’hui capable de se nourrir elle-même.

Mais ça veut dire des problèmes de logistique incroyable : il est rentré 200 000 enfants en 6ème à la rentrée scolaire au Bénin, pays six fois moins peuplé que la France, contre 600 000 en France.

Dans ce contexte de croissance il y a des pays riches qui vous disent surtout ne faites pas comme nous. A quelle condition est-ce acceptable ?

Les pays émergents ne supportaient pas du tout ce langage, ni l’Inde ni la Chine. Aujourd’hui leur opinion publique est très forte. A Pékin vous ne pouvez pas ouvrir la fenêtre, vous ne pouvez pas respirer. La Chine s’est donnée une industrie du solaire, elle est première mondiale dans l’industrie de l’éolienne.

Les émergents commencent à rentrer dans une croissance propre à cause de leur opinion publique.

En Afrique on a hérité de la colonisation un mix du charbon et du fioul. En matière d’énergie solaire on va arriver à la même révolution que celle du téléphone mobile, elle sera décentralisée et hors réseau. La croissance sera doublement verte.

Vous avez aussi du pétrole bon marché ?

En fait il n’est pas bon marché car offshore et souvent coupé.

Economiser le pétrole et lui donner des usages spécifiques paraît quelque chose d’acceptée.

"Le développement de l'Afrique est le fait de l'Afrique elle-même"

(Auditrice) Il semble qu’il y ait plus de médecins béninois dans la région parisienne qu’au Bénin. Je vais parfois au Bénin et c’est difficile d’en trouver. Comment faire pour garder des cerveaux ?

Il y a un problème sérieux. Comme il y a un problème de démographie médicale en France, elle utilise les forces d’autres pays.Nous avons besoin de ces forces dans notre pays.

On a une forte progression des médecins dans le secteur privé. On a des progrès : une très forte baisse de la mortalité infantile par exemple.

On a un réservoir de compétences dans la diaspora. Les Nigérians parlent de « repat » ceux qui reviennent.

Il se trouve que mes enfants sont rentrés à temps plein au Bénin avant moi. Dans le domaine social, ça reste un signe de faiblesse.

(Auditeur) Est-ce que l’Afrique est capable de son propre développement ? Moi qui travaille dans la santé publique, sur le continent africain, qui accompagne des hauts dirigeants africains sur la santé publique, je me pose la question de savoir si ce jeu avec la communauté internationale n’est pas pernicieux.

Le développement de l’Afrique est le fait de l’Afrique elle-même depuis des années. Les flux qui viennent de l’extérieur sont toujours nécessaires. Les retours de la diaspora sont devenus supérieurs à l’aide public au développement.

Mais aujourd’hui l’Afrique est capable de financer une grande partie de son développement.

Le fait nouveau est qu’on voit une Europe en crise, que nos premiers bailleurs d’aide sont en récession et nous, nous accélérons la croissance, car c’est fondamentalement endogène.

Nous pouvons regarder les progrès de l’espérance de vie incroyable. L’école et l’hôpital sont des succès considérables. Mais leur réalité quotidienne c’est le dénuement. Tout reste à faire.

Je parlais avec Michel Sapin : que penses-tu de pays qui ont peu d’endettement et beaucoup de croissance ? Il m’a dit « ça m’intéresse ».

« La Françafrique », il y a encore une réalité sous cette expression ?

C’est un fantasme français. Cette idée que la France a des réseaux très puissants. Il faudrait un peu d’humilité. La vraie situation c’est que la France a perdu pas mal de terrains en matière de parts de marché. L’idée que la France dominerait l’économie dans l’Afrique subsaharienne francophone est fausse.

(Auditeur) ne faudrait-il pas supprimer le franc CFA ?

Le Franc CFA est une monnaie outil d’intégration entre 13 pays africains. C’est un atout. Il est calé en parité fixe sur l’euro, or l’eurozone est son premier partenaire commercial.

Ce que les gens ne supportent pas est que le Trésor français continue de gérer une partie minoritaire des réserves extérieures des pays de la zone Franc. […] C’est quelque chose qui peut s’aménager.

C’est un outil d’intégration [...] pour développer des grands marchés intérieurs.

Autre idée qui accrédite la persistance de l’idée d’une Françafrique ce sont la persistance de certains scandales politiques et financiers dans plusieurs pays. Voyez le scandale des « biens mal acquis ». C’est en France que les dirigeants viennent investir.

Il y a sûrement des gens corrompus. Mais si les gens pensent qu’il n’y a pas de corruption arabophone, anglophone en Afrique, c’est un léger francocentrisme.

Les phénomènes de corruption existent partout, y compris en Europe.

Pendant longtemps on en a parlé parce qu’ils étaient aidé par des Français. Est-ce que ça a changé ? Vous dites qu’elle n’existe plus, est-ce qu’elle a existé ? On voit la difficulté des journalistes, de la justice, à poursuivre ces personnes.

On est des petits enfants par rapport aux dimensions de la corruption.

Clairement l’Afrique a été colonisée, ça ne vous a pas échappé et elle a été prise dans des relations inégalitaires. Nous avons eu des réseaux de domination.

Entre-temps l’Afrique a eu une croissance très forte. L’Europe est en repli, elle n’aurait même plus les moyens d’une dominance forte.

Il faut ramener les mythes français à des dimensions françaises.

Désormais l’Afrique est en soi une puissance, […] les rapports de domination […] n’existent plus qu’à l’état résiduel.

Il y a quelques années vous disiez que l’exercice du pouvoir n’était pas votre ambition et vous serez le candidat à la présidentielle béninoise en 2016. Pourquoi ?

Le candidat, c’est méchant pour les 39 autres. Au Bénin il y a des alternances mais ce n’est pas forcément un gage de succès.

Je me suis aperçu qu’on pouvait faire bouger les lignes. On a décidé qu’on allait faire sortir les populations de l’obscurité, grâce aux lampes solaires. On peut le faire en quelques mois. On a appelé cela « lumière pour tous ». Vous multiplié ça par 100 et vous faites sortir l’Afrique de l’obscurité.

Quand je suis arrivé, je me suis dit j’en ai pour dix ans. Non ! Ce sera fait rapidement.

[En Afrique], il y a quelque chose de fascinant, tout est possible, mais ça demande d’utiliser des leviers sociaux, culturels et politiques, ça finit par faire des vocations tardives comme la mienne.

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